Surdoses : pénurie de naloxone

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Produitsnaxolone

Méconnue, la Journée internationale de sensibilisation aux surdoses (International overdose awareness day) est un événement mondial qui a lieu chaque 31 août. Cette année, nombre d’associations vont encore se mobiliser sur cette importante question de santé publique. C’est notamment le cas de AIDES qui dévoile un reportage inédit pour dénoncer les conséquences dramatiques sur les usagers-ères de drogues de la pénurie de naloxone en spray. Un antidote pourtant sûr et efficace qui permet de sauver des vies en cas de surdose d’opioïdes.

Un événement mondial… peu connu chez nous

Cela pourra surprendre, mais la Journée internationale de sensibilisation aux surdoses, une initiative militante organisée par la communauté internationale des personnes qui consomment des drogues, existe depuis 2001. Et pourtant, peu nombreuses sont les personnes qui en connaissent l’existence comme l’objectif. Cette Journée vise pourtant à sensibiliser le grand public aux surdoses. Elle entend aussi contribuer à « réduire la stigmatisation des décès liée à la consommation de drogues » et appelle surtout à engager « des actions et des discussions autour de la politique en matière de drogues et autour de la prévention des surdoses ». Dans le contexte actuel et le discours sur les drogues des gouvernements, notamment en France, on a une idée du challenge que cela représente.

Cette journée reste donc méconnue alors qu’elle est pourtant la « plus grande campagne annuelle au monde visant à mettre fin aux surdoses, mais également à se souvenir sans stigmatisation des personnes décédées », souligne la Fédération Addiction dans un communiqué. L’ONG qui organise l’événement depuis près de dix ans, le Penington Institute, a mis en place un site internet très complet sur cette campagne avec les événements de l'édition 2021. En France, la Journée mobilise de nombreux-ses acteurs-rices de la RDR, dont AIDES, Asud, la Fédération Addiction, etc. Ces derniers-ères se sont d’ailleurs réunis-es autour d’une plateforme interassociative sur l'enjeu de l’accès à la naloxone et de la prévention des surdoses.

Opioïdes : des décès chaque année

En France, le nombre de décès du aux consommations d’opioïdes (qui sont présents, entre autres, dans l’héroïne, le tramadol ou la codéine) s’élevait à environ 400 par an, rappelait AIDES à l’occasion de la 20e journée internationale de sensibilisation aux surdoses ; c’était l’année dernière. L’association (déjà !) mettait l’accent sur ce « chiffre tragique qui démontrait l’inefficacité des politiques répressives en matière de drogue » et « l’inaccessibilité des outils disponibles pour pallier les décès par overdose ». L’année dernière déjà, l’accès à la naloxone n’était pas optimal pour les personnes usagères de drogues du fait de « tergiversations intolérables », critiquait alors l’association.

La naloxone est un véritable outil de réduction des risques dont l’efficacité est reconnue depuis des décennies. Ce médicament permet de neutraliser les effets d’une surdose d’opioïdes et donc de sauver des vies. Cet antidote était jusqu’à présent accessible à l’hôpital, dans les Caarud (Centre d’accompagnements à la réduction des risques pour les usagers-ères de drogues) et les Csapa (Centres de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie). On le trouvait sous deux formes : par voie injectable en intramusculaire ou en spray nasal. En 2020, le laboratoire Invidor qui produisait la naloxone en spray nasal - sous le nom commercial de Nalscue – prend la décision de stopper la commercialisation de ce spray. Les derniers stocks existants alors devaient arriver à péremption en décembre 2020. Cet arrêt est dû à l’impossibilité pour le laboratoire de trouver un accord avec les autorités sanitaires françaises, notamment sur le prix. On annonce alors l’arrivée sur le marché, à l’automne 2021, d’un nouveau spray nasal : le Nyxoid. Le problème est que rien n’est prévu entre l’arrêt de Nalscue et l’arrivée du Nyxoid ; soit plusieurs mois. En fait, il y a bien une solution, mais mauvaise. Les personnes usagers-ères, victimes de surdoses, ne peuvent avoir accès qu’à un unique traitement : le Prenoxad ; un médicament qui s’utilise par voie intramusculaire. Ce mode d’administration, plus difficile à utiliser pour certains-es, peut également générer une réticence chez d’autres, les exposant davantage encore aux risques de surdoses. Les ONG s’inquiétaient aussi, une fois la mise sur le marché du spray Nyxoid effective, de ses conditions d’accès, nettement plus restrictives. En effet, les autorités de santé ont prévu qu'il sera disponible uniquement sur prescription, ce qui exclut la délivrance par les acteurs-rices communautaires non soignants-es. AIDES dénonce le fait que cette « restriction [soit] dommageable compte tenu de la relation privilégiée de ces acteurs-rices et des associations communautaires (…) avec les usagers-ères, souvent éloignés-es du système de soin classique » et qu’elle « [aille] à contre-courant des nécessités de santé publique ». Autre aberration alors pointée, les services de premiers secours et les forces de l’ordre ne pourront pas administrer l’antidote alors qu’ils sont bien souvent les premiers intervenants en cas de surdose aux opioïdes.

