VIH en Côte d’Ivoire : « Il faut parler de nous ! » (3)

Publié par Fred Lebreton le 06.02.2022
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MondeAbidjan

Du 18 au 21 janvier 2022, un voyage de presse organisé par Espace Confiance, Coalition PLUS et AIDES était organisé à Abidjan en Côte d’Ivoire, pour rencontrer des associations communautaires de lutte contre le sida, des institutionnels et des personnes concernées. Le but de ce voyage ? Raconter ce que font les structures communautaires soutenues par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et expliquer pourquoi il est crucial de renforcer ces financements, alors que se profile, cette année, une prochaine reconstitution des fonds. Troisième épisode.

Sur liste d’attente pour la méthadone

Jeudi 20 janvier. Ce matin, nous allons visiter « le fumoir », lieu de vie et de consommation des usagers-ères de drogue à Treichville, une commune d'Abidjan située sur l’île de Petit-Bassam. Historiquement, Treichville est la commune des vieilles familles autochtones d’Abidjan, contrastant avec celle du Plateau, la commune des colons. Elle est aujourd'hui l'une des zones les plus animées de la ville, surtout la nuit.

Nous arrivons sur place vers 11 heures du matin après, de nouveau, un long trajet bien embouteillé. Les pairs communautaires nous accompagnent et négocient notre visite avec un homme qui semble être celui qui filtre les entrées et sorties. L’homme en question a des larmes tatouées sur la joue et il est assez intimidant. Les négociations n’ont pas l’air simple. Nous ne sommes pas certains-es de pouvoir accéder au fumoir. Finalement, on nous fait signe d’avancer. On nous demande de laisser toutes nos affaires dans le van y compris nos téléphones, dictaphones et appareils photos pour des raisons de sécurité et de confidentialité. Nous marchons en file indienne le long d’un passage étroit qui donne sur une voie ferrée qui semble abandonnée. De part et d’autres de la voie ferrée, des usagers-ères sont installés-es de façon fortuite, parfois seuls-es, parfois en groupes. Le lieu donne l’impression d’un bidonville insalubre avec un manque évident d’hygiène. Au sol, on peut voir des seringues usagées et des amas de détritus. Le soleil tape fort et la chaleur ne fait qu’amplifier l’odeur prépondérante des détritus qui s’infiltre à travers mon masque FFP2. Nous nous arrêtons pour échanger avec des usagers-ères. Ils-elles ont été prévenus-es de notre arrivée, mais certains-es nous prennent pour des soignants-es. Un homme assis au sol m’interpelle en m’appelant « Docteur ! » Je lui explique que je suis journaliste et que je suis venu ici pour raconter ce qui se passe afin de convaincre les pays « riches » de donner plus de moyens à la Côte d’Ivoire.

J’échange avec Boubacar, 33 ans, qui s’injecte tous les jours depuis cinq ans principalement de l’héroïne. Boubacar a perdu la garde de ses enfants qui sont chez ses parents et il vit de façon très précaire avec des petits jobs qui lui permettent tout juste de manger et d’acheter sa drogue. Il aimerait arrêter de consommer, mais il est sur liste d’attente depuis un an pour accéder au programme de méthadone à la Casa. Il me dit être dans un « bon état » au moment où il me parle car il a pris sa « dose » il y a quelques heures et ne ressent pas encore le manque. « Quand le manque se fait ressentir, je suis agité, il me faut vite une nouvelle dose », me confie Boubacar. Au début, il ne faisait que fumer et puis des amis qu’il qualifie de « mauvaises fréquentations » l’ont initié à l’injection et depuis il se considère comme « accroc ». Il pense qu’avec la méthadone il va pouvoir « sortir de la drogue », retrouver un travail et se réconcilier avec sa famille.

Un jeune homme se joint à notre discussion. Vêtu d’habits « clinquants » très colorés avec une casquette et des lunettes de soleil, Franck, 29 ans, a un profil qui dénote de la majorité des consommateurs-rices que j’observe. Le jeune homme est grand et sportif. Il me dit qu’il ne s’injecte pas, mais qu’il fume du crack tous les jours. Il est marié avec des enfants, un travail et un logement. Sa femme ne sait pas qu’il vient ici pour acheter de la drogue et consommer. « Est-ce que j’ai l’air d’un drogué ? » me demande Franck. Il aimerait lui aussi arrêter de consommer et prendre du Subutex (1). Pendant que nous échangeons tous les trois, l’homme qui m’a pris pour un médecin est en train de s’injecter et sa plaie saigne. Je m’accroupis pour me mettre à son niveau et lui demander comment il va. Il m’explique qu’il lui faut une nouvelle seringue. L’agent de santé communautaire qui nous accompagne m’explique que les seringues neuves sont fournies à la Casa. On nous fait signe qu’il faut déjà partir. Boubacar et Franck me redisent l’importance pour eux d’avoir accès à la méthadone et au Subutex : « Dites-leur qu’on en a besoin, Monsieur le journaliste ! » À ce jour, seules 17 personnes ont accès à la méthadone à la Casa sur 2 600 usagers-ères qui y sont suivsi-es.

