VIH et IST en 2020 : pertes de chances

Publié par Fred Lebreton le 30.11.2021
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Chiffresépidémiologie 2020VIHIST

Comme chaque année, à l’occasion du 1er décembre, Journée mondiale de lutte contre le sida, Santé publique France (SPF) a communiqué les chiffres de l’épidémie de VIH et des IST en France. Cette année, SPF explique que la crise sanitaire liée à la Covid-19 a perturbé le système de surveillance épidémiologique national. Comment interpréter ces estimations « fragiles » et quelles sont les conséquences pour les populations les plus exposées au VIH et aux IST ? Explications.

4 856 découvertes VIH en 2020

En baisse ? À partir de 2 796 découvertes de séropositivité déclarées pour l’année 2020 (nombre brut), le nombre total de personnes ayant découvert leur séropositivité VIH est estimé à 4 856 d’après les données présentées par Florence Lot, responsable de l’unité VIH, hépatites et IST de Santé publique France (SPF). Une baisse de moins 22 % en comparaison à l’année 2019, mais à prendre avec beaucoup de précaution. D’abord, le dépistage a baissé en 2020 pendant la crise sanitaire. Au total 5,2 millions de sérologies VIH ont été effectuées en 2020, soit une baisse de 14 % entre 2019 et 2020. Une baisse de dépistages à la fois en laboratoires et en Cegidd (centres gratuits d'information, de dépistage et de diagnostic des infections par le VIH et les hépatites virales et les infections sexuellement transmissibles) non compensée par la vente d’autotests (moins 22 % en 2020). Florence Lot estime que cette baisse du dépistage a pénalisé certaines populations parmi les plus exposées au VIH et notamment les personnes nées à l’étranger. En effet, entre 2019 et 2020, on constate moins 29 % du nombre de diagnostics chez les femmes nées à l’étranger et moins 23 % chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH), nés à l’étranger. Par ailleurs et c’est une donnée inquiétante, parmi les découvertes de séropositivité au VIH en 2020, 30 % ont eu lieu en stade tardif (moins de 200 CD4/mm3 ou stade sida). Enfin, le taux des diagnostics précoces est lui aussi en diminution (il est passé de 32 % en 2015 à 25 % en 2020).

VIH et personnes trans

Un focus sur les personnes trans a montré que la co-infection VIH/IST était plus importante chez les femmes trans (et les HSH). Au total, Santé publique France (SPF) annonce 418 découvertes de séropositivité au VIH chez les personnes trans en 2020. Parmi ces découvertes, 87 % étaient des femmes trans, dont 83 % nées à l’étranger. Donnée intéressante, 15 % de ces découvertes étaient suite à un Trod positif (dépistage rapide), ce qui montre l’importante du dépistage communautaire dans cette communauté. Par ailleurs, d’après SPF, les personnes trans et notamment les femmes, avaient eu plus souvent recours au dépistage que les personnes cisgenres (73 % d'antécédents de sérologie VIH chez les femmes trans versus 56 %). Lors de la présentation de ces données, plusieurs personnes ont pointé du doigt le fait que « personne trans » était un terme trop global et qu’un homme trans gay et une femme trans lesbienne, ce n’était pas du tout la même chose en termes d’exposition au risque de contracter le VIH. SPF a répondu qu’ils-elles allaient prendre en considération ces remarques.

VIH en baisse chez les usagers-ères de drogues par injection

Un autre focus était présenté sur les découvertes de séropositivité au VIH chez les usagers-ères de drogues injectables (UDI) et bonne nouvelle, ce chiffre est en baisse constante ! Entre 2004 et 2020, le nombre de découvertes est passé de 1, 8 à 0,8 % parmi l’ensemble des découvertes. En 2019, 110 000 personnes étaient UDI d’après les estimations de l’OFDT (l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies). Mais ne crions pas victoire trop rapidement, cette diminution concerne principalement les UDI nés-es en France, tandis que les découvertes augmentent chez les UDI nés-es en Europe (hors France) principalement en Europe de l’est (Géorgie, en particulier). Les UDI qui contractent le VIH sont majoritairement précaires (48 % sont sans profession) et ils-elles sont dépistés-es à 38 % à un stade avancé (51 % chez les UDI nés-es à l’étranger). Si l’accès aux traitements de substitution des opiacés (TSO) met la France à la première place en Europe (huit usagers-ères sur dix), la France est 10e sur l’accès aux seringues (108 seringues par personne usagère et par an contre 200 dans le standard européen). Autre donnée inquiétante, entre 2004 et 2013, le nombre d’usagers-ères partageant des seringues avait doublé passant de 13 % à 26 %. Par ailleurs, SPF n’avait pas de données sur les découvertes de VIH en prison, un lieu où l’échange de seringue est très rarement autorisé. Au début de l’année 2022, un second volet de l’étude Coquelicot, une enquête de prévalence du VIH et du VHC chez les UDI, sera réalisée dans 27 villes en France métropolitaine et en Guyane. L’enquête qualitative et quantitative sera étendue aux questions sur la Covid-19, le chemsex, la santé mentale, le crack, les discriminations dans le soin et les relations avec la police.

