Thérapie génique : le cas de Berlin

Publié par olivier-seronet le 14.11.2008
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On en parle pas mal depuis plusieurs jours. L’affaire est partie d’Allemagne et la nouvelle a fait vite sensation dans la presse notamment le quotidien populaire Bild. Un séropositif ayant subi une greffe de moelle osseuse conservé sa charge virale VIH indécelable depuis plus de 600 jours tout en ayant arrêté son traitement anti-VIH. Serait-ce là un moyen de « guérir » du sida ?
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Un américain séropositif de 42 ans,  atteint depuis 3 ans  d’une leucémie en phase terminale, a subi une greffe de moelle osseuse à l’Hôpital berlinois de la Charité issue d’un donneur compatible qui portait une caractéristique génétique intéressante. Comme l’a expliqué dans la presse le docteur Gero Hütter, hématologue, le donneur a en effet été choisi à la fois pour sa compatibilité mais aussi parce qu’il portait une mutation du récepteur CCR5.   Cette mutation présente chez 1 à 3% de la population européenne rend les personnes plus difficilement contaminables par le VIH et limite chez d’autres le développement de l’infection. Ce choix a été fait « dans l’espoir qu’après la greffe de moelle osseuse, l’infection au VIH du malade disparaîtrait elle aussi » a indiqué l’équipe de soignants. La moelle osseuse est le siège de la fabrication des cellules immunitaires. En transplantant une moelle osseuse porteuse de la mutation, les chercheurs visaient à vérifier si les nouvelles cellules immunitaires devenaient alors résistantes au VIH, ce qui semble le cas.

Le CCR5 est un corécepteur, une « porte d’entrée » favorisant la pénétration du VIH dans les cellules immunitaires. Sa mutation empêche donc le virus d’envahir la cellule. Il existe deux portes d’entrée, l’autre moins courante se faisant via le corécepteur CXCR4. Bloquer un des des corécepteurs revient à limiter la capacité du virus à investir l’organisme.

Pour faciliter la transplantation, les médecins avaient demandé à la personne d’arrêter son traitement VIH. Depuis, près de 2 ans après cette transplantation et sans reprise de traitement anti-VIH, son virus reste indécelable dans le sang. L’hypothèse serait donc que la mutation CCR5 qu’il a reçu via cette greffe l’ait rendu virtuellement « immunisé » contre le VIH. De même que sa charge virale en dessous du seuil de détectabilité, le virus n’a pu être trouvé dans son cerveau ou les tissus rectaux, où il est habituellement présent. Toutefois cela ne veut pas dire que le VIH ait été complètement éradiqué et ne soit plus présent dans certains réservoirs, par exemple les ganglions lymphatiques. Ainsi si l’infection VIH est en rémission, on ne peut pas parler d’éradication du virus ou de guérison (Ce que l’on définit par rémission est défini par l’absence d’activité d’une maladie chronique chez une personne, avec la possibilité au bout d’un moment d’un retour de cette activité).  "Ce cas particulier montre cependant le rôle-clef joué par le gène CCR-5 dans la transmission du HIV et le développement de la maladie", a indiqué le Pr Thiel, responsable de l’équipe.


Est-ce un nouveau moyen de « guérir » du sida ?
Ce qui s’est passé avec cet américain, à Berlin est un "cas intéressant pour la recherche" mais "isolé" qui ne doit pas éveiller de faux espoirs, a expliqué l'hôpital berlinois de la Charité lors d’une conférence de presse. Membre de l’équipe, le professeur Rodolf Tauber ajoute que « celui qui promettrait des espoirs de guérison aux millions de personnes contaminées par le VIH ne serait pas sérieux ». Une transplantation de moelle osseuse n’est pas une opération bénigne, bien au contraire, c’est une procédure lourde avec administration de médicaments puissants et de rayons pour tuer d’abord les cellules de moelle osseuse du patient avant de lui implanter de nouvelles. Cette opération que l’on fait uniquement aux personnes en phase terminale de cancer du sang, entraine un risque de décès prématuré très élevé ce qui en fait une opération de la dernière chance.

Par contre cette expérience ouvre des pistes de relance en faveur de recherches en thérapie génique. On sait déjà l’intérêt d’agir sur les corécepteurs tel le CCR5 comme le fait le nouvel antirétroviral de la famille des anti CCR5, Celsentri (maraviroc), qui bloque ces récepteurs et empêche le VIH de s’y fixer. L’idée via la génétique serait d’explorer les moyens de rendre inoffensif le virus du VIH, ou encore d’empêcher que ce virus se répande dans l’organisme en modifiant les cellules même de l’organisme. De la théorie à la réalité, il y a encore tout un monde. Coût, complexité, accès, rien n’est à attendre pour l’instant. D’où une grande prudence des chercheurs face aux conséquences pratiques du cas de Berlin. Difficile, la thérapie génique l’est. Concrètement, ce genre de soin implique que les cellules que l’on souhaite traiter doivent d’abord être retirées, modifiées en dehors du corps pour être ensuite réinjectées chez les personnes. Un tel traitement anti-VIH n’existe pas et n’est pas envisageable avant pas mal d’années. De plus il serait inabordable là où l’épidémie est la plus intense, c’est à dire les pays du Sud.  Le chemin est donc long avant l’arrivée d’une solution génétique contre le VIH. Mais on peut toujours rêver Et savoir que grâce à une opération qui lui a sauvé la vie, un homme a bénéficié en plus de la rémission de son infection VIH, c’est quand même un bonne nouvelle non ?

Source : Le Monde et Wall Street Journal 

Crédit photo : Rpongsaj