Vie affective et sexuelle des PVVIH

Publié par Fred Lebreton et Vincent Leclercq le 12.11.2022
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Le 13 octobre dernier, l’association Actions Traitements organisait son colloque scientifique annuel en présentiel. Au programme, un enjeu de grande importance pour les personnes vivant avec le VIH (PVVIH) : la vie affective et sexuelle. Seronet était présent et revient sur quelques moments forts de cette journée.

Séropo, super héros ?

Intervenant de la journée, le Dr Michel Ohayon, directeur médical du 190 (centre de santé sexuelle LGBT à Paris), fait une présentation sur la vie sexuelle des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) et la place du VIH dans cette communauté. Celui qui se définit lui-même comme un « observateur » plutôt qu’un chercheur, déroule une hypothèse volontairement provocatrice, mais très intéressante. Et si, de nos jours, les hommes gays ou bisexuels séropositifs étaient des super héros ? L’infectiologue et sexologue suit des HSH séronégatifs et séropositifs depuis plus de 30 ans. De ses observations, il a développé un concept qu’il explique lors de sa présentation et dans un article publié dans la revue Sexologies en 2019. Selon lui, le VIH exerce « une place centrale, quasiment fondatrice dans la sexualité des gays depuis plus de 40 ans. Pas un seul gay ne vit pas dans l’obsession du VIH ».

Partant de ce constat, Michel Ohayon explique que « le séropo  peut avoir des rapports sexuels sans craindre d’être contaminé par le VIH, puisque c’est déjà fait ». Mieux encore, son traitement rend sa charge virale indétectable et il peut devenir « l’amant idéal » puisqu’avec lui, l’absence de transmission est garantie. En s’affranchissant de la peur du sida dans un groupe profondément marqué par cette peur, le séropo développe un « super pouvoir » et c’est en cela qu’il devient un « super héros ». Pour illustrer sa théorie, le médecin cite une anecdote d’un de ses patients qui, suite à la découverte de sa séropositivité, lui a rapporté la réaction de son partenaire sexuel régulier qui est séronégatif : « T’as de la chance, maintenant tu peux faire ce que tu veux ».

Revers de la médaille, en devenant indétectables, les personnes vivant avec le VIH acquièrent le « pouvoir de se rendre invisibles, sérologiquement, socialement, sexuellement », affirme Michel Ohayon. Dans la revue Sexologies, le médecin illustre la problématique de cette « cape d’invisibilité » et la sérophobie persistante dans le milieu gay : « Vous êtes indétectables, vous pouvez faire ce que vous voulez ; circulez et laissez-nous vivre entre nous, laissez-nous croire en l’illusion d’un monde sans sida, n’incarnez pas notre peur, soyez absent et, surtout, démerdez-vous », semble dire une partie de la minorité à l’autre. Le médecin revient également sur le terme bareback qui correspondant à une réalité dans les années 90 (principalement des organisations sexuelles entre PVVIH qui ne voulaient ou pouvaient plus utiliser de préservatifs) mais qui n’a plus aucun sens en 2022 à l’ère de la Prep et de U = U. Il rappelle, par ailleurs, que la « sur contamination » est un « fantasme » longtemps brandi pour faire peur aux PVVIH qui voulaient abandonner le préservatif. Le fondateur du 190 souligne que ce qui revient le plus souvent dans ses consultations avec ses patients gays et séropositifs, c’est avant tout la peur « maladive » et parfois « irrationnelle » de transmettre le VIH quitte pour certains à renoncer à une vie sexuelle. Le médecin termine sa présentation sur la nécessité d’avoir un discours de prévention adapté à la réalité. Qui pratique la fellation avec préservatif ou l’anulingus/cunilingus avec une digue dentaire demande Michel Ohayon ? L’injonction à utiliser l’ensemble des outils de protection n’est pas efficace. Mieux vaut inciter les personnes qui ont plusieurs partenaires à se faire dépister tous les trois mois. Car oui, on trouve plus d’IST mais c’est surtout car on les cherche plus ironise Michel Ohayon. Une présentation qui fait du bien.

