VHC en prison : où en est-on ?

Publié par Fred-seronet le 07.05.2021
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ThérapeutiqueprisonVHChépatite C

Dans le prolongement de la publication de son Avis suivi de recommandations et de son rapport sur la prévention, le dépistage et le traitement de l’hépatite C chez les personnes détenues, le Conseil national du sida et des hépatites virales (CNS) a réuni les acteurs-rices de la prise en charge du VHC en prison, à l’occasion d’un colloque virtuel le 17 mars dernier. Où en est-on du dépistage, de la prise en charge, de la prévention et de la réduction des risques en prison ? Seronet était présent et fait le point.

Un constat alarmant

Aujourd’hui, en France, nous disposons de tous les outils nécessaires à l’éradication du VHC et c’est d’ailleurs l’objectif du ministère de la Santé qui s’est donné jusqu’à 2025 pour atteindre cette éradication au travers d’une stratégie de dépistage précoce et de traitement immédiat (« Test and treat »). En effet, l’arrivée des antiviraux à action directe (AAD) en 2014 a profondément changé la donne. Ces traitements, très efficaces et bien tolérés, permettent une guérison de l’hépatite C en seulement huit ou douze semaines dans la quasi-totalité des cas. Problème, pour traiter les personnes, il faut d’abord les dépister et les diagnostiquer. Pour Santé publique France, l’augmentation de l’activité de dépistage du VHC en 2019 est « une évolution favorable » (1), mais cette évolution ne semble pas concerner les personnes détenues qui représentent une population fortement exposée au risque d’acquisition du VHC. Premier constat alarmant, seules 70 % des personnes détenues sont dépistées à leur arrivée en détention. Pire, parmi celles qui sont diagnostiquées positives au virus de l’hépatite C à leur entrée, actuellement moins d’une sur deux initie un traitement par AAD au cours de son incarcération.

Même constat d’insuffisance concernant l’accès à des outils de prévention et de réduction des risques (RDR) comme les programmes d’échanges de seringues qui ne sont toujours pas autorisés en milieu carcéral. « Les limitations d’accès à ces outils qui perdurent en milieu pénitentiaire sont anachroniques et contradictoires avec l’objectif d’élimination de l’épidémie de VHC », note sévèrement le CNS dans son rapport. Pour Antoine Lazarus, professeur de santé publique et de médecine sociale de l'université Paris 13 et président de la section française de l'Observatoire international des prisons (OIP), il y a un manque évident de respect du droit commun des personnes et la conséquence de ce manque est de « faire payer les personnes incarcérées jusque dans leur santé ».

Les réticences de l’institution pénitentiaire

Parmi les freins identifiés au déploiement d’une stratégie forte de RDR en milieu carcéral, l’institution pénitentiaire elle-même ! Magali Hamm, adjointe à la cheffe du département des politiques sociales et des partenariats au ministère de la Justice, était présente au colloque. Elle a fait un commentaire qui en dit long sur la vision des programmes d’échanges des seringues par la direction de l'administration pénitentiaire (DAP) : « C'est compliqué pour le personnel de permettre des salles de shoot alors qu'ils font la chasse aux produits illicites ». Dommage de reprendre le terme « salle de shoot » souvent utilisé par les opposants-es aux salles de consommation à moindre risque (SCMR) et dommage aussi de n’envisager la RDR liée à l’injection par le seul prisme du répressif. Un peu plus tard, Magali Hamm a précisé que la DAP souhaitait reprendre les discussions sur PRIDE (programme de recherche et intervention pour la prévention du risque infectieux en détention) (2) et le décret RDRD, mais sans le volet échange de seringues. « Le distinguo est bien fait entre l'échange de seringue et les autres dispositifs, notamment ceux de type roule ta paille » précise la représentante de la DAP. Ce n’est pas gagné…

Comment faire bouger les lignes ?

