Hidalgo : un programme clair et engagé

Publié par Rédacteur-seronet le 26.02.2020
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Interviewmunicipales 2020

Alors que les élections municipales se font proches, les candidats-es présentent leurs programmes et ambitions quant à leur future action municipale. À Paris, la lutte fait déjà rage et les débats sont fortement colorés par les enjeux nationaux. La santé et tout particulièrement la lutte contre le VIH et les hépatites virales sont des enjeux majeurs. Seronet a souhaité revenir sur le bilan d’Anne Hidalgo, la maire sortante (PS), candidate à un second mandat. Elle répond à Seronet sur la réponse parisienne à l’épidémie de VIH et au combat contre les discriminations qui y sont attachées.

Paris compte aujourd’hui encore près de 900 nouvelles contaminations annuelles au VIH, soit 15 % des nouveaux diagnostics à l’échelle nationale. L’épidémie touche prioritairement les groupes les plus stigmatisés dans notre société, y compris dans la capitale. Quel bilan faites-vous de votre action en matière de lutte contre le VIH/sida ? Quel sont les succès et les échecs ?

Anne Hidalgo : Je tire un bilan positif, même si chaque nouveau cas est un cas de trop. Entre 2015 et 2018, le nombre de diagnostics a baissé de 16 % dans la capitale, après dix années de stagnation. Ce sont des avancées concrètes et nous savons que les bonnes nouvelles sur le front de la lutte contre le sida ne sont pas si fréquentes. La baisse des découvertes de séropositivité VIH s’explique par l’augmentation du dépistage dans toutes les populations et par le déploiement de la Prep au sein de la communauté gay parisienne. Les hommes parisiens, homos ou bisexuels, ont adopté ce nouvel outil que nous avons contribué à légitimer par nos campagnes de prévention. Le nombre de Prepeurs continue à augmenter régulièrement à Paris et le dépistage est devenu plus facile avec VihTest, l’offre de test « au labo sans ordo », que nous avons initiée en 2019 avec l’Assurance maladie à Paris et dans les Alpes-Maritimes. Nous avons donc toutes les raisons de penser que la baisse de l’épidémie s’est poursuivie, voire amplifiée, en 2019 et 2020. Je suis fière d’avoir porté la mobilisation internationale des villes engagées pour mettre fin au sida dès mon élection en 2014. Et je suis satisfaite de la façon dont nous avons œuvré à travers « Vers Paris sans sida », sous la houlette d’Eve Plenel et France Lert, grâce à qui Paris a enfin réussi à rattraper le retard quant aux objectifs internationaux atteindre à l’horizon 2020 : 90 % des personnes vivant avec le VIH connaissant leur séropositivité, 90 % d’entre elles sous traitement et 90 % des personnes traitées ayant une charge virale indétectable.

Pour la prochaine mandature, quels sont vos objectifs en matière de santé et quelle place comptez-vous y faire pour la lutte contre le VIH/sida ?

Les bons résultats parisiens ne doivent pas occulter les inégalités sociales et territoriales de santé : les populations issues de la diaspora africaine, les personnes précaires, les migrants-tes LGBTI, n’ont pas bénéficié des avancées de la prévention diversifiée autant que les gays nés en France. Je souhaite donc poursuivre et renforcer nos efforts vers ces publics. L’élargissement du mandat de Vers Paris sans sida à la Seine-Saint-Denis permettra de mutualiser nos efforts comme nous avons commencé à le faire avec le président du département, Stéphane Troussel, dont je tiens à souligner le remarquable engagement sur ces questions. Sur les enjeux de prévention, de toxicomanie et de réduction des risques, via la Mission métropolitaine de prévention des conduites à risques (MMPCR), de nombreuses actions sont déjà en cours notamment en partenariat avec des associations qui agissent sur le terrain à Paris et en Seine-Saint-Denis. Elles seront développées et bénéficieront de l’élargissement de Vers Paris sans sida. Je souhaite que nous puissions créer de nouveaux centres, à l’instar de la Maison Chemin Vert, pour une prise en charge de la santé globale au sens de la définition de l’OMS. Et, bien sûr, continuer à renforcer l’offre de dépistage, notamment en appuyant les nouveaux centres de santé sexuelle communautaires et en créant des systèmes innovants pour le dépistage en routine des IST (cliniques express, biologie délocalisée, kits d’auto-prélèvement à domicile…). Nous devons aussi contribuer à la continuité du parcours de santé. Cela passe par une meilleure identification des ressources existantes ou encore par l’augmentation du nombre de dispositifs médicosociaux, à destination des sans-abri et des personnes migrantes.

