Tanzanie : Les LGBTQI+ privés de soins

Publié par Sophie-seronet le 16.02.2020
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Mode de vieLGBTQ

« Les politiques de santé du gouvernement tanzanien empêchent les lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT) et d'autres personnes soumises au risque du VIH d’obtenir des soins adéquats, mettant en danger la santé publique ». Cette phrase ouvre un communiqué de presse de Human right watch (HRW), une très importante ONG de droits humains. Ce communiqué accompagne la sortie d’un nouveau rapport que l’ONG vient de publier. Il dénonce les atteintes aux droits humains et leur impact sur l’épidémie de VIH.

Le nouveau rapport du HRW est entièrement consacré à ce pays et au mauvais sort fait aux personnes LGBTQI+ « La Tanzanie devrait réviser ces politiques, mettre fin aux arrestations arbitraires de personnes LGBT et interdire les examens anaux forcés qui sont souvent infligés à des individus présumés homosexuels », indique clairement le document, uniquement publié en anglais. Le rapport de 114 pages, intitulé « If We Don’t Get Services, We Will Die. Tanzania’s Anti-LGBT Crackdown and the Right to Healt » (« Sans soins de santé, nous risquons de mourir. Répression anti-LGBT et violation du droit à la santé en Tanzanie »), documente diverses pratiques discriminatoires menées par le gouvernement tanzanien depuis 2016. « Les autorités tanzaniennes ont orchestré une attaque systématique contre les droits des personnes LGBT, y compris leur droit à la santé », dénonce Neel Ghoshal, chercheuse sur les droits LGBT à Human rights watch, et une des contributrices du rapport. De façon concommitante à la sortie du rapport du HRW, l’AFP a publié un reportage sur la situation des personnes LGBTQI+ dans le pays.

Des témoins y expliquent que la bascule homophobe s’est faite avec l’élection, en 2015, de l’actuel président John Magufuli. C’ets lui qui a « ouvert une période de peur et de persécution ».  Certes, les relations homosexuelles y étaient de longue date lourdement réprimées pénalement et la stigmatisation a toujours existé, mais sous les gouvernements précédents, l'homosexualité ne faisait pas partie du débat public, rappelle l’AFP. Les lois répressives existaient, mais une forme de tolérance tacite avait été étable. « La situation des personnes LGBT était même en léger progrès, avec la participation de la communauté à des discussions sur la santé et la lutte contre le sida », précise l’AFP. « À l'époque, la Tanzanie était une sorte de paradis... Nous profitions de la vie, les gens sortaient, allaient dans les bars, tenaient des réunions publiques, sans craindre personne. Nous pouvions participer à des réunions gouvernementales », raconte Tee, un militant des droits LGBTQI+, cité par l’AFP.  « Mais maintenant nous n'osons plus sortir. Nous devons nous cacher », explique-t-il désormais. Depuis 2016, les autorités tanzaniennes ont effectué de nombreuses descentes de police contre des réunions privées d'organisations LGBT. Elles ont arrêté des homosexuels présumés dont certains ont subi des examens anaux. Elles ont gelé des programmes de santé et de prévention du VIH/sida qui sont pourtant cruciaux dans le pays.

En République unie de Tanzanie, les nouvelles infections à VIH avaient baissé de 18 % entre 2010 et 2016, pour atteindre un chiffre estimé à 55 000 nouvelles infections à VIH en 2016, expliquait l’Onusida en octobre 2017. Malgré ces progrès constants, le pays devait en faire davantage pour mettre un terme aux nouvelles infections à VIH, notamment chez les adolescentes et les jeunes femmes, qui ont représenté environ 18 000 nouvelles infections par le VIH en 2016, ainsi qu’au sein des populations plus exposées au risque du VIH. Cette année-là, on dénombrait plus de décès dus au sida chez les hommes adultes que chez les femmes, ce qui mettait en avant la nécessité pour les services de dépistage et de traitement du VIH de s’adresser aux hommes.

