Un grand tsunami pour la communauté trans

Publié par Rédacteur-seronet le 30.11.2020
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Interviewtrans

Faut-il vraiment présenter l’infatigable Giovanna Rincon ? Activiste depuis de nombreuses années pour les droits des personnes transgenres, des travailleurs-ses du sexe et dans la lutte contre le VIH/sida, Giovanna Rincon est directrice de l'association Acceptess-T, co-porte-parole de la fédération Trans et Intersexes, membre du conseil d’experts-es de la stratégie Vers Paris sans sida et vice-présidente du Corevih Île-de-France Nord.

Quel constat avez-vous fait sur l’impact du confinement sur les personnes trans ?

Giovanna Rincon : Le constat est extrêmement violent et révélateur de réalités sur la transphobie qu’on connaissait déjà partout dans le monde avant le confinement. Cette crise a été un grand tsunami pour la communauté trans. En France, au niveau social par exemple, certaines personnes ont été confrontées à des interruptions de droits sociaux et notamment le droit au séjour. Mais, il y a eu aussi des interruptions de processus administratifs, voire de soins et une forme de précarisation générale qui aurait pu être évitée si les associations communautaires avaient été impliquées dans les stratégies de santé publique en réponse à la Covid-19. Nous accompagnons des femmes trans sans papier qui vivent en France depuis au moins 20-30 ans voire plus, mais qui sont en situation irrégulière et qui n’ont jamais eu la possibilité de se régulariser ; elles ont été touchées de plein fouet par ce tsunami. Si on analyse la situation de façon cynique, celles qui sont séropositives au VIH ont réussi à obtenir des papiers en tant qu’étrangères malades, mais celles qui n’ont pas été touchées par le VIH sont restées sur la touche.

En quoi la crise de la Covid est-elle un révélateur ou un amplificateur des discriminations et inégalités que subissent et vivent les personnes trans ?

L’épidémie de Covid-19 est révélatrice des urgences qu’on connaissait déjà. En tant qu’association, nous allons devoir passer à une échelle supérieure. Cette crise ne peut pas être uniquement perçue comme une crise sanitaire, c’est aussi une crise qui révèle davantage les discriminations, les disparités sociales et l’invisibilisation des personnes vulnérables. Par exemple : nous dénonçons les obligations de quitter le territoire français (OQTF). C’est totalement injuste, qu’aujourd’hui le ministère de l’Intérieur puisse se permettre d’appliquer des avis d’expulsion au moment où il faudrait plutôt envisager de régulariser les personnes qui ont été le plus touchées par cette crise.

Avant la crise, il n’y avait pas de projets de mesures sociales spécifiques pour les personnes trans de la part de certaines institutions ; donc, on se pose la question de ce qui est prévu pour que des populations comme la nôtre puissent faire face à la crise post Covid et une perte exponentielle de leur capacité de résistance économique, matérielle et sociale. Notamment pour compenser les pertes économiques dues à l’arrêt brutal du travail du sexe. Il faudra vraiment prendre en compte le fait qu’il existe de fortes inégalités concernant le travail du sexe, qui n’est pas reconnu et qui expose de façon accrue celles et ceux qui le pratiquent à l’épidémie de Covid-19.

Quelles solutions et expérimentations avez-vous mis en place ?

À la base, Acceptess-T a souhaité suivre les protocoles de réductions des risques liés à l’épidémie de Covid-19 établis par le gouvernement et par l’Agence régionale de santé d’Île-de-France ; mais, très vite, nous avons réalisé que ces mesures n’étaient pas adaptées aux personnes qu’on accompagnait. Plutôt que d’appliquer un confinement absolu, nous avons travaillé sur un déconfinement pro actif capable de participer malgré tout à la réduction des risques. Nous avons mis en place toute une stratégie inter communautaire fondée sur la participation des personnes concernées et non sur le contrôle et la répression. Dans ce contexte très difficile, notamment pour les personnes trans sans papiers et/ou travailleuses du sexe, nous avons été vigilantes de ne pas envoyer un message culpabilisant ou de jugement. On aurait pu attendre de nous un discours de demande de l’arrêt du travail du sexe en raison des risques de transmission du virus, mais ce type d’injonction ne fonctionne pas. Nous avons préféré créer un kit médical de promotion de réduction des risques liés à la Covid-19 et à la santé sexuelle. Nous avons continué à distribuer des préservatifs. Nous avons également développé nos propres messages de prévention, qui n’avaient rien à voir avec ceux des agences régionales de santé ou de l’État. L’idée étant de donner aux personnes la capacité de prendre les décisions les plus adaptées à leurs pratiques et leurs contraintes et ce, avec des moyens concrets. Nous leur avons fourni des outils de prévention (thermomètres, gel hydroalcoolique, masques, doliprane, etc.) et aussi de la nourriture, des cartes téléphoniques et même des hébergements d’urgence grâce à la « plateforme de solidarités trans pédés gouines » sur Facebook. Il s’agissait de répondre aux besoins des personnes de notre communauté les plus fragilisées. Nous avons apporté une attention particulière à nos ainées et aux personnes malades chez qui on a livré de la nourriture à domicile. Le soutien psychologique, social et de médiation a été important pour accompagner à distance les personnes qui avaient des symptômes ou qui ont dû être hospitalisées.