Ces derniers mois, une forte mobilisation s’est faite pour la défense de l’hôpital public. L’AP-HP est un des acteurs majeurs de la santé à Paris et plus largement en Île-de-France, notamment dans la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, vivant avec une hépatite virale, suivie pour des addictions, etc. Quel constat faites-vous et quelles solutions préconisez-vous ?

Le premier centre de santé sexuelle (CSS) tout public que nous avons ouvert à l’Hôtel-Dieu en janvier 2019, avec l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (APHP), est une bonne illustration de ce que peut être l’avenir de l’hôpital public, avec des innovations au service des patients : la prise en charge des infections sexuellement transmissibles, du VIH, l’offre de méthodes contraceptives et de vaccinations ainsi que des consultations de dermatologie, gynécologie, proctologie, sexologie, psychologie, assistante sociale sont accessibles au sein du CSS. Le centre s’adresse à l’ensemble de la population, tout en mettant l’accent sur les publics aux besoins spécifiques : jeunes, populations les plus exposées aux violences, au VIH, aux discriminations et les plus éloignées de l’offre généraliste de santé sexuelle. Ses actions s’articulent, dans et hors les murs, avec les différents acteurs du territoire pour la prise en charge des questions de santé sexuelle. La crise que traverse l’hôpital public en France est grave. Le service public hospitalier doit être défendu, soutenu et développé. Ma conviction est que la qualité du service public repose sur de bonnes conditions de travail des agents. Je l’ai redit dernièrement, l’AP-HP doit bénéficier de créations de postes supplémentaires et la question d’une meilleure rémunération des personnels soignants doit avancer. Si les personnes vivant avec le VIH ou les hépatites virales sont, encore aujourd’hui, très bien prises en charge en région parisienne, c’est parce que l’hôpital public dispose d’équipes pluridisciplinaires de grande qualité, qui ont des liens anciens avec la recherche publique, qui transmettent leurs savoirs aux jeunes générations de soignants, qui peuvent s’appuyer sur des travailleurs sociaux, qui ont développé des réseaux avec la médecine de ville et les associations. C'est un capital que le monde nous envie et qui doit être préservé.

Une des particularités de la lutte contre le VIH/sida réside dans le fait d’une persistance des discriminations dont sont victimes les groupes les plus exposés aux risques d’infection. Quel bilan faites-vous de votre action en matière de lutte contre les discriminations (homophobie, sérophobie) ?

