VIH en Côte d’Ivoire : « Il faut parler de nous ! » (1)

Publié par Fred Lebreton le 04.02.2022
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MondeAbidjan

Du 18 au 21 janvier 2022, un voyage de presse organisé par Espace Confiance, Coalition PLUS et AIDES était organisé à Abidjan en Côte d’Ivoire, pour rencontrer des associations communautaires de lutte contre le sida, des institutionnels et des personnes concernées. Le but de ce voyage ? Raconter ce que font les structures communautaires soutenues par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et expliquer pourquoi il est crucial de renforcer ces financements, alors que se profile, cette année, une prochaine reconstitution des fonds. Premier épisode.

Qu’est-ce que le Fonds mondial ?

Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a été créé en 2002 comme un partenariat entre les gouvernements, la société civile, le secteur privé et les communautés affectées. Il mobilise et investit environ quatre milliards de dollars par an à l’appui de programmes menés par des experts-es locaux-les dans les pays et les communautés qui en ont le plus besoin. Dans les pays où il investit, le Fonds a permis de faire baisser la mortalité des trois pandémies de 46 % depuis 2002. Il a fait passer le nombre de personnes sous traitement antirétroviral (ARV) de 4 % en 2005 à 73 % en 2020, à travers le monde, et notamment en Côte d’Ivoire.

La France est un partenaire historique du Fonds mondial. En plus d’en être un membre fondateur, c’est le deuxième plus gros contributeur historique derrière les États-Unis, avec 5,41 milliards d’euros versés depuis 2002. La France est responsable de 11 % des contributions gouvernementales historiques. La société civile internationale (dont AIDES et Coalition PLUS) s’est massivement mobilisée en 2019, en amont de la 6e Conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial, qui s’est tenue à Lyon. Après un travail de plaidoyer de longue haleine, la France a annoncé augmenter de 20 % son engagement financier, avec une promesse de près de 1,3 milliard d’euros pour la période 2020-2022.

Toutefois, le cycle de versements des fonds promis a pris du retard et, à ce jour, seulement 44 % de cette contribution ont été honorés (on devrait être à 66 %). Un pourcentage d’autant plus inquiétant qu’il semble compromis d’engager plus de 750 millions sur une année d’élections. Malgré ces retards de décaissements, l’impact de la France dans les actions du Fonds mondial est loin d’être neutre. En 2019, le Fonds a permis à plus de 20 millions de personnes d’accéder aux ARV. En tout, sur les 44 millions de vies sauvées par le Fonds mondial, la France a contribué à sauver près de cinq millions de personnes.

Depuis sa création, il y a 20 ans, le Fonds mondial a déboursé 830 millions de dollars en Côte d’Ivoire (213 millions de dollars pour 2017-2019 et 255 millions pour 2020-2022). Alors que le gouvernement ivoirien finance 25 % de la lutte contre les trois maladies, le Fonds mondial assure 40 % des financements contre le paludisme et la tuberculose et 13 % de la lutte contre le VIH/sida, derrière les États-Unis. Derrière tous ces chiffres, il y a surtout des femmes et des hommes qui œuvrent au quotidien et c’est elles-eux que nous sommes venus-es rencontrer.

Un programme de méthadone

Mardi 18 janvier, 8h30. Un van vient nous chercher à l’hôtel. Ce voyage de presse organisé par AIDES, Espace Confiance (Côte d'Ivoire) (1) et le réseau international Coalition PLUS comprend une délégation de onze personnes : cinq journalistes (dont une photographe), trois salariés-es des secteurs du plaidoyer et de la communication de AIDES, une chargée de plaidoyer d’Espace Confiance/Coalition PLUS (Aya Kouakou N’Guessan) et deux « ambassadrices » : Jeanne Gapiya (2) et Andréa Mestre (3).