Lancé en mars dernier, le Fonds d’action sociale pour les personnes trans (Fast) est arrivé à un moment critique pour la communauté trans. Comment avez-vous fait face au flux de demandes d’aide ?

Le Fast n’avait aucune vocation à répondre à une crise sanitaire. Il était en projet depuis des mois. Le 19 mars dernier, le conseil d’administration d’Acceptess-T a dû prendre une décision difficile qui était de puiser dans les fonds propres de l’association pour répondre à la crise de la Covid-19. Le Fast nous a permis de répondre aux urgences alimentaires notamment, mais, en parallèle, nous avons répondu à des appels à projets et mis en place une stratégie de plaidoyer pour obtenir des financements de la part d’institutions comme la Ville de Paris, Santé Publique France ou la Fondation de France, en vue de la création d’un fonds d’urgence Covid-19 de 150 000 euros. Cette initiative a permis de flécher cet argent de façon très pragmatique et a eu pour conséquence de garantir que le lieu de travail du sexe puisse être considéré comme un lieu de confinement garanti et donc éviter la perte de ce logement. Cet argent, pour la première fois, s’inscrit dans la réponse directe et pragmatique pour participer au loyer des personnes trans endettées et ce, peu importe qu’elles soient travailleuses du sexe ou non. Ce fonds d’urgence Covid-19 nous a donc permis de ne plus toucher à l’argent du Fast pour tout ce qui concerne la crise sanitaire.

La crise actuelle a-t-elle permis de hiérarchiser les revendications ?

Cette crise nous a permis de réorganiser nos priorités. Nous avons obtenu un soutien financer de 3 800 euros du ICRSE (International Commitee Sex Worker) qui nous a permis de salarier une personne pendant trois mois. Sa mission était de rédiger un rapport qui va tracer de façon qualitative et quantitative toutes les recommandations faites par l’État et les agences régionales de santé ainsi que les réponses ou initiatives de notre association. Il y aura aussi des témoignages de personnes qui ont bénéficié de l’aide d’Acceptess-T pendant la crise. Ce rapport aura une conclusion et des préconisations, mais aussi des revendications.  Nous y rappellerons que la communauté trans a été très malmenée dans l’histoire collective des droits civiques mais aussi souvent oubliée dans les stratégies de lutte contre le VIH/sida. Aujourd’hui, nous refusons d’être laissées de côté dans la lutte contre la Covid-19. Cette crise nous a fait prendre conscience qu’il y avait un véritable enjeu chez certains groupes de personnes très vulnérables et notamment les femmes trans âgées qui vivent sur le territoire français depuis de nombreuses années. La question se pose sur ce que sera leur fin de vie. L’accompagnement des femmes trans séniores est un sujet important de réparation et de reconnaissance et fera partie de nos revendications prioritaires. Ce plaidoyer doit être écrit noir sur blanc et envoyé aux institutions pour les mettre face à leurs responsabilités et éviter que les futures générations subissent les mêmes inégalités.

Avez-vous été entendues par les pouvoirs publics ? En quoi votre expertise en santé communautaire peut-elle aider ?

Les communautés de personnes trans et travailleuses du sexe ont été parmi les plus affectées par l’épidémie de la Covid et par le confinement ; on n’ose même pas imaginer ce qui se serait passé sans l’intervention d’une association comme la nôtre. Les institutions nous connaissent, elles connaissent notre travail et elles se sont adressées directement à nous pendant cette crise. Nous nous sommes inscrites dans une démarche d’interpellations directes des pouvoirs publics, mais nous avons également démontré notre expertise dans un accompagnement social et sanitaire des personnes concernées. Acceptess-T s’inscrit plus que jamais comme un acteur majeur en santé communautaire avec une expérience du terrain, des acteurs-rices associatifs qui sont capables de donner des recommandations, mais aussi de donner vie à des projets concrets sur le terrain avec la reconnaissance des personnes concernées et des institutions.

Je salue la ville de Paris qui a financé le fonds « urgence Covid ». C’est une forme de reconnaissance du travail mené par notre association. Elle s’inscrit dans la mémoire et l’histoire collective entre une association communautaire et une institution face à un sujet clivant comme le travail du sexe. C’est aussi un signal fort qu’il est possible à partir de maintenant, de continuer à élaborer ensemble des politiques publiques nécessaires pour cette population. Évidemment, nous restons dans une position critique et militante avant de devenir un prestataire de service des pouvoirs publics.

Propos recueillis par Fred Lebreton

Cette interview a été publiée dans l’édition 2020 du rapport « VIH/hépatites : la face cachée des discriminations » de AIDES.