S’agissant de la lutte contre l’homophobie et plus globalement les LGBTphobies, la recrudescence des délits commis m’a conduit à réunir, à l’automne 2018, l’ensemble des associations, le procureur de la République et le Préfet de police afin de dresser un bilan et d’en tirer les conséquences. Des décisions concrètes ont été prises, comme, par exemple, la présence de travailleurs sociaux dans les commissariats pour aider les victimes dans leur dépôt de plainte et les orienter vers les réseaux associatifs. Les recrutements sont en cours et j’ai obtenu du Préfet qu’ils puissent se déployer dans chaque commissariat, dès l’été 2020. J’ai par ailleurs interpellé le Président de la République et le Premier ministre afin de faire de la lutte contre les LGBTphobies une grande cause nationale. Ma lettre est restée sans réponse, mais je reviendrai à la charge. J’ai également saisi les dirigeants des principaux réseaux sociaux afin qu’ils interviennent pour lutter contre les faits commis en ligne et les signalent à l’autorité judiciaire. Depuis, et de façon régulière, je réunis tous les acteurs institutionnels et étatiques afin de faire le bilan des actions décidées. Sur la lutte contre la sérophobie, j’ai observé ces dernières années une forte mobilisation du monde associatif et des séropositifs. Je pense notamment à l’initiative du site Parcours positif, qui a une réflexion pertinente sur l’emploi du mot « clean » par de nombreux homosexuels. J’en discutais récemment avec Hugues Fischer (1) et j’ai mesuré tout le chemin parcouru ces dernières années. La recherche a avancé car les pouvoirs publics ont fini par comprendre combien il était important d’intégrer le point de vue des patients, les premiers concernés. Nous devons beaucoup aux patients-experts et donc, sur la lutte contre la sérophobie, je souhaite avoir la même approche : intégrer le point de vue de celles et ceux qui subissent des discriminations. Il faut aussi parler de la nécessité de travailler à un meilleur accueil des populations clés dans les structures de santé, mais aussi les accueils sociaux, l’hébergement. Partout où ces publics doivent recevoir une aide, un soutien, la Ville de Paris doit être là et répondre à ces demandes. Nous devons aussi amplifier les formations à un meilleur accueil sans jugement. Je pense notamment aux personnes trans. C’est ce que nous avons entrepris, avec la Direction des affaires juridiques de la Ville et l’association Acceptess-T, suite à une enquête réalisée en 2018, sur un financement de Vers Paris sans sida. Elle mettait en lumière les difficultés rencontrées par les personnes trans aux guichets des administrations parisiennes dans des démarches quotidiennes d’accès au droit. D’ici mars 2019, tous les services parisiens d’accès au droit (points d’accès au droit, maisons de la justice et du droit, intervenants sociaux et psychologues dans les commissariats…) auront été formés à l’accueil des transidentités et aux démarches relatives à l’état civil. Avec la nouvelle permanence LGBTQI+ du Bus Solidarité du Barreau de Paris, c’est un véritable réseau parisien de soutien aux droits des personnes trans que nous mettons en place. Pour l’avenir, je souhaite également que la future police municipale parisienne soit parfaitement formée et rompue aux questions LGBTI. Un volet spécifique de la formation intégrera la question trans. Je souhaite également que la Préfecture de Police de Paris ait une réflexion profonde sur la question de la mise en détention des personnes trans pour qu’elle n’entraîne plus une plus grande marginalisation des personnes trans, en raison de leur identité de genre.

Un collectif d’associations de lutte contre le sida et de lutte contre les discriminations a lancé un manifeste avec des propositions à mettre en œuvre auprès des Parisiens-nes. Que pensez-vous de cette initiative et quelles mesures proposées ont votre soutien ?

Je suis ravie de voir que l’exigence des associations parisiennes ne faiblit pas en dépit des bons résultats de baisse des diagnostics VIH et de notre bilan en matière de lutte contre les discriminations ! Nous, élus-es, avons besoin de leur expertise et de leur ambition pour aller encore plus loin. Avec mon équipe de campagne, nous avons pris en considération les propositions de ce manifeste et allons intégrer certaines idées à notre programme et nous continuerons.

Ces dernières années Paris a été confronté à des enjeux spécifiques concernant les personnes usagères de drogues. Des initiatives ont été prises (salle de consommation à moindre risque, plan crack, etc.) Quel bilan faites-vous dans ce domaine ? Quelles sont vos propositions en matière d’accueil, d’accompagnement des personnes usagères, de création d’actions innovantes dans le domaine de la réduction des risques ?

D’abord, je veux dire que sur cette question, je n’ai absolument aucun tabou. La prise en charge et l’accompagnement des usagers de drogue sont des problématiques de santé publique. Alors que le sujet fait débat sans vraiment aboutir depuis de nombreuses années, j’ai voulu franchir un cap inédit à Paris, en mettant en place la première salle de consommation à moindre risque en France, dans une démarche de réduction des risques liés à l’usage de drogues. Implantée dans le 10eme arrondissement à la fin 2016, cette salle accueille chaque mois environ 450 personnes. En parallèle des plus de 160 000 consommations épargnées à l’espace public et donc aux Parisiens, ce sont surtout les plus de 7 500 consultations médicales ou sociales qui montrent l’importance de ce type de dispositif pour accompagner des personnes fragilisées vers la réinsertion. L’environnement direct de la salle s’est par ailleurs grandement amélioré, puisque l’INSERM a évalué que les traces de consommation recensées dans le périmètre voisin ont été divisées par trois.

En matière d’usage de drogues, les instances internationales de santé défendent une « approche progressiste et respectueuse des droits humains ». Comment définiriez-vous votre politique dans ce domaine ?