Des estimations fragiles

Florence Lot a expliqué que les données de 2020 sont des estimations « fragiles » car les données récoltées sont loin d’être exhaustives. Les chiffres des découvertes sont récoltés à l’aide d’outils de collecte de données médicales tels que LaboVIH pour le dépistage en laboratoire et la fameuse déclaration obligatoire (DO), un service en ligne où chaque nouveau diagnostic de séropositivité au VIH doit être renseigné par les biologistes et les cliniciens-nes. Malheureusement, cette déclaration n’a d’obligatoire que le nom et chaque année SPF pointe du doigt une sous déclaration plus au moins importante selon les régions. En 2020, le niveau de complétude des DO n’a jamais été aussi faible, explique l’épidémiologiste. Au niveau national, 60 % des DO ont été renseignées par les biologistes et 45 % chez les cliniciens-nes. Des chiffres qui chutent dans certaines régions ce qui rend quasi impossible une analyse régionale fine de l’épidémie. L’épidémiologiste conclue sur la nécessité de dépister les personnes les plus exposées au VIH, mais aussi l’importance de la déclaration obligatoire des diagnostics de VIH. Selon elle, la crise sanitaire a certes perturbé le travail des biologistes et des cliniciens-es, mais ce problème est soulevé depuis plusieurs années, bien avant l'arrivée de la Covid-19. Des démarches ont été entreprises pour mettre en place un service en ligne en 2022 et une interopérabilité entre les logiciels hospitaliers et les logiciels de déclaration obligatoire, mais ce genre de procédure prend du temps et nécessite l’implication de tous-tes les acteurs-rices concernés-es.

IST : baisse artificielle ?

Comme pour le VIH, le dépistage des IST a baissé en 2020 en raison de la crise sanitaire et des confinements successifs (moins 30 % de dépistages IST en Cegidds en 2020 par rapport à 2019). Les données présentées par SPF sont issues de l’enquête LaboIST, du Système national de santé (SNDS) et des rapports d’activités des Cegidds (données brutes, non réajustées et qui proviennent de seulement 50 % des Cegidds). Les données de trois IST ont été présentées :

  • Infection à chlamydia : en secteur privé, 2,3 millions de dépistages en 2020 dont 124 000 infections (en baisse de 6 % par rapport à 2019). En Cegidds, 258 000 dépistages (diminution de 30 % par rapport à 2019) dont 18 000 infections (un taux de positivité à 7 %, stable par rapport à 2019). Un taux plus élevé chez les femmes et les personnes trans (56 % chez les femmes hétérosexuelles) ;
  • Infection à gonocoque : en secteur privé, 2,1 millions de dépistages en 2020 (dont trois quarts de jeunes femmes) et 254 000 en Cegidds (en diminution de 19 % par rapport à 2019). Au total, 10 000 infections diagnostiquées (dont 82 % symptomatiques). Un taux de positivité plus élevé chez les HSH et les personnes trans que chez les femmes cisgenres ;
  • Syphilis : en secteur privé, 2, 4 millions de dépistages ont été réalisés en 2020 (deux-tiers chez les femmes), en baisse de 6 % par rapport à 2019, et 6 600 consultations effectuées en médecine générale. En Cegidd, 176 000 dépistages dont 2 500 infections (en baisse de 18 % par rapport à 2019). Un taux de positivité moyen de 1,4 % et plus élevé chez les personnes trans (3 %) et chez les HSH (2,4 %) que chez les hommes et les femmes hétérosexuels-les (respectivement 0,4 % et 0, 3 %).

Inciter au dépistage

En conclusion, Santé Publique France estime que cette diminution du nombre de découvertes de séropositivité à VIH étant plus importante que celle constatée pour le dépistage du VIH (-22 % vs -14 %), une hypothèse pourrait être que la baisse du recours au dépistage en 2020 aurait concerné davantage certaines populations particulièrement exposées et notamment les personnes nées à l’étranger qui ont été plus touchées par la crise sanitaire. Ces baisses du recours au dépistage en 2020, observées à la fois pour le VIH et les IST, peuvent laisser craindre un retard au diagnostic et une circulation plus importante de ces infections dans la population.

Pour briser les chaines de transmission, SPF préconise donc d’inciter au dépistage du VIH et des IST sous toutes ses formes : Trod communautaire, autotest, laboratoire d’analyse médicale, Cegidd, etc. Une généralisation du dispositif « Au labo sans ordo » (test VIH sans ordonnance dans tous les labos) est d’ailleurs envisagée en 2022 pour le VIH, ce qui permettrait de désengorger les Cegidd. D’autres initiatives concernant les dépistages restent à prendre.
À suivre…