Des chiffres plus récents, on en trouve sur le site de l’Onusida. En 2018, 1 600 000 personnes vivaient avec le VIH dans le pays. L’incidence était de 1,41, la prévalence se situait à 4,6 % dans la tranche d’âge des 15 à 49 ans. Cette année-là : 72 000 nouveaux cas avaient été notés et 24 000 décès des suites du VIH constatés. Le nombre de décès a certes beaucoup baissé entre 2010 : de 48 000 à 24 000, mais le nombre de nouveaux cas moins : passant de 83 000 en 2010 à 72 000 en 2018. Si on regarde les objectifs de la cascade : ils sont de 78 % pour les personnes vivant avec le VIH qui sont diagnostiquées ; 71 % des personnes diagnostiquées qui sont traitées et de 62 % des personnes traitées qui ont une charge virale indétectable. Si 72 % des personnes vivant avec le VIH de 15 ans et plus ont un traitement anti-VIH, ce chiffre est de 65 % pour les enfants et adolescents-es de moins de 14 ans.

Dans son rapport, le HRW explique que la répression contre les personnes LGBTQI+ a commencé lorqu'une femme transgenre a parlé sur une télévision locale de son travail avec des organisations de la société civile qui fournissent des préservatifs et des lubrifiants. Accusée par un député de « promouvoir l'homosexualité », la télévision en question avait dû présenter des excuses. Dans les jours qui avaient suivi, en octobre 2018, le gouverneur de la province de Dar es Salaam, la capitale économique du pays, Paul Makonda, avait appelé publiquement à dénoncer les homosexuels-les, promettant de les arrêter, ainsi que ceux qui les suivaient sur les réseaux sociaux. Peu après, le ministère de la Santé avait interdit la vente de lubrifiants hors des hôpitaux publics, ce qui est un frein majeur à leur utilisation, comme on peut l’imaginer. Le gouvernement avait également fermé, au nom de la lutte contre la « promotion de l'homosexualité », de nombreux centres de dépistage et de consultations sur le VIH, distribuant des anti-rétroviraux, des préservatifs et des lubrifiants, considérés comme des espaces protégés pour la communauté LGBT. La plupart de ce strsuctures avaient été montées par des organisations non gouvernementales.

Comme beaucoup de personnes LGBTQI+ interviewées par HRW pour son rapport, Tee, qui vit avec le VIH, a témoigné avoir connaissance de nombreux cas de personnes décédées du sida après avoir cessé de prendre leurs médicaments. Selon lui, les hôpitaux gouvernementaux « stigmatisent les gens qui vont se faire soigner. Il y a beaucoup de discours moralisateurs, de paroles négatives de la part des personnels de santé. Ils vous disent comment vous devez vivre ». Une militante trans et travailleuse du sexe, qui s'est identifiée comme Queen M., 31 ans, a affirmé à l'AFP avoir été tournée en ridicule dans des hôpitaux publics. Selon son témoignage, les femmes trans sont de plus en plus ciblées par la police. « Une fois, je rentrais de boîte de nuit, en robe courte. Je n'avais pas d'argent » pour payer les policiers, se souvient-elle. « Ils ont dit : « Si tu n'as pas d'argent, qu'est-ce que tu peux offrir d'autre ? ». J'ai été obligée de coucher avec cinq d'entre eux cette nuit-là ». Elle aussi a indiqué connaître beaucoup de personnes vivant avec le VIH qui ont cessé leurs traitements. Le président Magufuli a été salué pour sa lutte contre la corruption, mais s'est attiré de nombreuses accusations d'autoritarisme envers les médias, l'opposition et la société civile.  En 2018, il avait promis à la Banque mondiale, qui avait gelé des missions en Tanzanie en raison des discriminations contre les LGBT, que le gouvernement cesserait toute action discriminatoire sur la base de l'orientation sexuelle, ce n’est manifestement pas le cas. La Banque mondiale avait ensuite levé le gel des missions. Le Danemark est également revenu sur le blocage d'une aide de dix millions de dollars pour cause de violations des droits de l'homme. Mais HRW affirme dans son rapport que rien n'a changé et appelle les pays donateurs à « tenir le président Magufuli pour responsable de ses engagements ». Le département d'État américain a interdit vendredi 31 janvier d'entrée aux États-Unis le gouverneur de Dar es Salaam et son épouse, pour son implication dans des violations flagrantes des droits de l'homme ».