Travail du sexe : santé et précarité, des chiffres et des êtres

Publié par jfl-seronet le 04.04.2013
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Chiffresprostitutiontravail du sexe

Conduite par l'Institut de veille sanitaire et la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale, l’étude ProSanté permet de faire le point sur les enjeux sociaux et de santé qui se posent à certaines personnes travailleuses du sexe, notamment celles qui sont le plus en situation de précarité. Des chiffres donc, mais aussi des recommandations.

En 2010 et 2011, l'Institut de veille sanitaire (InVS) et la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (FNARS) ont réalisé dans plusieurs villes de France une étude intitulée ProSanté auprès de personnes en situation de prostitution. Ce travail de recherche (soutenu par la Direction générale de la Santé) comportait deux volets. Un premier volet (santé-social) coordonné par la FNARS, un réseau dans lequel douze structures se sont spécialisées dans l’accueil et l'accompagnement de populations en situation de prostitution. Un second, le volet médical coordonné par l'Institut de veille sanitaire avec des structures de soins anonymes et gratuits. Cette première "étude globale sur l’état de santé, l’accès aux soins et l’accès aux droits" a inclus 251 personnes en situation de prostitution. Les auteurs avancent que le chiffre peut paraître bas, il permet néanmoins "de définir des préconisations pour contribuer à l’amélioration de la prise en charge, la prévention et l’accès aux soins" des personnes travailleuses du sexe.

Des profils particuliers

Les auteurs indiquent d’abord que pour "88 % des personnes incluses dans l’étude, la rue est le principal lieu de contact avec les clients. Les personnes ayant une activité de prostitution "indoor" (Internet, téléphone, bar, appartement, salon de massage) n’y sont quasiment pas représentées". Ils estiment aussi que cette "étude permet (…) une meilleure connaissance des populations en situation de prostitution les plus précarisées. L’isolement relationnel et la précarité des conditions de logement caractérisent, en effet, les personnes rencontrées dans l’étude : 39 % vivent dans un logement précaire (hôtel, centre d’accueil, etc.). La moitié n’a pas de titre de séjour ou a un titre précaire. Les personnes ayant participé au volet médical sont globalement plutôt jeunes, de sexe féminin, nées à l’étranger et dans une situation administrative plus précaire".

Un état de santé souvent jugé comme dégradé

"Plus de la moitié des participants à l’étude déclare être dans un état de santé moyen, mauvais ou très mauvais, indiquent les auteurs ; proportion bien supérieure à celle déclarée par la population générale. Plus du tiers déclare une maladie chronique (70 % des personnes transgenres), parmi lesquelles le VIH/sida, une maladie respiratoire, un diabète ou une hépatite virale, etc. Une majorité de participants déclare des problèmes de sommeil et la consommation de somnifères. Les personnes se révèlent fragiles sur le plan psychique (sentiment d’anxiété, pensées suicidaires) et très exposées aux violences physiques ou psychologiques. L’état de santé observé par les médecins se révèle cependant bon".

Rapport au risque

"En termes de conduites à risque, si l’usage du préservatif masculin est quasi-systématique lors des pénétrations anales/vaginales tarifées, il l’est moins lors de fellations ou de rapports hors prostitution", note l’étude. "Les personnes sont peu vaccinées contre l'hépatite B, alors qu’il s’agit d’un virus transmissible par voie sexuelle. La consommation d’alcool et de tabac est plus importante qu’en population générale".

La santé des femmes et des trans

Chez les femmes, l’étude constate "une grande vulnérabilité sur le plan gynéco-obstétrical : faible prévention vis-à-vis du cancer du col de l'utérus (34 % n’ont jamais réalisé de frottis), faible utilisation d'une contraception orale et un fort recours aux interruptions volontaires de grossesses. Elles connaissent également des problèmes de surpoids. Les personnes transgenres déclarent, quant à elles, être très touchées par le VIH. Si 74 % des personnes possédaient une couverture maladie, plus de la moitié n’avaient pas de complémentaire santé. Les raisons financières, la barrière linguistique et la méconnaissance des lieux de soins figurent parmi les principales raisons de non recours aux soins.

