Un mois sans sucres ajoutés : quel bilan ?

Publié par Fred Lebreton le 15.10.2023
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Thérapeutiquesucre

Pendant un mois, du 1er au 30 juin dernier, des personnes volontaires ont réduit autant que possible leur consommation de sucres ajoutés, à l’initiative de la Fédération SOS hépatites & maladies du foie. Lors d’une conférence de presse, mardi 3 octobre, l’association a présenté le bilan de cette expérience et les pistes de réduction des risques liés à la (sur)consommation de sucres ajoutés.

Pourquoi faut-il limiter le sucre ?

Une fonction essentielle du foie est de transformer l’énergie que nous ingérons, de la stocker et de la libérer en fonction des besoins de l’organisme. Le foie transforme les sucres que nous mangeons en glycogène, et les stocke soit sur place, soit dans les muscles. Ensuite, à mesure des besoins, ce glycogène sera retransformé en glucose pour maintenir constant le niveau de sucre dans le sang (la glycémie). Lorsque, à l’issue d’un repas trop riche, l’afflux de sucres est trop important, l’excès est mis en réserve. Pour cela, les cellules du foie transforment les sucres en graisses, plus stables et plus faciles à stocker. Ces dernières seront directement stockées dans le foie, ou bien conservées quelque part dans le tissu adipeux, dans les fesses, sur le ventre ou ailleurs. L’accumulation de graisse dans le foie est devenue un risque sanitaire majeur et peut provoquer des maladies comme la NASH.

C’est quoi la NASH ?

Tout le monde a un peu de graisse dans le foie, et c’est normal. Cette graisse, qui provient des sucres et des graisses que nous ingérons, représente une réserve énergétique facilement stockable et mobilisable. En cas de besoin, le foie puisera dedans pour délivrer à l’organisme l’énergie dont il a besoin en permanence. Mais si le foie stocke plus de graisse qu’il n’en brûle, elle finit par s’accumuler. En langage médical, on parle alors de stéatose et en langage courant, c’est le « foie gras ». La première cause de la stéatose est que nous mangeons plus que de besoin. Dans la grande majorité des cas, la graisse excédentaire est bien tolérée, et il suffit d’ailleurs de retrouver son poids de forme pour qu’elle disparaisse. Tant que la graisse est bien tolérée, le foie peut poursuivre son travail sans encombre. Mais, dans 20 % des cas environ, la graisse provoque une inflammation et entraîne une véritable maladie : la stéato-hépatite, ou hépatite métabolique, également appelée NASH. En juin 2023, la Fédération SOS hépatites et maladies du foie tirait la sonnette d’alarme : « C'est une véritable pandémie, qui s'étend en silence. Alors que l'Organisation mondiale de la Santé prévoit que la moitié de la population mondiale sera en surpoids ou obèse en 2030, la maladie du foie gras touche déjà près de 1,5 milliard de personnes, dont 8 millions en France. Dans les années qui viennent, elle sera à l'origine de l'explosion attendue du nombre de cirrhoses et de cancers du foie ».

3 000 décès par an du cancer du foie

C’est dans ce contexte d’alerte en santé publique que la Fédération SOS hépatites & maladies du foie a imaginé l’expérimentation du « mois sans sucres ajoutés » inspirée par le succès d’opérations comme le Mois sans tabac et le Défi de janvier (ou Dry January). Pour chaque participant-e, il s’agissait à la fois de relever un défi personnel et de contribuer à une expérimentation collective visant à évaluer les bienfaits et les difficultés d’une telle démarche. En conférence de presse, le Dr Pascal Mélin, médecin spécialiste des maladies du foie et président de la Fédération SOS hépatites & maladies du foie, est revenu sur la genèse de cette opération : « SOS Hépatites s'est créée en 1996 à partir des personnes atteintes d'hépatite, mais on évolue. Au début, il y avait 500 000 personnes atteintes d'hépatite C. Aujourd'hui, on n'en compte plus que 50 000, voire moins. Notre positionnement associatif évolue, la maladie évolue, les maladies du foie évoluent », explique le Dr Mélin. Le président de la Fédération SOS hépatites & maladies du foie ne cache pas ses inquiétudes en ce qui concerne la NASH : « En France, nous sommes entre 800 000 et un million de personnes concernées et entre 200 000 et 220 000 sont déjà atteints de formes sévères, avec des atteintes cirrhotiques. Si vous n'êtes pas encore convaincu que c'est un problème de santé publique, sachez que la NASH est responsable de 3 000 décès du cancer du foie, c'est plus que la mortalité due aux accidents de la route et pourtant, on n'en fait pas autant que pour la route », déplore le militant.

