VIH et étrangers : la République française fait peine !

Publié par jfl-seronet le 03.09.2010
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Universitaire, militant de l'antiracisme, Elhadji Mamadou Mbaye a consacré de nombreux travaux à la prise en charge médico-sociale des personnes migrantes atteintes par le VIH/sida. En 2010, le chercheur a proposé à l'occasion de la 5e Conférence francophone VIH/sida de Casablanca, une intervention sur "La problématisation publique des étrangers malades en France". Une intervention publiée dans la revue Transcriptases (N°143), puis récemment sur VIH.org qui apporte des éclairages précieux et des pistes de réflexion intéressantes sur la situation des étrangers malades en France. Explications.
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A chaque thèse son point de départ, son hypothèse. Sur son sujet, Elhadji Mamadou Mbaye part de l'idée que "le problème des migrants vivant avec le VIH/sida, souvent défini comme problème des étrangers ou de leur culture d’origine, est aussi un problème de la société française vis-à-vis des étrangers". Le chercheur en veut pour preuve que la France qui a ratifié des conventions internationales et qui possède de nombreux "dispositifs législatifs" qui protègent les étrangers malades et permettent leur accès aux soins éprouve de sérieuses difficultés dans leur "mise en œuvre" et entretient même un usage restrictif de ces dispositions". Pour Elhadji Mamadou Mbaye, c'est le signe d'un "malaise de la société française face à ses propres valeurs et ses principes républicains".

 

Prenant donc l'exemple des droits à la santé des étrangers, il affirme que ces derniers "se sont trouvés particulièrement affectés depuis le tournant néolibéral apparu au cours des années 1990", du fait, d'une part, des conséquences de la maîtrise des dépenses de santé publique et concomitamment du "contrôle et de lutte contre l’immigration irrégulière". Bien entendu, ces restrictions qui concernent l'ensemble des étrangers pèsent plus particulièrement dès lors que ces derniers sont en situation irrégulière. "Celles atteintes de pathologies graves, qui jusque-là étaient à l’abri de ces politiques restrictives, sont de plus en plus affectées", explique le chercheur qui a basé une étude sur l'examen de cas concernant les personnes infectées par le VIH.

 

Sans dévoiler complètement, ce qui fait l'objet de longs développements (voir l'article complet sur le site VIH.org), on peut retenir quelques idées clés. Tout d'abord, contrairement à une idée reçue, très largement amplifiée à des fins politiciennes, "l’immigration thérapeutique n’est qu’un phénomène marginal, elle occupe une part importante des discours politiques sur la santé des migrants. Dans le domaine du sida, l’immigration thérapeutique ne concernerait qu’environ 5 % des étrangers malades du sida en France". De fait, la "plupart d’entre eux migrent pour des raisons économiques et ne découvrent leur statut sérologique qu’une fois en France, plusieurs mois après leur arrivée sur le territoire". Il est clair que pour l'immense majorité : la santé n’étant pas une priorité dans le projet migratoire.

 

Elhadji Mamadou Mbaye bat aussi en brèche la thèse, pourtant largement colportée, que "les droits sociaux sont (…) un appel d’air pour les immigrés." "Plusieurs études ont montré que les bénéficiaires de l’AME ne sont pas des primo-arrivants", rappelle les travaux de la chercheuse. "Les bénéficiaires sont en majorité des déboutés du droit d’asile et des étrangers qui ont perdu leur titre de séjour et se retrouvent en situation irrégulière de séjour."

 

Autre point clé : "la vulnérabilité particulière des migrants par rapport au VIH/sida a toujours été présente sur les statistiques épidémiologiques. Pourtant les programmes publics de prévention, d'incitation au dépistage ont connu un net retard à l'allumage : plusieurs années près les débuts de l'épidémie. L'explication pour Elhadji Mamadou Mbaye est à trouver dans la défense d'un modèle républicain qui tend à rendre invisible les minorités, la crainte de mettre trop sous les feux de la rampe des populations déjà largement discriminées dans tous les domaines de la société : emploi, accès aux services, etc. L'absence de volonté politique à montrer "la vulnérabilité particulière de [la population migrante] par rapport au sida.". Assez curieusement, Elhadji Mamadou Mbaye avance (sans que cela ne sonne pour autant comme un regret) que : "Le choix d’un modèle de lutte contre le sida basé sur le refus de dépistage aux frontières des étrangers entrant sur le territoire et la responsabilisation du malade a sans doute contribué à l’augmentation du nombre de cas liés à l’immigration." 

 

Autre constat, "l’accès aux droits et aux soins des étrangers malades interroge également l’Etat, particulièrement dans ses valeurs de solidarité et de santé publique (…) Le lien entre VIH et immigration est une réalité depuis la découverte du sida, sa propagation à travers le monde est liée à la mobilité des populations. Cependant, elle n’est devenue réellement un problème public que lorsque le paradigme de lutte contre l’immigration a commencé à affecter les principes de santé publique. Elle n’est donc pas traitée comme un problème de la société française et des contradictions internes à l’action publique mais souvent comme celui des étrangers malades", argumente la chercheuse. 

 

L'ensemble de ces éléments a conduit "à des approches spécifiques de la santé des étrangers en France. La prise en charge hospitalière des migrants atteints par le VIH/sida est problématique non pas seulement parce que ces patients ne veulent pas se faire soigner, mais aussi parce les actions de prévention ont longtemps [ignoré] l’impact des déterminants sociaux dans la vulnérabilité particulière des migrants par rapport au VIH/sida." Elhadji Mamadou Mbaye dénonce ainsi que la situation problématique des migrants malades est liée "à une approche centrée sur la prise en charge médicale de l’infection à VIH (…) qui ignore aussi bien la dimension culturelle que la dimension sociale et anthropologique du lien entre VIH/sida et immigration." "A ce titre, le problème de santé des migrants n’est pas seulement celui de ces populations, mais également celui des acteurs chargés de leur prise en charge sanitaire", écrit-il.


Illustration : Yul Studio