Une vie de zèbre (7) : Tom of Fuckland !

Publié par jfl-seronet le 25.08.2017
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CultureTom of Finland

Un rendez-vous autour de la culture ! C’est ce que vous propose l'équipe de Seronet. Evidemment, les Séronautes ne nous ont pas attendus pour publier textes et avis sur des événements culturels, pour échanger des conseils et c’est tant mieux. Notre idée est celle d’un feuilleton qui brasse découvertes et arts, curiosités et livres, idées et trouvailles culturelles. Disons que nous faisons nôtre ce proverbe africain : "Un homme sans culture ressemble à un zèbre sans rayures". Cela faisait quelques longs mois que le "Zèbre" était en vadrouille… Il est de retour avec un film passionnant sur Tom of Finland

Cela remonte à quelques années. 1999 pour être précis. C’est cette année-là, en septembre et en octobre, qu’on peut enfin voir la première grande exposition française consacrée à Tom of Finland. Elle a lieu à l’institut culturel finlandais à deux pas de la Sorbonne, dans le quartier latin. Bien sûr, pas mal de gays ont déjà eu l’occasion de voir les fascicules Kake (1) et de découvrir ses dessins qui ont révolutionné l’imaginaire gay, ou pu voir quelques publications chez Taschen, l’éditeur allemand, mais jamais dans le cadre d’une exposition, passionnante au demeurant. Au vernissage parisien, il y avait Durk Dehner, président de la fondation Tom of Finland à Los Angeles, qui fait dans le dessin et dans le cuir. Il lançait alors, remerciant, la mine complice, l'Institut finlandais, une formule qui fit mouche : "C'est grâce à eux que vous allez pouvoir jouir de votre gêne". Tout est dit.

L’art de Tom of Finland est là dans cette alliance de l’excitation sexuelle et de la fascination visuelle, de l’interdit et du fantasme surexposé, façon XXL. L’exposition a connu le succès, d’autant plus que pour une fois les œuvres du maître étalon n’étaient pas cantonnées aux cimaises d’une libraire gay ou d’une galerie dans un magasin spécialisé dans les sextoys et les combis de cuir pour mâles moustachus.

Il faudra encore attendre quelques années (2006) pour revoir les œuvres de Tom of Finland en France. Elles sont alors exposées à la Galerie Jean-Luc et Takako Richard, à Paris. Un bon petit mois pour découvrir une sélection d’une centaine de dessins et de carnets de croquis. Des dessins engagés en faveur des libertés et du mouvement gay qui constituent une iconographie de référence qui célèbre le corps masculin. Tom of Finland a bâti une œuvre en explorant l’imaginaire érotique et sexuel mâle et en en faisant un outil d’émancipation des gays. Une œuvre qui a eu un énorme impact dans l’évolution de la construction de l’image masculine. "Les dessins engagés de Tom of Finland sont un point de référence pour les idées de liberté, préfigurant la révolution sexuelle de la deuxième moitié du 20e siècle et le mouvement de libération gay qui a commencé dans les années 50", rappelaient d’ailleurs ces galeristes parisiens. C’est cette reconnaissance-là que symbolisent les expositions qui sont consacrées à cet artiste… et qui ne sont pas seulement françaises. Ce passage de dessinateur sous le manteau à artiste reconnu, il est aussi le fruit de rencontres comme celle avec le photographe Robert Mapplethorpe, rencontré à la fin des années 70, et qui fut collectionneur de ses dessins ; résultat aussi de la décision des autorités culturelles finlandaises qui firent l’acquisition de certaines œuvres au début des années 90, après la disparition de l’artiste en 1991, de la reconnaissance de ses pairs américains qui l’exposèrent à la biennale du Whitney Museum en 1991. Reste que l’artiste ne l’a pas toujours été… et que Tom a été Touko auparavant.

