VIH : nouveau cas de rémission en Suisse

Publié par Fred Lebreton le 20.07.2023
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En amont de la conférence IAS 2023 qui se tiendra du 23 au 26 juillet à Brisbane (Australie) en présentiel et en visio, l’Institut Pasteur annonce (20 juillet), un nouveau cas de rémission du VIH. Surnommé le « patient de Genève », cette personne est en rémission du VIH depuis 20 mois suite à une greffe de moelle osseuse en absence de mutation protectrice.

Un cas particulier ?

C’est devenu un marronnier, presque un passage obligé. À chaque nouvelle conférence internationale sur le VIH, l’annonce d’un nouveau cas de « guérison » du VIH. Et la conférence IAS 2023 n’y coupe pas avec ce nouveau cas qui sera présenté le 24 juillet par le Dr Asier Sáez-Cirión, responsable de l’unité Réservoirs viraux et contrôle immunitaire à l’Institut Pasteur et la professeure Alexandra Calmy, responsable de l’Unité VIH aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). C’est elle qui a pris la succession de Bernard Hirschel. La personne, dont la situation est présentée, vit avec le VIH depuis le début des années 1990 et a toujours suivi un traitement antirétroviral. En 2018, pour traiter une forme particulièrement agressive de leucémie (cancer du sang), elle a été soumise à une greffe de cellules souches. Un mois après la greffe, les tests ont montré que les cellules sanguines de la personne avaient été entièrement remplacées par les cellules du donneur, ce qui a été accompagné par une diminution drastique des cellules qui portaient le VIH. Le traitement antirétroviral a été progressivement allégé et définitivement arrêté en novembre 2021. Les analyses réalisées pendant les 20 mois qui ont suivi l’arrêt du traitement n’ont détecté ni particules virales, ni réservoir viral activable, ni augmentation des réponses immunitaires contre le virus dans l’organisme de cette personne. Ces preuves n’excluent pas que le virus persiste encore dans l’organisme (notamment dans les fameux réservoirs), mais elles permettent à l’équipe scientifique de considérer le cas du « patient de Genève » comme un cas de rémission de l’infection par le VIH. Il s’agit du sixième cas de rémission VIH (voir plus bas) documenté dans le monde depuis 2008. Dans tous les cas précédents, la greffe était issue d’un-e donneur-se portant la rare mutation génétique CCR5 delta 32, connue pour rendre les cellules naturellement résistantes au VIH. La particularité de ce patient, suivi à Genève (Suisse), réside dans le fait que la greffe a été issue d’un donneur non porteur de la fameuse mutation CCR5 delta 32. Ainsi, contrairement aux cellules des autres personnes considérées guéries, les cellules de cette personne restent « permissives » au VIH. Et, pourtant, le virus reste indétectable 20 mois après l’interruption du traitement antirétroviral.  « Ce qui m’arrive est magnifique, magique, nous sommes tournés vers l’avenir », déclare le patient de Genève dans un communiqué de l’Institut Pasteur. « Bien que ce protocole ne soit pas transposable à large échelle à cause de son agressivité [clinique, ndlr], ce nouveau cas apporte des éléments inattendus sur les mécanismes d’élimination et de contrôle des réservoirs viraux, qui seront importants pour l’élaboration de traitements curatifs du VIH », explique, de son côté, Asier Sáez-Cirión. « Nous explorons, avec cette situation singulière, des voies nouvelles dans l’espoir que la rémission, voire la guérison du VIH, ne soit plus un événement exceptionnel », ajoute Alexandra Calmy.

Guérison ou rémission ?

Doit-on parler de guérison ou de rémission dans le cas du « patient de Genève » ? La différence entre la guérison du VIH et la rémission du VIH réside dans le caractère permanent ou temporaire de la suppression du virus. On parle de guérison du VIH quand le virus est complètement éliminé du corps d'une personne vivant avec le VIH, et cette personne ne nécessite plus aucun traitement antirétroviral pour maintenir le virus sous contrôle depuis plusieurs années. On parle de rémission du VIH quand le virus est maintenu sous contrôle à un niveau indétectable dans le corps sans traitement antirétroviral, mais qu’il n'est pas complètement éliminé. En résumé, la guérison du VIH signifie une élimination complète et permanente du virus, tandis que la rémission du VIH signifie une suppression contrôlée et temporaire du virus. C’est pourquoi, plutôt que de « guérison », les experts-es préfèrent parler de « rémission ». Autre point de vigilance : les experts-es estiment qu'un traitement curatif fondé sur une greffe de cellules souches n’est pas transposable à l’ensemble des personnes vivant avec le VIH. C'est une procédure complexe et risquée (potentiellement mortelle). « Il est nécessaire de trouver un donneur compatible au niveau immunogénétique pour éviter le rejet de la greffe », expliquait Asier Sáez-Cirión à France Info en février dernier en commentant le cas du « patient de Düsseldorf ». « De plus, étant donné que moins de 1 % de la population générale porte cette mutation protectrice du VIH, il est très rare qu’un donneur de moelle compatible ait cette mutation. Au final, il s’agit d’une situation exceptionnelle quand tous ces facteurs coïncident pour que cette greffe soit un double succès de guérison, de la leucémie et du VIH », concluait le chercheur.

