VIH : Et si ça bougeait enfin en France !

Publié par jfl-seronet le 19.07.2010
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Vienne 2010plan national
Deuxième couche, deuxième salve… Pour qu'un message soit bien compris, il nécessite parfois d'être répété. C'est dans ce sens qu'il faut voir (après les premières attaques contre le plan national français 2010-2013 de lutte contre le sida et les IST), la publication dans "Libération", à la veille de l'ouverture de la Conférence de Vienne (17 juillet), d'un appel des chercheurs, médecins et militants associatifs français pour changer la politique de lutte contre le sida en France. Explications.
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"Nous, acteurs de la lutte, savons ce qu’il faut faire : décider et agir". La formule, adressée aux pouvoirs publics, la ministre de la Santé en tête, n'est pas comminatoire, mais révèle bien l'état d'agacement profond qui existe aujourd'hui chez la très grande majorité des acteurs de la lutte contre le sida en France. Ce qui énerve médecins, chercheurs et activistes, c'est évidemment l'indécision des pouvoirs publics et donc la remise à plus tard de la "mise en œuvre d’une politique courageuse capable de faire régresser l’épidémie." La colère est telle que les signataires (parmi lesquels : Nathalie Bajos, William Dab, Jean Paul Moatti, France Lert, Gilles Pialoux, Dominique Costagliola, Christine Katlama, Jade Ghosn, Christine Rouzioux, Daniel Defert, Eric Fleutelot, Fabrice Olivet, Jean Luc Romero, Michel Ohayon, Christian Saout, Bruno Spire, etc.) affirment publiquement que les pouvoirs publics (Roselyne Bachelot comprise) "font perdre du temps à la lutte contre le sida" ! Le reproche est cinglant et d'autant plus justifié aux yeux des signataires que l'inertie étatique se manifeste alors même qu'existent les "moyens de faire régresser l’épidémie de VIH en France par des politiques globales et des stratégies ciblées sur les groupes de personnes les plus concernés par la transmission du virus."

Si cet appel est lancé, c'est pour marquer le coup à l'occasion de la Conférence de Vienne. C'est aussi parce que la première version du Plan national 2010-2013 de lutte contre le sida et les IST a très largement déçu. Le document, concocté par la Direction générale de la Santé, est très en retard (2010, c'est déjà commencé !) et surtout il est médiocre, passant à côté de la plupart des enjeux du moment. C'est ce que rappelle, avec une certaine cruauté, les signataires. Cet appel met d'abord en avant des idées fortes : "Traiter, c’est soigner ; traiter, c’est prévenir ; traiter, c’est d’abord dépister. Il s’agit donc avant tout de dépister et traiter plus précocement et plus intelligemment". En matière de dépistage, l'appel insiste sur l'aspect "volontaire" du dépistage et la nécessité de "proposer à chacun d’être testé au moins une fois dans sa vie, et aux populations fortement exposées de se dépister régulièrement". "C’est un changement de paradigme que les professionnels de santé et les individus sont capables d’entendre et de mettre en œuvre", affirment les signataires de l'appel. En matière de traitements, l'appel avance qu'on dispose aujourd'hui "de traitements efficaces, qui permettent de réduire considérablement la transmission du VIH, tout en améliorant la qualité et l’espérance de vie des personnes atteintes. Mais le stigmate des personnes séropositives n’a pas disparu. Il convient donc de soutenir les personnes vivant avec le VIH dans tous les aspects de la vie, de renforcer leurs droits, de garantir à tous une prise en charge de qualité au long cours et de soutenir les associations de personnes atteintes : tout ceci est d’utilité publique. Nous avons tous intérêt à ce que les séropositifs aillent bien."

Si l'épidémie de VIH est désormais relativement contenue dans la population générale, il n'en va pas de même dans certaines populations : les gays, les personnes migrantes originaires d’Afrique, les personnes vivant dans les départements français d'Amérique (Guyane tout spécialement) et les personnes usagères de drogues. C'est vers ces populations qu'il convient de mettre en place des " stratégies fortes avec une réelle concentration des ressources".  Plusieurs pistes sont avancées dans l'appel. Concernant les gays, "il faut susciter et soutenir l’innovation dans l’action communautaire" particulièrement dans le champ du dépistage et de la prévention et notamment en travaillant plus activement sur la question de la réduction des risques, l'implantation de centres de santé sexuelle gay ou LGBT. Pour les personnes migrantes originaires d’Afrique, "il faut cesser les politiques et les discours de stigmatisation et de criminalisation des immigrés, qui les éloignent de la prévention et des soins, renforcer les programmes ciblés, garantir l’accès au dépistage, à la médecine et aux traitements, y compris dans le cadre de l’aide médicale de l’Etat." Concernant la Guyane, les signataires insistent sur le "contexte d’épidémie généralisée" et  le "caractère artificiel des frontières". Ils demandent la "mise en place de services innovants allant au devant d’une mosaïque de communautés pour atteindre toutes les populations" et le renforcement des "services sociaux et de santé (…) et l’accès effectif aux droits pour assurer la continuité de la prise en charge." Enfin, pour les personnes usagères de drogues : "il faut oser une politique de promotion des droits quand les politiques répressives limitent les potentialités de la prévention. Il faut continuer et renforcer la réduction des risques pour que les acquis de la lutte contre le VIH profitent également à la lutte contre le virus de l’hépatite C. Bref, réaffirmer le primat de la santé sur la répression."

Comme on le voit, cet appel n'est rien moins qu'une feuille de route, un programme dont les pouvoirs publics feraient bien de s'inspirer. Publié le 17 juillet, l'appel n'a pas tardé à avoir une réponse. C'est la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot qui s'y est collée dans une interview à "Libération" (19 juillet.), une répétition avant sa venue lundi 19 juillet à la conférence de Vienne. La ministre a manifestement saisi l'esprit de l'appel et la colère qu'il sous-tend. Elle tente d'ailleurs de rassurer puisqu'elle réaffirme "l'engagement de la France sur le plan international, mais aussi sur le plan national où nous sommes en train de préparer le 5e plan de lutte, qui doit traduire une inflexion forte de la politique de santé en ce domaine, car je pense que nous sommes aujourd’hui en mesure de casser l’épidémie dans notre pays." Plus concrètement, la ministre annonce des efforts en matière de dépistage. "Nous entendons (…)  réformer le dispositif du dépistage anonyme et gratuit. Sur des groupes plus ciblés, et en particulier les gays, je veux ouvrir, dès 2011, dix centres de dépistage dans lesquels les associations interviendront. Sur ce point, nous devons encore régler quelques difficultés juridiques. Mais, je le redis, sur le dépistage, je n’ai qu’un objectif : le déstigmatiser, le banaliser."


Autre point évoqué, mais très timidement : les salles d'injection et le rapport favorable de l'Inserm à ce propos. "Je constate que l’Inserm, et au-delà la communauté médicale, a émis une recommandation favorable à la mise en place expérimentale de centres de consommation supervisés. Il nous revient de prendre en considération cet avis et d’engager une concertation avec tous les partenaires concernés, notamment les collectivités locales", explique la ministre qui ne signera pas l'appel de Vienne. Reste à espérer que durant son passage à la conférence, la ministre fera d'autres annonces. Il faudra faire vite car le sida n'est pas une préoccupation ministérielle constante. Demain, Roselyne Bachelot passera la journée à suivre une étape du Tour de France !

Photo : Sophie-Seronet