Premier stop après un long trajet embouteillé à Casa, un centre de soin et d’accompagnement aux addictologies géré par Espace Confiance. Nous sommes accueillis-es par le directeur général d’Espace Confiance, le Dr Camille Anoma et son équipe. La Casa a ouvert en 2018 et propose un accompagnement communautaire en santé globale des usagers-ères de drogue. On y trouve une pharmacie pour délivrer des médicaments, une infirmerie ; on y propose un suivi médical, social, psychologique et la possibilité de se doucher et de laver son linge. Ce lieu unique redonne de la dignité à des personnes en très grande vulnérabilité. Après une visite guidée du centre et de ses différentes offres, une rencontre est organisée entre la délégation et les usagers-ères. C’est l’occasion de rencontrer Ezekiel, un ancien usager suivi à la Casa, qui a arrêté de consommer et qui est devenu un superviseur communautaire salarié chez Espace Confiance grâce à un récent programme de méthadone (4). « J’étais très maigre. Je pesais 62 kilos. Je volais pour acheter ma drogue et mon père m’avait mis dehors. J’avais vraiment envie d’arrêter la drogue alors quand la méthadone est arrivée, on m’a donné cette chance et je me suis accroché. Aujourd’hui, je suis réconcilié avec ma famille. J’ai un travail. Je fais 75 kilos, tout va bien ! » confie Ezekiel, avec fierté. Et d’expliquer : « Il faut dépénaliser les drogues car c’est un problème social en Côte d’Ivoire ». Le fonds mondial a financé la mise à disposition de la méthadone dans le pays, mais, à ce jour, seules 17 personnes en bénéficient à la Casa et la liste d’attente grandit de jour en jour. L’objectif est d’atteindre les 100 personnes bénéficiaires d’ici la fin de l’année, mais un manque de moyens humains et financiers freine le déploiement du programme de méthadone.

Ce programme de méthadone a également été rendu possible grâce à un récent projet de loi voté en 2021 qui réduit les effets de la loi de répression de l’usage de drogue, mis en place en1988, explique le Dr Anoma. Pour les personnes usagères de drogue, une alternative à la prison est possible si elles acceptent l’injonction thérapeutique, soit l’obligation de soins et de sevrage. Nous rencontrons demain les députés-es qui ont voté cette loi, ce sera l’occasion de leur poser des questions.

Homosexualité cachée, mais tolérée

Un déjeuner communautaire est organisé à la Casa avec les usagers-ères et les équipes. J’en profite pour échanger avec Jean, un jeune éducateur pair HSH (homme ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes) de l’Espace Confiance. Jean m’explique qu’en Côte d’Ivoire, l’homosexualité n’est pas criminalisée, mais reste un sujet tabou. Pour parler prévention et dépistage avec les HSH, il travaille principalement « en ligne » sur les réseaux sociaux comme Facebook et Instagram ou des sites de rencontres comme Grindr et Roméo. Quid de l’accès à la Prep chez les HSH ? La Prep est disponible depuis 2016 dans le pays, mais l’outil n’est pas encore bien approprié, m’explique Jean. Il ajoute qu’il y a de gros problèmes d’observance. « On leur explique les schémas de prises, mais parfois ils oublient et cela donne lieu à des séroconversions. D’autres ne veulent pas prendre la Prep car ce sont des ARV et ils ont peur qu’on pense qu’ils sont séropositifs ».  Jean m’explique aussi pourquoi les HSH qu’il accompagne se sentent plus en confiance avec un éducateur pair, lui-même HSH : « Ils sont plus à l’aise pour exprimer leurs besoins et parler de leurs pratiques ». Je pose la question du statut sérologique entre HSH. Jean explique que c’est un sujet peu abordé : « Les séropositifs se cachent sur les applis, personne ne parle de U = U, le VIH est toujours un sujet très tabou ici, certains préfèrent ne pas savoir ».

À peine le déjeuner terminé qu’il faut déjà partir, quelques photos souvenirs prisent avec les équipes et une expression locale qui me marque : « Ya Pas Drap » qui signifie « y’a pas d’soucis, on est ensemble ! ». La Casa est un bel exemple de la puissance de l’approche en santé communautaire, mais qui manque encore de moyens financiers suffisants pour aider toutes les personnes qui en ont besoin.

Agent de santé communautaire : un statut précaire

À chaque trajet je m’installe à l’avant du van, ayant le mal des transports, et je sympathise avec Thomas, le chauffeur qui va nous accompagner toute la semaine. Abidjan est une métropole très embouteillée avec des bouchons incessants allant de 6 heures à 22 heures. Pendant les longs trajets, j’entends mes collègues discuter à l’arrière et moi j’en profite pour admirer le paysage. Je suis surpris par la végétation et le nombre de palmiers qu’on croise sur notre route.

