VIH en Guyane : terre à part

Publié par Mathieu Brancourt le 22.02.2020
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Mondeépidémiologie

Des villes aux territoires sans sida. Si ce mantra, en forme d’injonction à l’action, se répète et se décline à l’envi en métropole, d’autres territoires de la République n’ont pas cette chance. Bien autrement traités et façonnés par l’histoire, ces derniers restent, à tous les points de vue, en marge des grands chantiers politiques français. En premier lieu : la Guyane, département aussi vaste qu’éloigné des yeux et du cœur de la Nation. Dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire, des cliniciens-nes du territoire guyanais ont voulu faire le point sur les spécificités de l’épidémie du VIH. Le constat est dramatique.

Loin sous les tropiques, les réalités de l’épidémie demeurent encore lourdes de constats funestes : encore en 2020, la Guyane reste le département le plus touché par le VIH/sida, avec des décès en stade sida et des infections opportunistes, signant des diagnostics trop tardifs. Face à ces constats : des médecins experts de ce territoire ont voulu dépeindre la situation dans ce département français d’Amérique où les quelques progrès ne peuvent que contraster avec l’extraordinaire défi qui reste à relever.

Triste tropiques

Dans un article du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) du 28 janvier 2020, ces médecins et résidents-es guyanais tirent, à partir de l’agrégation de données nationales et européennes, le portrait des dynamiques du VIH. Premier fait implacable : le virus reste une des principales causes de mortalité prématurée en Guyane, près de quarante ans après les débuts de l’épidémie. Une situation impensable en métropole… mais bien réelle en France. Entre 30 et 45 % (respectivement à Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni) des infections se décèlent à un stade très avancé et les nouveaux diagnostics restent très élevés, et en hausse, à rebours des chiffres nationaux. Sans parler du taux de découverte d’infections opportunistes lors du diagnostic, notamment d’histoplasmose disséminée (près de 45 % lors de découverte de la séropositivité à moins de 200 CD4 et 85 % à moins de 50 CD4).

L’épidémie est aussi très différente : majoritairement hétérosexuelle, avec autant de femmes et d’hommes cisgenres touchés. Elle est dite généralisée dans la population (prévalence supérieure à 1 % de la population totale). Cependant, selon les auteurs-rices, les groupes les plus vulnérables au VIH sont les travailleuses du sexe et les consommateurs-rices de produits, notamment de crack. Enfin, la majorité des personnes vivant avec le VIH en Guyane sont d’origine étrangère (85 % en 2018). Mais loin de l’idée, souvent agitée par l’extrême-droite, d’une migration pour le soin, les estimations scientifiques, à partir des dates présumées d’infection selon les CD4 suggèrent que la majorité des infections a lieu en Guyane, sur le territoire français. Selon les plus récentes données européennes, on estime aussi que près de 10 % des infections demeurent non diagnostiquées et que 3 800 personnes vivent avec le VIH dans ce département. Enfin, les personnes perdues de vue restent un enjeu critique : entre 1 et 6 % de perdus-es de vue par an à Cayenne et entre 2 et 11 % à Saint-Laurent-du-Maroni, à l’ouest du territoire.

De timides progrès ?

On pourrait baisser les bras face à l’ampleur de la tâche. Pourtant, l’article du BEH ne nie pas les quelques avancées des dernières années concernant la prise en charge et le maintien dans le soin des personnes vivant avec le VIH habitant en Guyane. Certes, il n’y a pas d’amélioration de la précocité du dépistage, mais « l’analyse des déclarations obligatoires VIH semble montrer que la proportion de patients-es dépistés-es pour des infections symptomatiques est en baisse régulière », avancent les auteurs-rices. Et il y a moins de découvertes à un stade extrêmement tardif, ce qui constitue un mieux au vu du contexte. La « cascade » de prise en charge est meilleure qu’imaginée. D’après la base de données d’eNadis, pour Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni, 91 % des patients-es dépistés-es étaient sous traitement et 94,2 % des patients-es sous traitement ARV depuis six mois étaient en succès thérapeutique. Au total, 89 % avaient une charge virale inférieure à 400 copies », rapportent les auteurs-rices. De même, l’incidence semble ralentir depuis une dizaine d’année, et ces médecins affirment que se « dégage une impression de ralentissement de l’épidémie en Guyane. » Par ailleurs, l’enjeu de la transmission mère-enfant apparait en passe d’être réglé. Avec l’amélioration des traitements et du suivi, la transmission du VIH de la mère à l’enfant devient de plus en plus rare. Le dernier cas rapporté remonte à 2015.

Loin de fanfaronner, l’article défend qu’une « vue historique de l’évolution de l’épidémie montre les progrès réalisés, mais aussi les défis qui restent à relever. » Signe d’optimisme, les médecins regardent vers l’horizon et les plans d’actions dans les pays voisins, comme le Suriname et le Guyana. Ils devront avoir un impact sur cette terre de migrations pendulaires entre des pays dont les frontières ne sont pas un découpage valide des dynamiques culturelles et ethniques. La Guyane montre aussi que ce sont, ici, encore plus qu’ailleurs, les plus vulnérables qui sont le plus touchés-es et qui accèdent le plus tardivement à la santé. Et c’est ce paradoxe qui doit être levé pour contribuer à la réponse, spécifique, qui doit être faite contre le VIH.