Troubles neurocognitifs, quand consulter ?

Publié par Renaud Du Pasquier le 22.11.2015
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Thérapeutiquetroubles neurocognitifscognition

Spécialiste de neurologie, neuro-virologie et neuro-immunologie, le professeur Renaud Du Pasquier, médecin et chercheur, a créé avec un collègue, le docteur Matthias Cavassini, la plateforme neuro-VIH en 2011. Pour Seronet, il revient sur les notions clefs concernant les troubles neurocognitifs. Interview.

Quelle définition donnez-vous des troubles neurocognitifs et quelles sont les principales manifestations dans le cadre du VIH ?

Renaud Du Pasquier : Les troubles cognitifs liés au VIH se caractérisent par une diminution de l’attention, des pertes de mémoire et un ralentissement dans les activités quotidiennes. Bien entendu, d’autres conditions peuvent mener aux mêmes symptômes, raison pour laquelle, des investigations doivent être conduites avant de conclure que de tels symptômes sont liés à l’infection par le VIH.

Sur le plan scientifique que sait-on des causes des troubles neurocognitifs ? A quoi sont-ils imputables ? Le virus du VIH lui-même ? Les traitements et leur toxicité ?

Il y a probablement un ensemble de causes convergentes qui expliquent ce tableau. On sait que le VIH se dissémine très précocement dans le cerveau, quelques heures après l’infection. Une fois dans le cerveau, le virus pourrait être plus difficile à éliminer ou à contrôler que dans le reste de l’organisme par les trithérapies. En effet, le cerveau est protégé par la barrière hémato-encéphalique qui restreint l’accès de certains médicaments. Donc, si des médicaments antirétroviraux ne pénètrent pas assez bien dans le cerveau, le virus qui y séjourne pourrait se répliquer plus facilement que dans le reste de l’organisme. Cette réplication "à bas bruit" pourrait être à l’origine d’une inflammation chronique, elle-même responsable des troubles cognitifs.

A l’inverse, une toxicité pour le cerveau de certaines molécules antirétrovirales a été évoquée et, bien que cette piste ne soit pas aussi bien établie que celle de l’inflammation chronique, il y a des données suggérant un tel mécanisme. Il est toutefois crucial de souligner, qu’en l’état actuel des connaissances, il est de loin préférable, pour le cerveau, d’avoir une trithérapie que de ne pas prendre de traitement par crainte d’hypothétiques troubles cognitifs.

De quels outils et moyens disposez-vous pour faire la différence entre les troubles neurocognitifs liés à la dépression ou au stress de ceux qui découlent de l’infection par le VIH ?

C’est une excellente question. En effet, la dépression peut se manifester, parfois uniquement, par des troubles cognitifs. Il est donc crucial de détecter des symptômes de la lignée dépressive. Si tel est le cas, on pourra améliorer non seulement l’humeur, mais aussi la cognition de ces patients. C’est la raison pour laquelle, un psychiatre fait partie intégrante de l’équipe de la plateforme multidisciplinaire neuro-VIH du CHUV.

Les carences en vitamines et/ou en oligo-éléments jouent-elles un rôle dans la survenue des troubles neurocognitifs ?

Une carence en vitamines, par exemple B1 ou B12, peut causer des troubles neurocognitifs. Toutefois, il faut des carences très importantes pour que cela se produise. Dans notre plateforme, nous dosons systématiquement les vitamines importantes, mais ne constatons pour ainsi dire jamais de carences significatives qui pourraient entraîner des troubles cognitifs. Quant aux oligo-éléments, nous ne les dosons pas en routine, mais rappelons qu’une alimentation équilibrée est tout à fait suffisante pour éviter des carences significatives.

En quoi l’infection par le VIH a-t-elle des effets sur le cerveau (notammentle processus d’inflammation) et quelles peuvent être les conséquences ?

Le VIH n’infecte pas directement les neurones (les cellules responsables de la cognition), mais le virus infecte des cellules dites de soutien, permettant que les neurones bénéficient d’un environnement stable, d’apports énergétiques et en oxygène suffisants, etc. Lorsqu’elles sont infectées, ces cellules de soutien peuvent sécréter des facteurs d’inflammation qui vont avoir un rôle néfaste sur les neurones.

Selon votre expérience, qui, aujourd’hui, parmi les personnes vivant avec le VIH, est concerné par les troubles neurocognitifs ? Y a-t-il des critères d’âge, de sexe, de durée de parcours avec le VIH ?

Il y a des données convergentes dans la littérature scientifique qui suggèrent que plus le nadir (valeur historique la plus basse) des lymphocytes CD4 est bas, plus le risque de présenter des troubles cognitifs ensuite est grand. Comme chez les personnes non infectées par le VIH, l’âge augmente le risque de troubles cognitifs, toutefois, il semble que ces troubles cognitifs commenceraient plus tôt chez les personnes vivant avec le VIH.

Quels sont les signes qui doivent amener une personne vivant avec le VIH à consulter pour d’éventuels troubles neurocognitifs ?

De petites pertes de mémoire de temps à autre, "comme tout le monde", sans répercussion sur la vie quotidienne ne justifient pas une consultation spécialisée. En revanche, si une personne vivant avec le VIH voit sa vie impactée par des troubles cognitifs (perte de mémoire, ralentissement, difficulté à se concentrer, etc.) ayant des répercussions sur la vie privée et/ou professionnelle, alors une consultation est probablement indiquée.

En Suisse existe-il d'autres consultations similaires à la plateforme neuro-VIH du CHUV ?

Non, à ma connaissance, il n’existe pas de consultation de ce type en Suisse. Ce qui peut s’expliquer par le fait qu’il faut parvenir à réunir autour d’un patient et au même moment, différents spécialistes, tous intéressés par ce domaine lié à l’infection au VIH. Ainsi, dans la plateforme neuro-VIH du CHUV, nous avons, outre le docteur Matthias Cavassini, infectiologue responsable de la consultation VIH, une neuro-psychologue, un neurologue, un psychiatre, un neuroradiologue et une infirmière spécialisée.

La cognition, c’est quoi ?
La cognition, c’est le terme scientifique qui sert à désigner l’ensemble des processus mentaux qui se rapportent à la fonction de connaissance. Par exemple : la mémoire, le langage, le raisonnement, l’intelligence, la capacité à apprendre, la résolution de problèmes ou encore l’attention, la prise de décision, etc.

Bio express de Renaud Du Pasquier
Le professeur Renaud Du Pasquier a fait l’essentiel de sa formation en neurologie aux Hôpitaux universitaires de Genève, puis à Harvard (Boston, Etats-Unis) en neuro-virologie et neuro-immunologie. De retour en Suisse, au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV, Lausanne) en 2005, il développe son activité clinique au sein du Service de neurologie et crée un laboratoire de neuro-immunologie. Renaud Du Pasquier est spécialisé dans la prise en charge des pathologies neuro-inflammatoires. Il a mis en place une étude clinique conjointe CHUV-HuG (Hôpitaux universitaires de Genève) sur les nouvelles caractéristiques des troubles cognitifs chez les personnes vivant avec le VIH à l’ère des trithérapies, dans le cadre de la "Swiss HIV Cohort Study". Enfin, avec le docteur Matthias Cavassini, il a créé la plateforme neuro-VIH en 2011.

Commentaires

Portrait de ljack0001

A la lecture de ce dossie, je me demande s il existe des consultations neuro VIH en France comparables  a celles qui est decrite ici. Je serais egalement interesse d echanger sur les instruments de diagnostics.

Bises,