Deuxième stop, nous avons rendez-vous avec l’équipe du ROPC-CI, le réseau des organisations des populations clés en Côte d’Ivoire crée en 2016 et qui regroupe 22 organisations. Après une (longue) présentation PowerPoint et une session de questions réponses, une problématique ressort de cette réunion et ce sera un des fils rouges de ce voyage : le statut des agents-es de santé communautaire (ASC). En Côte d’Ivoire, les ASC sont considérés-es comme des bénévoles sans salaire, ni protection sociale. Ils-elles touchent une compensation pour les frais de déplacement et la nourriture, mais cela ne suffit pas. Espace Confiance et ses partenaires font actuellement un travail de plaidoyer pour que les ASC puissent se professionnaliser et percevoir un salaire. C’est un sujet qui sera plus approfondi demain quand nous rencontrerons la directrice de la Santé communautaire (un service du Ministère de la Santé). Autre sujet important de plaidoyer, la condition des personnes trans, certes ajoutées récemment dans la liste des populations clés les plus exposées au VIH en Côte d’Ivoire, mais qui n’ont pas de reconnaissance légale ni administrative, sans loi pour le changement d’état civil, par exemple. L’équipe du ROPC-CI nous explique qu’elle a besoin de plus de moyens, notamment financiers, pour coordonner le réseau et organiser des formations auprès de la police ou des communautés religieuses sur les questions de violences et discriminations fondées sur le genre et/ou l’orientation sexuelle. Le message est passé.

Lenteurs administratives

Il est 16 heures quand nous arrivons au troisième rendez-vous de cette journée qui prend les allures d’un marathon. Rencontre avec l’équipe du RIP+, le Réseau Ivoirien des organisations de personnes vivant avec le VIH. Crée en 1997, à l’initiative de quatre associations de personnes vivant avec le VIH (PVVIH), le réseau est aujourd’hui composé 81 organisations VIH en Côte d’Ivoire. Son but ? Favoriser l'émergence des associations de PVVIH, assurer leur coordination par l'encadrement, l'appui technique, la mobilisation de ressources et le plaidoyer et lutter contre la stigmatisation.

Le RIP+ est un « sous récipiendaire » du Fonds Mondial. Pour faire simple :  les fonds sont versés de la maison mère à Genève (Suisse) vers le CCM, instance nationale qui coordonne la distribution du fonds mondial, dans chaque pays éligible. Le CCM redistribue les fonds à deux récipiendaires principaux : Le PNLS (Plan national de lutte contre le sida) et Alliance, deux instances que nous allons rencontrer demain. Ces récipiendaires principaux redistribuent les fonds à des sous récipiendaires comme RIP+. Une grosse machine administrative qui entraine des lenteurs et retards de mise à disposition des fonds. L’équipe du RIP+ nous explique que ces retards ne sont pas sans conséquences. Comment financer une action de prévention ou payer des salaires quand les fonds ne sont pas là ? Un autre sujet de plaidoyer qui va revenir plusieurs fois pendant ce voyage.

Nous avons besoin d’aide

La nuit est tombée sur Abidjan. Nous sommes réunis-es dans les bureaux d’Espace Confiance en attendant le prochain départ vers les sites de travail du sexe. Lors du brief d’avant départ, l’équipe locale nous explique qu’il ne sera peut-être pas possible de tous-tes nous y rendre car le groupe est conséquent et peut attirer l’attention ou faire fuir des clients. Après une heure de route, nous voilà arrivés-es à Port-Bouët, l'une des dix communes de la ville d'Abidjan, étalée tout le long du littoral sur une dizaine de kilomètres, au-delà du canal de Vridi. Le van se gare près du marché de nuit. Les odeurs de poulet grillé se mélangent au brouhaha incessant d’une femme qui hurle des prêches évangélistes dans un haut-parleur. Nous sommes ici pour rencontrer des travailleuses du sexe (TDS) sur leur lieu de travail. Une femme nommée Vera Cruz Brown nous accompagne. C’est une agente de santé communautaire qui connait bien le lieu, ses codes et coutumes. Bonne nouvelle, finalement tout le groupe peut venir. Elle nous conduit dans un passage étroit qui donne sur une longue allée. J’ai un peu l’impression de passer par un passage secret qui mène vers un lieu interdit et confidentiel. Nous devons marcher vite, groupés-es et en « file indienne ». Tout au long de ce chemin exigu nous croisons des TDS qui nous disent bonjour chaleureusement. Il y a des enfants aussi et des clients visiblement excités par l’ambiance et aussi par un match de foot diffusé dans les bars du coin. Nous marchons dans le sable, il fait une chaleur moite et étouffante. Chaque travailleuse dispose d’une maisonnette avec deux petites pièces, un lit et un lavabo/WC. Vera demande qui parle anglais parmi les journalistes car il y a plusieurs femmes d’origine nigérianes qui ne parlent pas français. Je me propose. Elle me présente Gloria, une jeune TDS qui accepte de répondre à mes questions et m’invite dans l’intimité de sa petite chambre derrière un rideau fin. Je n’ai que cinq minutes avec elle. La jeune femme me raconte l’importance des travailleuses paires comme Vera qui viennent régulièrement leur rendre visite et leur donner des préservatifs, du gel et des autotests. « Nous avons besoin d’aide et nous leur faisons confiance », me confie Gloria. Je lui demande si elle est sous Prep, mais elle ne semble pas connaître cet outil de protection et mon explication la laisse un peu perplexe, peut-être la barrière de la langue. Que fait-elle si un client refuse de mettre un préservatif ? « Je lui demande de partir et s’il insiste j’appelle la sécurité ! » me dit Gloria.