Stage d’auto-défense pour FVVIH

Inès Belhous, chargée de mission à Actions Traitements, a présenté le stage d’auto-défense proposé à des femmes vivant avec le VIH (FVVIH), en juillet dernier par l’association. Cet atelier utilisait la méthode Riposte, issue du programme Action enseigné depuis 1984 au Québec. Cette méthode consiste à : s’encourager à riposter lors de harcèlements ou agressions qu’elles soient verbales, psychologiques ou sexuelles, par des proches ou des inconnus ; pratiquer des techniques physiques et verbales simples et efficaces ; apprendre à se protéger ; s’affirmer au quotidien ; se concentrer sur ce que l’on peut faire. Au total, treize femmes se sont inscrites, douze étaient présentes le premier jour et huit le deuxième jour. La moitié des participantes était des femmes migrantes avec enfant. Interrogées à la fin du stage, 85 % des répondantes ont déclaré que la non-mixité de ce stage était relativement nécessaire et même indispensable pour 35 % d’entre elles. La totalité des participantes pensent que les techniques enseignées pendant ce stage seront utiles, voire indispensables. Ce stage avait également pour but de renforcer la confiance en soi et l’estime de soi des femmes. Les prochaines étapes seront des entrainements ponctuels pour revoir les techniques et un besoin d’information concernant les discriminations et violences au travail.

#MeTooGay : besoin d’espace d’accueil

Matthieu Foucher (journaliste et militant gay) et Jean-Baptiste Bonjean (qui se qualifie d’ « homosexualiste », un courant « d'émancipation collective par et pour les pédés ») sont revenus sur le mouvement #MeTooGay. Les résultats de l’enquête Ined, menée en France par Mathieu Trachman et Tania Lejbowicz, publiés en novembre 2020, montraient notamment que les hommes gays sont près de huit fois plus exposés aux violences sexuelles intrafamiliales que les hommes hétérosexuels (5,4 % versus 0,7 %). Ces violences, qui regroupent les sévices commis par les membres d’une même famille, mais aussi par les proches côtoyant quotidiennement ce cercle, sont pour la quasi-totalité infligées sur des mineurs-es. Matthieu Foucher explique qu’il y a moins de données concernant les violences sexuelles subies par les HSH à l’âge adulte, mais Alexandre Aslan (sexologue et psychiatre) et Nadège Pierre (psychologue au 190) lui ont confirmé de nombreux récits de violences sexuelles, notamment parmi leurs patients qui pratiquent le chemsex. Parmi les problématiques soulevées : comment se construire en tant qu’homme gay ou bisexuel quand on a subi des violences sexuelles dans son enfance ? Quels espaces de paroles avons-nous en tant que gays pour exprimer ces violences ? Quel suivi spécifique avons-nous ? Quels outils avons-nous pour développer une culture du consentement entre hommes ? Matthieu Foucher soulève aussi la question d’une « sur-rexposition » au VIH et aux addictions chez les hommes gays victimes de violences sexuelles. De son côté, Jean-Baptiste Bonjean insiste sur le besoin d’avoir des structures identifiées et identifiables : « Il faut travailler collectivement au développement d’un accueil et d’un accompagnement réel des homosexuels victimes de violences sexuelles (…). C’est un véritable sujet de santé communautaire de lutter contre ces violences sexuelles en plus de la prise en charge des IST ».

Paroles de PVVIH
Tout au long de ce colloque étaient diffusés des témoignages vidéo de personnes vivant avec le VIH qui ont illustré les difficultés persistantes d’avoir une vie amoureuse épanouie quand on vit avec le VIH. Léo a 42 ans et il vit avec le VIH depuis 12 ans. Il se dit épanoui dans sa vie affective et sexuelle, mais il déplore des discriminations dans la communauté gay : « La sérophobie est très dure sur les applis de rencontres ». Même constat pour Pascal, 59 ans et séropositif depuis 1987 : « Je me souviendrai toute ma vie du jour où on m’a traité de sidaïque sur un lieu de drague extérieure. Sur les applications je précise que je suis séropo indétectable et ça m’est arrivé plusieurs fois qu’on me bloque à cause de ça. Il y a encore du travail ».
Véronique et Patrick, 69 ans, vivent tous les deux avec le VIH depuis 40 ans et ont eu des difficultés à faire des rencontres amoureuses avec des personnes séronégatives. « Je ne voulais pas prendre le risque de contaminer mes partenaires et c’était compliqué à cette époque de parler du VIH », explique Patrick. Le couple se rencontre dans les années 90 grâce aux petites annonces publiées dans Remaides. « La maladie, on la vit mieux à deux que seul et c’est pour ça que j’ai voulu rencontrer une femme séropositive. Ne pas avoir peur de contaminer l’autre et qu’on se comprenne mutuellement », ajoute Patrick.
Enfin, Jean-Paul, qui vit avec le VIH depuis sa naissance, témoigne, lui aussi, de ses difficultés à faire des rencontres amoureuses dans son pays, le Burundi, où le VIH demeure un vrai tabou : « C’est vraiment un handicap (…). J’étais en couple avec une femme séronégative mais sa famille nous a forcés à nous séparer ».