25 % des répondants-es accrocs au sucre

Au printemps 2023, la Fédération SOS hépatites & maladies du foie a créé un groupe Facebook dédié à cette opération. Au total, 377 personnes se sont portées volontaires et ont répondu à un premier questionnaire début juin. Leur profil ? Une écrasante majorité de femmes (89 % versus 11 % d’hommes) d’un âge moyen de 48 ans et 58 % des participants-es étaient en surpoids (contre 48 % en moyenne nationale), dont 29 % en situation d’obésité, avec un IMC supérieur ou égal à 30 (17 % en moyenne nationale). Enfin, 29 % des répondants-es déclaraient une stéatose ou une NASH, un chiffre là encore supérieur aux données nationales, qui s’explique par les canaux de recrutement. Près de deux personnes sur trois indiquaient qu’elles étaient déjà sensibilisées à la question du sucre dans leur alimentation. Seuls, 12 % n’avaient jamais essayé de la limiter. Information importante, 25 % pensaient avoir une addiction au sucre. « C'est une donnée scientifique majeure sur laquelle les médecins sont en plein débat.  Y a-t-il une addiction au sucre ou pas ?  Cette question est débattue tant par les addictologues que par les diabétologues », a souligné le Dr Pascal Mélin en conférence de presse. Dans les objectifs du début de l’expérience, 44 % des personnes espéraient réduire leur consommation de sucres ajoutés et 44 % espéraient que cette réduction les aiderait à perdre du poids.

Moins de biscuits et de chocolat

À la fin du mois de juin 2023, 203 personnes ont répondu au questionnaire de fin. Plus d’un tiers des 377 personnes n’ont pas répondu. « Cela ne veut pas dire qu'elles ont lâché le défi. On peut nous argumenter que nos questionnaires étaient trop longs, mais en tout cas il y a encore 200 personnes qui ont fait l'effort et qui nous ont fait le cadeau de donner des informations où elles en étaient », a commenté le Dr Mélin.

Que nous apprennent les réponses à ce second questionnaire bilan de ce « mois sans sucres ajoutés » ? Au final, 52 % des répondants-es ont déclaré avoir tenu le défi « pratiquement tous les jours », 24 % l’ont tenu « tous les jours sans exception », et 24 % « certains jours seulement ». Autre donnée importante, 88 % des répondants-e ont réduit leur consommation : 47 % « totalement » ou « beaucoup », 41 % « un peu », et 12 % « pas vraiment ». Parmi les principaux motifs invoqués par les personnes qui n’ont pas réduit leur consommation : la pression sociale (fêtes, pots, restaurant, etc.), le manque de motivation, la fatigue et le stress. « Si je faisais un parallèle avec le tabac, ce sont les personnes qui disent : « Je sais que c'est mauvais, je commence à regarder, ça me trotte dans la tête ». Donc moi, ça me va bien que 41 % des personnes aient un peu réduit leur consommation de sucres ajoutés, ça veut dire qu'on est dans le pourquoi pas, c'est possible, je peux être acteur, mais je ne vais pas plus loin », a souligné le président de la Fédération SOS hépatites & maladies du foie. Réduire la consommation de sucres ajoutés a été difficile pour une personne sur trois et facile pour une personne sur trois. Ce résultat est cependant à nuancer, car nombre de répondants-es étaient déjà engagés-es dans une démarche de réduction des sucres.

Une première question a été posée sur les aliments que les participants-es avaient totalement arrêté de consommer, ou presque, durant le défi, pour voir sur quoi ils-elles avaient porté leurs efforts en priorité. 52 % ont répondu les biscuits et pâtisseries industriels, 49 % le chocolat et 38 % les bonbons et les confiseries (les choix de réponses étaient multiples). L’exemple du chocolat est assez parlant. D’un côté, une personne sur deux a cessé d’en consommer ; de l’autre, près d’une personne sur cinq a fait le choix de ne pas réduire sa consommation, quitte à opter pour un chocolat plus noir. Soit parce que c’était trop difficile (le chocolat est cité en premier parmi les aliments qu’il est le plus difficile d’arrêter, devant les gâteaux et les biscuits), soit par choix (« Pour le plaisir », « Parce que c’est bon », etc.). « On n'a pas été dans l'interdit, surtout pas.  On est dans une expérience collective de réduction des risques, donc le mot interdiction n'a jamais été prononcé », a précisé le Dr Mélin.