Une pénurie qui coûte des vies

Les constats dénoncés l’année dernière restent, hélas, valables. C’est pour cette raison que AIDES dévoile cette année un « reportage inédit » qui dénonce les conséquences dramatiques de cette situation sur les personnes usagères de drogues, qui sont, par ailleurs, particulièrement exposées au VIH et aux hépatites virales. Le film, créé par AIDES et DokoMundi, associe des témoignages de militants-es et de personnes usagères de drogues. Leurs interventions se croisent et se complètent pour alerter sur la pénurie de naloxone en spray ; bien réelle depuis plus d’un an ! Le médicament sous sa forme de spray nasal, pourtant facile d’utilisation et sans risque, n’est plus disponible sous cette forme en France. « L’absurdité de cette situation révèle un manque de volonté politique : des solutions existent, notamment les importations parallèles qui consistent à importer d’autres pays un médicament non distribué en France », dénonce Camille Spire, Présidente de AIDES. Même constat pour Inès Alaoui, chargée du plaidoyer accès aux médicaments chez AIDES : « Nous avons envoyé un courrier à l’Agence du médicament en France pour leur demander d’importer de la Naloxone en spray depuis un autre pays. Tous ces courriers sont restés sans réponses ». Anna, militante de AIDES à Bourg-en-Bresse, explique dans le reportage « La naloxone, c’est LE médicament pour éviter de mourir d’une overdose donc c’est très important d’en avoir, que ce soit les consommateurs ou surtout les proches. C’est indispensable à la réduction des risques ». Thomas, usager de drogues du Caarud de Bourg-en-Bresse, raconte également comment il a pu, grâce à la naloxone en spray, sauver la vie d’une femme victime d’une surdose : « Elle commençait à partir, impossible de ne rien faire, j’ai essayé de faire de la stimulation comme j’avais déjà fait sur d’autres OD [overdoses, ndlr] mais là j’ai vu que ça allait être plus grave […] un coup de spray et au bout d’une minute même pas, ça va très très vite, ça a réussi à la ramener ».

Traverser les frontières pour sauver des vies !

Face à la pénurie, Anna et Jean-Paul, deux militants-es de AIDES à Bourg-en-Bresse ont organisé un voyage jusqu’à Lausanne, en Suisse, pour trouver le précieux antidote. Cette méthode d’action est héritée de la lutte contre le sida. On se souvient qu’en mars 1996, des militants-es d’Actions Traitements organisaient un voyage à New York pour récupérer les trithérapies VIH non accessibles en France. Un trajet long et coûteux (la naloxone en spray n’est pas remboursée en Suisse) que ne peuvent bien sûr pas se permettre les usagers-ères et l’ensemble des militants-es de AIDES.

Pour Jean-Paul Godeau, coordinateur du Caarud de AIDES à Bourg-en-Bresse et volontaire de l’association depuis 1993, ce voyage est avant tout un acte militant pour inciter l’État à prendre ses responsabilités. « Lorsque nous avons informé les usagers et usagères du Carrud de la pénurie de Naloxone en spray, nous avons senti un désarroi. Ils n’ont pas compris cet arrêt brutal et injustifié. Depuis que la Naloxone n’est disponible que dans sa forme injectable, nous avons constaté une nette baisse des demandes des usagers et usagères. » déplore Jean-Paul. « Imaginons demain un conflit entre les fabricants d’oxygène et l’agence du médicament avec un arrêt de la commercialisation de l’oxygène au 31 décembre. Cela causerait un véritable scandale et tout le monde s’en saisirait » poursuit le militant. Et d’ajouter « Une fois de plus, la société civile et le milieu associatif se substituent à l’État dans un certain nombre de ses missions régaliennes au niveau de la santé publique ».

Le reportage accompagné de trois capsules indépendantes qui le complètent sera diffusé toute la semaine du 31 août sur les réseaux sociaux de AIDES dans le but de rendre visible cette pénurie et faire réagir les pouvoirs publics. « Parce que la pénurie de naloxone en spray met en danger la vie des personnes exposées aux surdoses, nous demandons à M. Olivier Véran d’agir pour mettre un terme à cette situation » déclare AIDES.

 

Naloxone : des chiffres qui tuent !
Plus de dix millions de personnes sont concernées en France par les risques de surdose aux opioïdes. Ce sont 537 décès par surdoses qui ont été comptabilisés en France en 2019 ; un chiffre sans doute sous-estimé. Les opioïdes sont en cause dans 78 % des cas de surdoses constatés. Dix morts par semaine pourraient-être évitées avec la naloxone en spray nasal.