 

PVVIH et rencontres
Extraits d’un texte écrit et lu par Vincent Leclercq (directeur général de Coalition Plus et militant ouvertement gay et séropositif) lors du colloque : « L'autre jour j'ai lu le texte d'une personne qui disait qu'aujourd'hui pour les séropos tout allaient bien, que c'était comme tout le monde, comme être séroneg. Et en fait… c'est totalement faux. Et les rencontres en sont un exemple. J'avais envie de vous dérouler aujourd'hui une photographie de ce que je crois percevoir comme ayant changé et ce qui au contraire me semble ne pas avoir beaucoup bougé.
Ce qui a changé : l'espérance de vie. C'est tout bête, mais la perspective de mourir demain et celle de vivre longtemps, ça change tout. Se projeter change son rapport à l'autre. On envisage la vie différemment. Avant 1996 c'était une perspective de fin de vie proche. Aujourd'hui le diagnostic du VIH n'a pas la même résonance pour soi et pour les autres. Les effets secondaires. Avec certains traitements qu'on utilise peu ou plus aujourd'hui, il y avait quand même tout un tas d'effets indésirables qui vous privait de tout un tas de moments, de pratiques, vous imposait leur rythme, il faut le reconnaître. Sans compter la fatigue, les contraintes horaires, la pression de l'observance stricte. Une personne qui découvre sa séropositivité aujourd'hui de manière précoce ne vivra jamais cette réalité. Et ça change les choses quand il s'agit de rencontres. Vous pouvez partir un week-end entier sans avoir à penser ni prendre une seule fois votre traitement. Le « U = U ». Et il a fallu se battre. En 2008, le professeur Hirschel rend un avis qui jette un pavé dans la marre et bouleverse la vie affective et sexuelle de millions de personnes vivant avec le VIH. Je connais des personnes qui ont repris une vie sexuelle après Hirschel alors qu'elles avaient renoncé de peur de contaminer. La peur de contaminer… c'est quelque chose que l'on entend, mais beaucoup moins. Vraiment moins qu'avant. Imaginez cette délivrance si vous ne l'avez pas vécu vous-même, de pouvoir se laisser aller dans la rencontre dans la drague dans le sexe sans aucune crainte de transmettre le VIH. La Prep est, elle aussi, venue aussi apporter sa pierre. Elle donne une arme aux séronegs, qui a fortement bénéficié aux séropos. Même si on est convaincu du Tasp… quand même, quand tu es seroneg, il y a ce petit truc, cette petite crainte qui est quand même là. Et la Prep est venue anéantir ce petit truc chez beaucoup de personnes seroneg. La dicibilité ou la disance. L'empowerment des personnes à afficher leur statut sérologique. Beaucoup de personnes ont témoigné et donné un visage au VIH. On sait mieux parler de notre VIH. On sait plus facilement le dire. Les applis de rencontre ont complètement intégré cette dicibilité et cette affirmation du statut sérologique. Pour les gens comme moi qui rencontrent exclusivement sur les applis, c'est un vrai atout. Peut-être qu'on me zappe mais je n'ai plus à me soucier de le dire (…).
Et puis il y a ce qui n'a pas changé…  On l'oublie parfois, mais on ne devient pas séropo par hasard. Il y a un ensemble de facteurs de risques, de terrains favorables, de déterminants. Et ils persistent. Quand on dit que les séropos vont mieux et vivent comme les autres, parce que la charge virale est indétectable, c'est mettre de côté tout ce qui fait que l'on est devenu séropo qui ne peut se résumer à avoir juste oublié de mettre une capote un jour ou oublié de prendre sa Prep. Ces facteurs de risque comme on dit, vous les connaissez. Ce sont des parcours de vie compliqués, un parcours de migration, un déchirement familial, de la pauvreté, une santé mentale durement affectée, un contexte de racisme, transphobie, homophobie, des consommations de produits et de médicaments qui se cumulent et nous rongent. C'est tout ou partie de tout cela qui amène au VIH. Et ça reste souvent même quand notre charge virale est indétectable. Même chez le séropo le plus heureux, il y aura toujours ce bruit parasite à cette douce musique qui si on n'y prête pas attention peut affecter, bouleverser, tuer. Je ne compte plus les suicides, les overdoses, les accidents de personnes vivant avec le VIH ces dernières années. Rencontrer un séropo ce n'est pas rencontrer n'importe qui. C'est rencontrer quelqu'un qui potentiellement porte ces fardeaux (…).
Alors en conclusion ? On a quand même une vie affective, sexuelle et amoureuse qui reste bouleversée par le VIH. Ça change beaucoup de choses. Ça change notre rapport à nous et à l'autre. Ça va mieux, c'est vrai. Mais ce serait faux de dire que c'est comme pour tout le monde. Le VIH nous révèle, nous expose toujours et il y a encore des victoires possibles. Nous en avons besoin ».