Comment faire bouger les lignes dans un tel contexte, notamment en ce qui concerne le dépistage ? Catherine Fac, médecin au centre pénitentiaire de Fresnes, a fait un retour d’expérience sur la façon dont est organisé le dépistage dans l’établissement où elle exerce. À chaque nouvelle entrée, une visite médicale est organisée avec proposition de dépistages du VIH, des IST et des hépatites. Les dépistages sont très peu refusés et en cas de refus, une discussion est proposée pour connaître les motifs du refus. L’annonce des résultats donne lieu à une consultation de counseling accompagnée d’une proposition de vaccination. En cas de diagnostic positif au VHC, une mise sous traitement rapide est organisée en lien avec l’équipe d’éducation thérapeutique. Un exemple de dispositif « Test and treat » à généraliser.

Pour Philippe Malfrait, responsable régional de AIDES et président du Corevih Grand Est, l’enjeu est de coordonner le travail entre personnel pénitentiaire, associations de RDR et institutions, mais aussi de faire en sorte que les personnes détenues deviennent actrices de cette prise en charge. Autre point essentiel, sensibiliser les surveillants-es à l’approche RDR en milieu carcéral. « Vous allez nous donner du travail en plus » est une phrase qui revient souvent. Il faut les accompagner dans une approche globale de RDR et leur expliquer les bienfaits à long terme à la fois pour les personnes détenues, mais aussi pour le personnel pénitentiaire.

Même constat pour Mathieu Chéron, chef de service référent Caarud (centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues) en milieu carcéral en Seine-et-Marne, qui a mis en place des sessions de sensibilisation destinées au personnel pénitentiaire dans le but de déconstruire certaines représentations sur les usagers-ères de drogue. Son équipe propose une permanence de RDR avec Trods (dépistage rapide d’orientation diagnostique) et distribution de matériel (roule ta paille, sérum physiologique, kits d’inhalations/pipes à crack, etc.). Il déplore lui aussi l’impossibilité de distribuer des Steribox en l’absence d’un décret sur les programmes d’échanges de seringues.

Enfin, Cécile Goujard, professeure en immunologie clinique à l’hôpital Bicêtre (Val-de-Marne), pointe du doigt une forme de déni sur l’absence de formation du milieu pénitentiaire sur les prises de risque. « Le travail de sensibilisation est très important. La RDR doit faire partie de la formation des surveillants » affirme la professeure qui est aussi présidente de la commission « Prisons » du CNS.

Faut-il soigner les méchants ?

En conclusion de ce colloque, Hugues Fisher, militant chez Act Up-Paris et membre du CNS, revient sur la dimension politique de la santé en prison. Pour lui, le dépistage n’est pas une fin en soi, mais il s’agit avant tout de faire prendre conscience aux détenus-es de l’importance de prendre soin de sa santé et au personnel pénitentiaire de l’importance de la RDR. « Faut-il soigner les méchants » demande l’activiste ? La question peut faire sourire, mais elle a quasiment une portée philosophique. Liberté, égalité, fraternité est la devise de la République française. Comment est-ce possible que cette devise ne soit pas appliquée à tous-tes les citoyens-nes, y compris celles et ceux qui sont détenues ? Dans une République vraiment égalitaire, l’accès au dépistage, aux soins et à la réduction des risque devrait être le même pour tous-tes. Or, ce n’est pas le cas en 2021 en milieu carcéral. Pour changer les lignes de représentations de la RDR, il faut aussi changer le regard de la société sur les personnes détenues et sur les usagers-ères de drogue.
Moins de jugement, plus de prévention.

(1) : Données épidémiologiques 2019 de Santé publique France, publiées le 22 mars 2021.
(2) : Essai d’intervention Pride (Programme de recherche et intervention pour la prévention du risque infectieux en détention). Mise à niveau et acceptabilité des mesures de réduction des risques infectieux en prison. Un programme lancé en 2009 par l’Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales (ANRS).

Une brochure sur le VIH/VHC en prison
AIDES a récemment actualisé sa brochure VIH/Hépatites. Les bases pour comprendre et agir destinée aux  personnes détenues, leurs proches et aux professionnels-elles intervenant en milieu carcéral. La précédente version datait de 2010. Outre les modes de transmission du VIH et des hépatites virales et des moyens de RDR envisageables en détention, elle traite à présent des divers moyens de dépistage existants, de la prévention diversifiée avec la Prep et le Tasp et aussi de la naloxone pour éviter les risques de surdose, etc.