Il faut déjà partir, nous dérangeons certains clients. Nous sommes « exfiltrés-es » vers le van. Sur le chemin, j’échange avec Vera qui me confie qu’il y a une centaine de femmes TDS sur ce lieu. Elles louent leur chambre 3000 francs CFA par jour (environ 140 euros par mois) ce qui représente une somme considérable ici. Parfois la police débarque à l’improviste et demande de grosses sommes d’argent.

Il faut parler de nous !

De retour au van, alors que nous sommes un peu secoués-es par cette expérience, Vera nous annonce qu’il reste un site à visiter. Le trajet est un peu difficile, la route est toute cabossée, la fatigue et la faim se font ressentir. Nous arrivons sur place vers 22 heures près du village de Modest, un lieu improbable entre la lagune et la mer. Il y a une fête avec de la musique et des gens qui dansent de façon très sexuelle, visiblement sous l’effet de l’alcool et/ou de produits psychoactifs. Nous sommes vite repérés-es avec nos looks de touristes occidentaux. Nous nous installons près de la plage pour observer Vera qui est venue là pour dépister des femmes TDS. Elles se précipitent autour d’elle pour effectuer des tests VIH salivaires. Une dizaine de femmes entourent Vera et passent chacune leur tour. Il n’y pas vraiment de confidentialité ici. Un résultat négatif donne lieu à un cri de victoire. J’échange avec Déborah, 23 ans, qui exerce le travail du sexe depuis six mois. Très timide, la jeune femme me confie à demi-mots qu’elle aimerait être ailleurs. Sa famille ne sait pas qu’elle fait ce travail. Elle ne connait pas la Prep, mais exige le préservatif à chaque rapport sexuel même si parfois les clients veulent l’enlever. Elle se fait dépister régulièrement et me dit que ça la rassure de voir des travailleuses paires comme Vera qui viennent distribuer des préservatifs, du gel et leur proposent de se faire dépister. Une collègue de Déborah se joint à la discussion : « Il faut parler de nous ! ». Je lui en fais la promesse.

De retour au van, j’essaie de dormir un peu pendant le trajet de retour et je repense à toutes les rencontres de cette première journée. Nous arrivons à l’hôtel vers minuit, exténués-es et le ventre vide. Un premier jour riche, dense et intense. Il faut dormir, mais le sommeil ne vient pas. Demain, nous allons rencontrer les structures et acteurs-rices communautaires et institutionnels-les qui font vivre la santé communautaire à Abidjan.

Lire les épisodes 2, 3 et 4.

(1) : L’ONG Espace Confiance, créée en 1994, œuvre à la sensibilisation, au dépistage et à la prise en charge médicale et psychosociale des populations les plus exposées au VIH à Abidjan et sa région (HSH, travailleurs-ses du sexe, usagers-ères de drogue, etc.).
(2) : Jeanne Gapiya est une militante burundaise des droits humains et des droits des personnes vivant avec le VIH. Elle préside l’Association nationale de soutien aux séropositifs et malades du sida (ANSS) qui opère au Burundi et dont elle est la fondatrice. Elle est également membre du Conseil d’administration de Coalition PLUS. 
(3) : Andréa Mestre est une militante franco-ivoirienne qui parle ouvertement de sa séropositivité dans les médias et sur ses réseaux sociaux. C’est aussi l’ambassadrice du Fonds national de lutte contre le sida en Côte d’Ivoire.
(4) : La méthadone est un médicament opioïde utilisé pour soulager les douleurs graves et la dépendance aux opioïdes. Pour le traitement des douleurs graves, la méthadone est présentée sous forme de comprimé ou de solution orale.