Ce sont des questions très sensibles qui, malheureusement, hystérisent régulièrement le débat public. On l’a vu encore il y a quelques mois, lorsqu’un élu de la République (2) a publié sur les réseaux sociaux une vidéo montrant un toxicomane dans un parking parisien. Cela m’a profondément choquée, parce qu’être toxicomane ne devrait pas vous faire perdre vos droits fondamentaux, et parce qu’il y a une forme d’hypocrisie à stigmatiser les consommateurs les plus précaires dans une société où les comportements addictifs – au jeu, à la performance ou à l’alcool, par exemple – sont socialement tolérés, voire encouragés. Filmer un usager de drogue à son insu, c’est ajouter l’indignité à ses difficultés. C’est lui refuser tout respect de sa personne et surtout refuser les réponses sanitaires nécessaires. Je n’ai pas honte de le dire. Mon approche est progressiste, respectueuse des droits humains et décomplexée : c’est pourquoi la Ville de Paris a contribué activement à la mise en œuvre du plan de lutte contre le crack, dit "plan crack". L'objectif n'est pas de lutter contre les personnes mais de les aider en mettant des moyens sur la table pour que la réduction des risques soit une politique concrète. Nous devons travailler étroitement avec les associations, les écouter et surtout créer des partenariats plus forts avec d'autres territoires. La dynamique ne peut plus être que parisienne, elle doit être métropolitaine pour être pleinement efficace.

Au cours de votre mandature, vous avez été interpellée en diverses occasions sur votre politique concernant les travailleurs-ses du sexe. Sont notamment critiqués des arrêtés municipaux contre les personnes exerçant cette activité. Des acteurs-rices de la société civile estiment que cette politique renforce la dégradation des conditions de travail des personnes concernées et qu’elle entre en contradiction avec un des axes-mêmes de Vers Paris sans sida qui considère ce groupe comme l’un des plus exposés au risque d’infection par le VIH. Que comptez-vous faire sur ce sujet ?

Absolument, j’ai d’ailleurs été interpellée récemment encore sur le sujet. Même si nous avons une divergence théorique sur la prostitution, je partage les constats des acteurs de la société civile quant aux effets pervers de la pénalisation dans un contexte de sous-financement de la lutte contre les violences : discrimination et relégation accrues des personnes concernées, éloignement des structures socio-sanitaires, préjugés et maltraitance des institutions à l’encontre des prostitués-ées traités-ées comme des sous-citoyens-ennes incapables de discernement. J’ai eu l’occasion d’en rediscuter dernièrement avec Giovanna Rincon, qui dirige l’association Acceptess-T et qui est vice-présidente du Corevih [Coordination régionale de la lutte contre l’infection due au VIH, ndlr] Île-de-France Nord. Comme toujours, écouter les premiers-ères concernés-ées est le seul moyen d’élaborer des réponses pragmatiques, adaptées aux situations et aux besoins des personnes. Je redis ici ce que je lui ai dit : nous avons l’une et l’autre le même objectif, réduire les inégalités et réparer les injustices. Pour cela vous me trouverez toujours à vos côtés. Si je suis réélue, je réunirai l’ensemble des acteurs concernés dès la première année de la mandature.

Depuis des années, Paris connaît, du fait de facteurs multiples, des difficultés concernant l’accueil des personnes migrantes ; certaines d’entre elles sont des personnes LGBTQI+. Quelle est l’action de la Ville sur ces sujets et quelles sont vos propositions ?

L’accueil digne des réfugiés est une question fondamentale pour laquelle je n’ai cessé de me battre depuis trois ans. Et effectivement, dans les migrations récentes, la proportion de personnes LGBTQI+ fuyant des persécutions et cherchant en Europe la possibilité de vivre au grand jour leur identité est importante. Depuis 2017, Vers Paris sans sida a accompagné le développement d’un parcours de santé sexuelle pour ce public, porté par les associations Ardhis et Aremedia et l’hôpital Fernand Widal. Mais ce n’est pas suffisant et je souhaite pouvoir sécuriser le travail remarquable réalisé par les bénévoles de l’Ardhis, dès le début de la prochaine mandature.

Propos recueillis par Mathieu Brancourt

(1) : Hugues Fischer est le co-fondateur d’Act Up-Paris, en 1989, et depuis activiste, ouvertement séropositif sur le champ du VIH/sida mais aussi de la lutte contre l’homophobie, l’accès à la santé et à la prévention au sein de l’association.
(2) : Pierre Liscia, élu d'opposition, opposé aux salles de consommation

Commentaires

Portrait de frabro

Question : allez vous interroger également les autres candidat(e)s ou Seronet soutient-il exclusivement la maire sortante ?