Qui sont les autres cas ?

Là aussi il y a débat si on dissocie les cas de rémission et de guérison. Mais si on les regroupe, nous comptabilisons à ce jour six cas documentés depuis 2008 (avec désormais le « patient de Genève ») :

  • Novembre 2008 : Timothy Ray Brown (le « patient de Berlin) : En 1995, l’Américain qui vit à Berlin apprend qu’il a contracté le VIH. Il est suivi médicalement. En 2006, on lui diagnostique une leucémie. Pour le soigner de ce cancer, son médecin, Gero Hütter (université de Berlin), lui propose une greffe de cellules souches d'un donneur qui a une mutation génétique rare lui conférant une résistance naturelle au VIH. Timothy Ray Brown décède le 29 septembre 2020, à l'âge de 54 ans, des suites d’un cancer (sans lien avec le VIH qui n’est jamais revenu). Il a longtemps été (parfois malgré lui) le symbole du « HIV cure » (guérison du VIH). Les dernières années avant son décès, il a beaucoup milité pour faire progresser la recherche sur le cure.

  • Mars 2020 : Adam Castillejo (le « patient de Londres ») : Il vivait avec le VIH depuis neuf ans lorsque ses médecins lui ont diagnostiqué une leucémie en 2012. Adam Castillejo est entré en rémission du VIH après avoir reçu une greffe de moelle osseuse pour son lymphome de la part d’un donneur porteur d'une mutation génétique rare. Grâce à la greffe, son organisme a recréé un système immunitaire résistant au virus. La méthode est similaire à celle utilisée sur Timothy Ray Brown.

  • Février 2022 : La « patiente de New York » : Dans ce troisième cas présenté à la Croi 2022, il s’agit, pour la première fois, d’une femme vivant avec le VIH (diagnostiquée en 2013) et atteinte d’une leucémie depuis 2017. Cette patiente a subi une greffe de cellules souches du sang du cordon ombilical, qui sont plus largement disponibles que les cellules souches adultes utilisées dans les greffes de moelle osseuse. Les cellules souches des cordons ombilicaux n’ont pas non plus besoin d’être aussi étroitement appariées au receveur que les cellules de la moelle osseuse. Dans le cadre de son traitement contre la leucémie, la patiente avait également reçu un traitement à partir du sang de cordon ombilical pour son cancer d’un donneur partiellement compatible et du sang d’un proche parent. Un an après cette greffe, la patiente de New York était en rémission virale du VIH et plus aucune trace du virus n’a été détectée chez elle depuis. En février 2022, elle n'était plus sous traitement ARV depuis 14 mois, sa charge virale était indétectable, ses CD4 étaient stables et ses anticorps étaient devenus négatifs au VIH. Sa leucémie était également en rémission.

  • Juillet 2022 : Le patient de City of Hope : Celui que l’on sermonne le « patient de City of Hope » (du nom du centre de cancérologie californien où il est traité) est un homme gay, séropositif et atteint d’un cancer du sang. Comme les autres cas, ce patient a bénéficié d’une greffe de cellules souches qui a renouvelé son système immunitaire. Les cas décrits ont tous un point commun : leur donneur-se présentait une mutation rare d’un gène dit CCR5 delta-32. Elle rend le système immunitaire résistant aux principales souches du VIH. Le patient de City of Hope a ainsi reçu en 2019 une greffe de moelle osseuse. Deux ans plus tard, il cessait de prendre ses antirétroviraux, le VIH étant devenu indétectable dans son organisme. Ce cas est intéressant dans le sens où ce patient, âgé de 67 ans, vit avec le VIH depuis plus de trente ans. Il est, à ce jour, le patient le plus âgé à avoir été « guéri » et cela montre donc qu’une rémission/guérison par greffe de cellules souches peut bénéficier à une personne relativement âgée.

  • Février 2023 : Le « patient de Düsseldorf » : Le 20 février 2023, la revue scientifique Nature publie un article sur un nouveau cas de « guérison » suite à une greffe de moelle osseuse à partir de cellules de donneurs résistants au VIH. Celui qu’on surnomme le « patient de Düsseldorf » (Allemagne) était séropositif au VIH et souffrait d’une leucémie. Résistant à tous les traitements, ses médecins ont cherché un-e donneur-se de moelle osseuse portant une mutation génétique qui empêche naturellement le VIH d'entrer dans les cellules, la mutation génétique CCR5 delta-32. Cette greffe a été un vrai succès contre la leucémie et contre le VIH. Quatre ans après l’arrêt total de ses traitements anti-VIH, le patient de Düsseldorf n'avait plus aucune trace du VIH détectable.


Le cas du « patient de Genève » sera largement diffusé et débattu dans les prochains jours dans les médias et sur les réseaux sociaux. La recherche dans le Cure (guérison) avance et peut être que ce nouveau cas permettra de faire un nouveau bond en avant. La prudence reste de mise et il ne faudrait pas donner de faux espoirs de guérison avec ces six cas de rémissions qui demeurent des cas isolés et non transposables aux 39 millions de personnes vivant avec le VIH dans le monde.