Pas de voiture de fonction au CCM

Après cette visite du fumoir éprouvante, notre délégation se rend au prochain rendez-vous, le CCM de Côte d’Ivoire connu sous le nom français d’Instance de coordination nationale (ICN) du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Le CCM a été créée en septembre 2002 pour permettre à la Côte d’Ivoire de bénéficier des financements du Fonds mondial. Pour faire simple le CCM est un peu le conseil d’administration du Fonds Mondial dans chaque pays bénéficiaire. C’est un organisme de gouvernance qui veille à coordonner la mise au point des demandes de financements du pays et assurer le suivi stratégique de la mise en œuvre des subventions approuvées en lien avec les deux récipiendaires principaux que sont le Plan national de lutte contre le sida (PNLS) et Alliance.

Quelques chiffres : les financements prévus pour le troisième cycle du Nouveau modèle de financement (NFM3) en Côte d’Ivoire s’élève à près de 152 milliards de FCFA (231 millions d’euros) dont 51 milliards de FCFA (77 millions d’euros) alloués à la lutte contre le VIH/sida. Ironie de la situation, le CCM qui doit gérer des subventions très importantes nous fait part d’un manque criant de moyens en interne : « Nous sommes 50 bénévoles et nous n’avons même pas une voiture de fonction », affirme Solange Amethier, la présidente du CCM de Cote d’Ivoire. Le budget de fonctionnement du CCM actuellement fixé à 68 millions de FCFA (104 000 euros) devrait être à 500 millions de FCFA (763 000 euros) pour bien fonctionner, assure sa présidente.

De nets progrès en dix ans

Dernière rencontre de la journée et pas des moindres, nous avons rendez-vous avec l’équipe de l’Onusida. La directrice Pays de l’Onusida en Côte d’Ivoire, la Dre Brigitte Quenum, nous fait une présentation brillante de la situation épidémiologique du VIH/sida dans le pays. Globalement, de nets progrès ont été accomplis depuis dix ans. Entre 2010 et 2020, le nombre de nouvelles infections par le VIH, tous âges confondus, est passé de 22 000 à 6 200 personnes et le nombre de décès de 31 000 en 2010 à 9 400 en 2020. Par ailleurs, en dix ans, l’incidence du VIH est passée de 3,8 à 2,1. Toutefois, la lutte contre le VIH/sida dans le pays a encore du chemin à parcourir avant d’atteindre les cibles de l’Onusida, la fameuse cascade des trois 95 (95 % des personnes vivant avec le VIH diagnostiquées, 95 % des personnes diagnostiquées sous traitement antirétroviral et 95 % des personnes sous traitement avec une charge virale indétectable). Comme dans de nombreux pays, c’est la première cible qui pose le plus de problèmes. Seules 77 % des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut en Côte d’Ivoire, ce qui veut dire que l’épidémie non diagnostiquée dans le pays représente 23 % de toutes les personnes vivant avec le VIH. Des personnes qui n’ont donc pas accès à un traitement et qui peuvent transmettre le virus sans le savoir.

La seconde cible est atteinte puisque 97 % des personnes qui connaissent leur statut reçoivent un traitement antirétroviral, mais seules 82 % de ces personnes ont une charge virale durablement supprimée. Par ailleurs, les populations clés et vulnérables continuent d’être touchées de façon disproportionnée par l’épidémie, avec un taux de prévalence du VIH particulièrement élevé : 4,8 % parmi les travailleuses et travailleurs du sexe (TDS), 7,7 % parmi les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH), 3,4 % parmi les usagers-ères de drogue injectable (UDI) et 24,7 % parmi les personnes trans (échantillon officiel très restreint). La bonne nouvelle est que la prévention et la sensibilisation auprès de ces populations sont extrêmement efficaces, notamment grâce au travail des agents-es de santé communautaire, avec un taux de dépistage approchant les 100 % pour les TDS et les HSH et une couverture des programmes de prévention de 96 % pour les TDS (plus basse, à 39 % chez les HSH). 
Cette rencontre très officielle se termine sur une note d’optimisme et de bonne humeur. « La Côte d’Ivoire a gagné ! » s’exclame une des journalistes de notre délégation ce qui fait rire toute la salle. Cette victoire, c’est celle du match de foot du tournoi de la CAN (Coupe d'Afrique des nations) qui avait lieu pendant la réunion. Espérons que la prochaine victoire sera celle des trois 95.

La nuit est tombée sur Abidjan et la faim se fait ressentir. Nous décidons de tester un restaurant recommandé à Cocody, une commune située dans Abidjan nord. Cocody est une zone résidentielle dont certains quartiers ont conservé des maisons construites dans un style colonial, on y trouve les classes les plus aisées de la société ivoirienne et beaucoup d'expatriés-es occidentaux-les y résident. Le restaurant est chic et, en effet, il est principalement fréquenté par des personnes blanches. Cette petite pause au calme me fait du bien. Nous rentrons tôt à l’hôtel, demain le réveil est programmé à 6 heures pour préparer la conférence de presse qui va clôturer ce voyage.

Lire les épisodes 1, 2 et 4.

(1) : Le Subutex (buprénorphine) est un traitement de substitution aux opiacés (TSO).