VIH et associations : l’Algérie fait sa loi

Publié par jfl-seronet le 23.10.2013
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Interviewvie associativepolitique

Entrée en vigueur, la loi algérienne relative aux associations a des impacts sans précédents sur la société civile du pays et sa capacité d’engagement. Sous des apparences de cadrage démocratique, elle fait exactement le contraire et renforce le mainmise de l’Etat sur les associations locales et les ONG internationales. Président de l’APCS (Association de Protection Contre le Sida en Algérie), le professeur Abdelaziz Tadjeddine dénonce cette dérive et fait part de ses craintes sur l’action conduite par son association. Interview.

Le gouvernement algérien a fait adopter en 2012 une loi, désormais entrée en vigueur, qui détermine les modalités de constitution, d’organisation et de fonctionnement des associations. Comment jugez-vous ce texte et quels risques représente-t-il pour la société civile algérienne ?

Professeur Abdelaziz Tadjeddine : Ce texte est réactionnaire, il est liberticide. Il s’agit d’une loi scélérate dont le seul but est de museler et de détruire toute forme d'organisation de la société civile. Nos gouvernants ont compris que les partis politiques sont discrédités, que la population ne fait plus confiance au pouvoir politique, qu’il ne peut y avoir de changements. Ce sont les mêmes qui gouvernent depuis 1962 ; ils se sont organisés en système maffieux qui ne laisse aucune place aux citoyens honnêtes pour participer à la vie de la cité.

Les transformations sociales nécessaires ne pouvant venir que des organisations non gouvernementales et de la société civile, il fallait arrêter le processus d'autant plus que le travail associatif est devenu performant, visible, capable de générer des comportements nouveaux, de créer des transformations sociales importantes en mesure de mettre fin à des années de gabegie, de prédation, de clientélisme, de corruption, de non gouvernance...

Avec cette loi, quel est le traitement réservé aux associations étrangères œuvrant en Algérie ?

Elles sont aussi très mal loties, et doivent faire face à beaucoup de restrictions ; pratiquement aucune n'a un "agrément" officiel. Elles sont tout juste tolérées et dès qu'elles deviennent visibles et performantes, les ennuis commencent. Certaines doivent être "parrainées" pour pouvoir fonctionner et souvent par des organisations très gouvernementales.

Concrètement, quelles sont les conséquences pour une association comme l’APCS ?

Les ennuis pour l'APCS n'ont pas tardé. Dès le début septembre 2013, nous avons été évincés "milli militari" d'un local appartenant juridiquement à l'Assemblée populaire de la Wilaya (APW) [la Wilaya est une entité administrative territoriale, équivalent au département chez nous, elle est dirigée par un Wali, sorte de gouverneur, l'égal du préfet chez nous, ndlr] et géré par la direction de la Santé publique, que nous occupons depuis dix ans. Nous y avons mis en place un CDV [centre de dépistage volontaire, ndlr] associatif, le seul du pays respectant l'anonymat, la confidentialité et accueillant les populations vulnérables : travailleur-se-s du sexe, hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, migrants, etc. Nous n'avons pas de subventions locales ; l'essentiel des ressources financières nous arrive de bailleurs de fonds étrangers. Notre principale crainte, c’est d'être obligés de mettre les clés sous le paillasson. C'est l'asphyxie !

Très concrètement quel impact (par exemple financier) cela peut-il avoir sur les associations de lutte contre le sida en Algérie ?

La lutte contre le sida ne constitue pas une priorité dans notre pays, c'est un sujet "non porteur" politiquement et ce n'est pas nos parlementaires qui diront le contraire. Au Maroc, en Tunisie, l'ONUSIDA est très proche des associations de lutte contre le sida ; Là-bas, leurs antennes sont des partenaires sérieux, crédibles, présents pour toutes les associations locales. Ce n'est pas le cas en Algérie où le bureau de l’ONUSIDA est une excroissance des services de l'Etat. Il ne représente que les intérêts de deux associations algéroises dont il est issu et bénéficie des appuis d'une compatriote "bien blottie" à Genève. Des conflits d'intérêts manifestes qui n'ont pas l'air de déranger le bureau de l’ONUSIDA de la région MENA [Middle East and North Africa, Moyen Orient et Afrique du Nord, ndlr].

Interpellations de militants distribuant des tracts sur le chômage, harcèlement de la part des pouvoirs publics, contrôle renforcé des associations… Comment expliquez-vous, dans le contexte actuel, ce choix de faire pression sur la société civile algérienne ?

Cette loi a été adoptée pour mettre fin aux associations véritablement présentes sur le terrain, particulièrement celles qui œuvrent pour les droits de l'homme, en faveur des jeunes, des femmes, des libertés, pour plus de participation, de concertation, la lutte contre les inégalités, les injustices, les exclusions et la discrimination. Les seules "associations" qui ne soient pas inquiétées sont les associations sportives et religieuses qui sont largement subventionnées par le trésor public. Depuis l'avènement des "Printemps arabes", le pouvoir s'est doté d’un appareil de répression redoutable ; en termes de moyens humains et de matériel. Toute réunion publique, toute manifestation sont sévèrement réprimées. Les tribunaux sont là à la disposition du système pour punir, sévir, réprimer et achever toute expression démocratique.

Remerciements à Francesca Belli (AIDES, secteur International) pour son aide à la réalisation de cette interview.