Le VIH… en questions

L’enquête a permis aussi d’identifier les besoins d’information des participantes et participants. "Les thèmes sur lesquels les personnes souhaitent être les plus informées sont l’infection par le VIH/sida, l’accès aux soins, la dépression, puis les violences. Concernant plus spécifiquement la sexualité et la contraception, il ressort un manque notoire d’information, plus marqué chez les femmes étrangères : environ un quart des femmes interrogées, toutes étrangères, souhaiteraient être mieux informées sur la contraception. Il y a également une méconnaissance des traitements d’urgence en cas de risque de contamination au VIH : 79 % des hommes sont informés de ces traitements et seulement 52 % des femmes (et 61 % des trans).

Des recommandations

Bien entendu, l’étude ne visait pas qu’à dresser un panorama, elle avait également pour objet de "formuler des recommandations afin de favoriser la prévention, l’accès aux droits et aux soins". Ces recommandations visent à la fois les professionnels (intervenants sociaux, médecins…) susceptibles d’être en contact avec ces personnes ainsi que les pouvoirs publics. Par exemple, en matière de prévention, l’étude recommande de : "Maintenir et développer des actions, d’aller vers les lieux de prostitution (…) ; poursuivre les distributions des préservatifs et lubrifiants gratuits et informer sur leur usage ; faciliter la mise à disposition des outils d’information et de prévention simples et adaptés en fonction des profils, langues et cultures et des différentes problématiques ; maintenir et renforcer les actions autour du bien-être et de l’estime de soi et du lien social (esthétique, massage, repas conviviaux…) ; aider les personnes en situation de prostitution à identifier des personnes ou lieux ressources tant pour la prise en charge médico-sociale que pour favoriser le lien social notamment avec les pairs. Par ailleurs en reprenant la définition de la santé énoncée en amont comme une ressource, en y intégrant la notion d’un bien-être social, il nous apparaît indispensable que les équipes qui accueillent et accompagnent ces personnes, continuent, si nécessaire, d’aborder la question de la vie affective et sexuelle en dehors de l’activité prostitutionnelle", détaillent les auteurs.

Commentaires

Portrait de Sophie-seronet

L’article Travail du sexe : santé et précarité, des chiffres et des êtres a donné lieu dans le cadre de sa reprise sur Facebook a des échanges et réactions dont celle de Miguel Ange Garzo, militant, psychologue clinicien, qui a longtemps été chargé du soutien psychologique pour les personnes concernées par le VIH/Sida et/ou les hépatites virales et chargé de prévention auprès de la communauté latino-américaine, au sein de l'association ARCAT. Il est également membre du collectif "Droits et prostitution" et c’est un expert sur les questions et enjeux de santé des trans et des travailleurs et travailleuses du sexe.

Miguel Ange Garzo a écrit : "Je suis étonné par la teneur de cet article qui oublie de préciser que les associations de santé communautaire n’ont pas été associées à ce travail. Je suis étonné par cet article quand il fait part de cette recherche, qui ne montre rien de très nouveau de ce que montrent les rapports d’activité des associations de travailleuses et travailleurs du sexe (TDS) depuis plus de 10 ans. Je rappelle que cette étude a été lancée car les associations de la FNARS ont dit un jour : "Ben, on ne sait pas grand chose sur la santé des TDS alors si on faisait une recherche... financée. Faut-il rappeler que les associations communautaires de TDS sont des associations de SANTÉ communautaire. Dernier point, peut-être pas si important pour certains, les associations porteuses de cette recherche sont celles qui ont signé l’appel Abolition 2012 (abolition de la prostitution et pénalisation des clients !). Voilà donc mon étonnement !"

Bonne soirée. Sophie