Du manque, mais moins de fringales

Durant cette expérimentation, 62 % des participants-es ont ressenti des sensations de manque de sucre, plus ou moins fréquentes. Ce manque a notamment été ressenti en cas de stress ou de fatigue. Des moments spécifiques sont également cités comme le retour au travail, la période des règles ou les situations d’hypoglycémie. Parmi les 162 personnes qui se disaient concernées par les fringales (80 % des répondants-es), 45 % ont eu moins de fringales (20 % beaucoup moins, 25 % un peu moins), et 41 % en ont eu autant. Toutefois, 14 % en ont eu plus (10 % un peu plus, 4 % beaucoup plus). Enfin, si la perte de poids n’était pas un des objectifs principaux de cette opération, il est intéressant de noter qu’une perte de poids a été constatée par 30 % des répondants-es (jusqu’à moins cinq kilos). « Le but n'était pas de perdre du poids. Ce n'était pas le régime du mois de juin avant d'aller mettre des bikinis sur la plage », insiste le Dr Mélin.

Par ailleurs, lors des questions ouvertes en fin de questionnaire, d’autres bienfaits relatifs à la réduction des sucres ajoutés ont été mis en exergue : plus d’énergie, plus d’envie de faire du sport, un corps affiné, une sensation de dégonfler, d’ « entrer dans son pantalon », une meilleure humeur, etc. À l’inverse, quelques conséquences clairement négatives sont aussi notées : des troubles de l’humeur, un mauvais sommeil, moins d’énergie, plus de fatigue.

Au final, 89 % des répondants-es se disaient satisfaits-es de l’expérience. De très nombreux avis (plus d’une cinquantaine) ont pointé spontanément le fait d’avoir pris conscience que « le sucre est partout ». D’autres se félicitaient d’avoir vu que « c’est possible de diminuer le sucre ». Enfin, 91 % des répondants-es pensaient qu’il faudrait renouveler l’expérience collective et en attendant, 48 % voulaient continuer sur leur lancée au-delà du mois de juin.

Une prise de conscience ?

Après avoir présenté les données de cette expérimentation, le Dr Pascal Mélin a présenté les recommandations de la Fédération SOS hépatites & maladies du foie sur cet enjeu de santé publique :

  • Mieux faire apparaître la présence des sucres ajoutés ;
  • Inciter les industriels à diminuer la teneur en sucres ajoutés ;
  • Sensibiliser le public aux risques liés à l’excès de sucre ;
  • Valoriser les bénéfices liés à la réduc1on de la consommation ;
  • Intégrer le rapport au sucre dans tout parcours de soins ;
  • Admettre la réalité de l’addiction au sucre ;
  • Promouvoir un mois sans sucres ajoutés à grande échelle.


En ce qui concerne « l’addiction au sucre », le Dr Mélin a parlé, en conférence de presse, d’une « prise de conscience » et il a utilisé des termes forts pour appuyer son propos : « Nous, on voudrait effectivement que le rapport au sucre soit intégré dans le recueil des données médicales. Vous allez me dire, mais comment on peut le nommer ? Aujourd'hui, on ne peut pas dire qu'on est dépendant au sucre, qu'on en aime un peu, beaucoup, passionnément (…). Il va falloir inventer des outils  et des mesures de cette consommation de sucre. Et admettre la réalité de l'addiction au sucre.  Il est fondamental d’admettre que certains patients sont de véritables toxicomanes du sucre, des alcooliques du sucre. Et en leur proposant  une prise en charge comme les autres,  on les met en situation d'échec,  on les met en difficulté et on les exclut de ces prises en charge-là », déplore Pascal Mélin.  « Reconnaître qu'il y a une addiction au sucre,  c'est un message fort pour dire aux diabétologues, vos patients diabétiques qui ont une consommation de sucre excessive ; Attention, ne sont-ils pas addicts ? Ne faudrait-il pas mettre des addictologues dans la boucle ? À condition que les addictologues soient bien sûr formés à ce concept d'addiction au sucre », souligne le médecin.

Et le président de la Fédération SOS hépatites & maladies du foie de conclure : « Face à la menace majeure que représentent les maladies liées à l’excès de sucre, telles que l’obésité, le diabète ou la maladie du foie gras, il est essentiel que chacun prenne conscience de sa propre consommation. Participer à un défi collectif permet d’y parvenir plus facilement : la bonne humeur et la bienveillance entre les participants est un gage de réussite. Et derrière, ce sont des années de vie en bonne santé qui sont gagnées ».

À l’instar du Dry January (mois sans alcool), il est intéressant de noter que cette initiative est venue d’une association de personnes concernées et non des pouvoirs publics. En conférence de presse, Remaides a posé la question d’un éventuel partenariat avec Santé publique France, « Nous allons leur présenter l’initiative », nous ont répondu les représentants-es de SOS hépatites & maladies du foie. Espérons que le mois sans sucres ajoutés aura plus de soutien du ministère de la Santé que le mois sans alcool. À suivre…