C’est ce destin hors normes, pas seulement graphiquement, que raconte le film "Tom of Finland" de Dome Karukoski (sorti en France, mi juillet). Né en 1920, Touko Laaksonen est un officier héroïque de la Seconde Guerre mondiale, un lieutenant dont un des faits d’arme est d’avoir poignardé un aviateur russe. Pendant la guerre, il a remonté le moral des soldats dont il avait la responsabilité, rongé son frein dans un ennui poisseux, traîné dans les parcs à la recherche de coups d’un soir, évité les bombardements et fait la connaissance d’un capitaine, gay dans le placard, qui jouera un rôle décisif dans sa vie quelques années plus tard. Puis, il est rentré en Finlande et s’est retrouvé dans la vie morne d’Helsinki, sans travail dans un premier temps, un peu étouffé par une sœur dévouée et ses cauchemars de guerre. S’il n’est plus soldat, Touko est resté gay, discrètement gay, mais résolument gay. C’est d’autant plus nécessaire d’être discret que sa sœur ignore son homosexualité, que la société finlandaise de l’époque est viscéralement homophobe. Touko Laaksonen trouve alors refuge dans l’art dessinant dans le plus grand secret des hommes musclés, désinhibés et fiers de faire l’amour entre eux. Il les réalise d’abord pour lui, comme un exutoire à ses pulsions, comme une réaction à l’homophobie dont il est le témoin et parfois la victime, comme une preuve de fierté, comme une bravade. L’homosexualité est considérée comme un crime dans son pays. Il ira contre cela. Puis, Touko Laaksonen envisage de vendre ses dessins. Il tente naïvement de se créer un marché, des clients… en Allemagne, sans succès et non sans risques. Puis le déclic vient, et le dessinateur déjà doué, mais confidentiel, prend une certaine envergure, se constitue un réseau d’amateurs, de clients, comprend que son avenir artistique ne pourra pas se résumer à une carrière de publicitaire (dans la même agence que sa sœur) et vise l’international en proposant ses dessins au magazine "Physique Pictorial". Là, tout décolle et commence alors la mue de Touko en Tom. C’est cette mutation que raconte avec une grande finesse le film de Dome Karukoski. Un film qui sait reconstituer avec fidélité l’ambiance d’une société où les homosexuels sont des criminels, qui cerne les rapports entre les personnages avec beaucoup de tact. Les rapports avec la sœur, la relation avec l’amant d’une vie, les amitiés viriles et chaleureuses, tout cela est traité avec élégance, intelligence et pudeur. Le film réussit le tour de force d’être drôle et profond, notamment lorsqu’il aborde l’arrivée du sida aux Etats-Unis, ses ravages dans la communauté gay et les reproches qu’on fit alors à Tom of Finland, le pape de la libération sexuelle. Adulé, il devenait, y compris chez certains gays, une des causes mêmes du malheur, par la supposée permissivité sexuelle que ses œuvres véhiculaient et entretenaient. Pourtant, le sida n’a été en marge de la vie de l’artiste, touchant proches et amis. Le dessinateur a même mis ses personnages au service de la prévention alors que les campagnes officielles de l’époque appelaient les gays à l’abstinence sexuelle. Le film doit beaucoup à ses interprètes, tous crédibles et parfaits, et notamment à Pekka Strang qui incarne le dessinateur de façon assez confondante.

Aujourd’hui, les œuvres de Tom of Finland figurent dans les collections du Museum of Modern Art à New York, du Chicago Art Institute, du San Francisco Museum of Art, du Los Angeles County Museum of Art, du Portland Museum of Art. Elles ont été exposées à Londres, Paris et bien souvent en Finlande… Alors en attendant, une prochaine exposition parisienne ou un déplacement à l’étranger on ne peut que vous conseillez d’aller voir ce biopic si intelligent, si passionnant sur un artiste qui a mis son talent au service de l’émancipation de ses pairs.

Pour découvrir l’œuvre de Tom of Finland, on peut consulter le livre "XXL" de Dian Hanson, aux éditions Taschen. En plus de 1 000 planches provenant de toutes les collections connues des Etats-Unis et d’Europe, cet ouvrage comporte de nombreux dessins, peintures et études préparatoires qui pour certains n’avaient encore jamais été publiés et propose une excellent découverte de l’artiste.

"Tom of Finland", un film de Dome Karukoski avec Pekka Strang, Jakob Oftebro, Werner Daehn, Jessica Grabowsky, Lauri Tilkanen.

(1) : Kake est un personnage récurrent de Tom of Finland, créé en 1968. Kake est un brun moustachu, particulièrement bien gaulé et bien monté, tout de cuir vêtu qui porte souvent un tee-Shirt blanc moulant arborant la devise "Fucker". Entre 1968 et 1986, Tom a publié 26 épisodes des aventures de Kake, la plupart sous forme de livrets de 20 pages.  Ils sont encore édités. "Tom of Finland – The Complete Kake Comics" rassemble tous ces histoires en un seul volume. 15 euros aux éditions Taschen.

Commentaires

Portrait de Ouhlàlà

oui !

Portrait de Pierre75020

J'ai bien aimé ce film que je trouve très touchant.Il illustre assez bien l'idée que les sociétés répressives peuvent être aussi des terreaux pour la création.Les oeuvres de Toukou ont la force des fantasmes inassouvis et le film nous rend bien compte des conditions épouvantables dans lesquelles elles ont été produites et combien elles contrastent avec ce qu'elles sont pour nous, le reflet d'une vie libérée et joyeuse.