 

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Le géant pharmaceutique et la "stratégie des brevets" : "Il a maximisé les profits en ralentissant le développement d'un médicament contre le VIH"

par Giuseppe Benedini

Selon certains documents publiés par le New York Times, Gilead aurait retardé la distribution d'une nouvelle version d'un médicament pour prolonger la durée du brevet d'une série de médicaments déjà très performants. La défense de l'entreprise : "Nous avons toujours mis la sécurité des patients au premier plan"

 "Il a maximisé les profits en ralentissant le développement d'un médicament contre le VIH"

Une société pharmaceutique est accusée d'avoir délibérément retardé le développement d'une nouvelle version d'un de ses médicaments, alors qu'elle avait la preuve qu'elle pourrait être plus sûre pour les patients, dans le but de maximiser les profits en prolongeant au maximum la durée de vie du brevet sur la version précédente du même médicament.

Selon les révélations du New York Times , qui cite des documents internes, Gilead a décidé en 2004 d' arrêter la recherche d'un nouveau médicament contre le VIH avec l'intention de maximiser les bénéfices d'un médicament déjà sur le marché - mais, en théorie, plus nocif pour la santé des patients.

Gilead, qui est l'une des plus grandes sociétés pharmaceutiques au monde, semble avoir utilisé ce que le New York Times appelle une tactique traditionnelle de l'industrie : tirer parti du système américain des brevets pour protéger les monopoles lucratifs sur les médicaments les plus vendus .

À l'époque, Gilead disposait déjà de deux traitements anti-VIH très efficaces, tous deux basés sur une version d'un médicament appelé ténofovir. Le premier de ces traitements aurait manqué de protection par brevet en 2017, date à laquelle les concurrents auraient pu introduire des alternatives moins chères.

Le médicament qui aurait été "arrêté" en 2004, à l'époque encore aux premiers stades de l'expérimentation, était une version mise à jour du ténofovir. Selon le New York Times , les dirigeants de Gilead savaient qu'il avait le potentiel d'être moins toxique pour les reins et les os des personnes traitées que la formulation précédente ; un chiffre qui ressortirait également des mémorandums internes découverts par les avocats qui poursuivent Gilead au nom des patients.

Malgré les avantages possibles, les dirigeants auraient conclu que la nouvelle version risquait, en fait, de "concurrencer" le médicament que l'entreprise avait déjà à vendre.et toujours protégés par des brevets : s'ils avaient retardé le lancement du nouveau produit juste avant l'expiration des brevets existants, l'entreprise aurait alors pu augmenter significativement la durée pendant laquelle au moins un de ses traitements contre le VIH resterait protégé par l' exclusivité .

La « stratégie d'extension de brevet », comme elle est appelée à plusieurs reprises dans les documents de Gilead cités par le New York Times , aurait permis à la société de maintenir des prix élevés pour ses médicaments à base de ténofovir : ce faisant, la société biopharmaceutique aurait pu faire passer les patients au nouveau médicament peu de temps avant que des génériques moins chers n'arrivent sur le marché.Une stratégie qui aurait permis au ténofovir de valoir des milliards à l'entreprise et de rester un succès commercial pendant des décennies. Gilead n'a décidé d'introduire la nouvelle version du médicament qu'en 2015 : dix ans après ce qui, selon le journal, aurait été le possible lancement sur le marché si l'entreprise n'avait pas arrêté sciemment son développement, permettant ainsi au nouveau brevet d'être valable jusqu'en 2031

au moins La libération retardée du nouveau traitement fait maintenant l'objet de poursuites judiciaires étatiques et fédérales dans lesquelles quelque 26 000 patients qui ont pris les anciens médicaments anti-VIH de Gilead affirment que la société les a inutilement exposés à des problèmes rénaux et osseux .

Deborah Telman
 , vice-présidente exécutive de Gilead, a déclaré que les décisions de recherche et développement de l'entreprise ont toujours été et continuent d'être "motivées par le désir de fournir des médicaments sûrs et efficaces aux personnes qui les prescrivent et les utilisent" Gilead a pris la décision d'arrêter le développement du médicament en 2004 car à l'époque les données ne démontraient pas qu'il était suffisamment différent du ténofovir en termes d'efficacité, de sécurité et de tolérabilité pour soutenir le développement continu. Il est inexact de dire que la décision d'arrêter le développement était fondée » sur une stratégie de brevets.

D'après Iqvia, un fournisseur mondial d'informations, de technologies innovantes et de services de recherche clinique, spécialisé dans l'utilisation des données et de l'expertise scientifique pour aider les clients à identifier les meilleures solutions pour leurs patients, une génération de médicaments Gilead coûteux contenant la nouvelle itération du ténofovir représente aujourd'hui la moitié du marché du traitement et de la prévention du VIH, avec des prix courants approchant les 26 000 dollars par an, alors que les versions génériques de son prédécesseur, comme Truvada, dont les brevets ont expiré, coûtent désormais pas moins de 400 dollars par an .