VIH : un documentaire russe brise les tabous

Publié par jfl-seronet le 15.03.2020
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Mondeépidémiologie

Succès inattendu pour le documentaire russe : « Une épidémie dont on ne parle pas », réalisé par Iouri Doud. En quelques jours, ce film qui aborde la question du sida en Russie, a dépassé les quatorze millions de vues sur YouTube. Succès étonnant qui a surpris tout le monde, dont les autorités de santé du pays. Ce n’est certes pas la première fois que la situation de la lutte contre le VIH suscite des inquiétudes et fait l’objet de publications, mais pour la première fois, le sujet marque l’intérêt du grand public et d’un certain nombre d’acteurs-rices institutionnels-les qui faisaient tout pour l’ignorer.

Comme le note Courrier international (18 février), la presse nationale évoque assez peu ce sujet « tabou » qu’est la lutte contre le VIH. Sujet qui, avec le film de Iouri Doud, « semble retrouver sa place dans l’espace public » et retenir « l’attention des autorités ». Selon les statistiques officielles, on compte plus d'un million de personnes vivant avec le VIH dans le pays. En 2019, 37 000 personnes sont décédées des suites du sida dans le pays, soit en moyenne 100 personnes par jour, a d’ailleurs rappelé le site gazeta.ru. L’épidémie a des caractéristiques bien particulières. « 60 % des cas d’infection se produisent par contact hétérosexuel, 80 % des malades connaissent leur statut, mais moins de la moitié reçoivent un traitement ». Comme l’explique Courrier International, Iouri Doud, journaliste et célèbre blogueur (sa chaîne, VDoud, compte 6,76 millions d’abonnés), a un objectif simple avec ce film : « Expliquer aux gens – principalement aux jeunes – comment ne pas se retrouver dans ces statistiques ». Le film vise aussi à montrer que les personnes vivant avec le VIH sont constamment victimes de discrimination en Russie. Le film d’une heure et demie est constitué d’une série d’entretiens avec des personnes vivant avec le VIH, des experts-es médicaux-ales et des personnalités engagées dans la lutte contre le VIH. « Chaque intervenant a son rôle : partager avec le public une expérience personnelle, enseigner des règles simples sur la protection sexuelle et rappeler l’information largement connue, mais qui n’apparaît pas souvent dans l’espace médiatique », explique Courrier International. Le succès de ce film est tel que l’Onusida, elle-même, y a consacré un reportage. « Ce documentaire met en évidence que les jeunes Russes ne disposent toujours pas des informations de base sur le VIH. Beaucoup ignorent la différence entre le VIH et le sida ou ne savent pas comment le virus se transmet ni que le traitement est efficace. On peut toucher une personne vivant avec le VIH, s’échanger des habits, nager dans la même piscine, boire dans la même tasse, se prendre dans les bras, s’embrasser. Cela ne sert à rien de faire des manières avec les personnes séropositives. Il vaut mieux être intransigeant pour ce qui est des relations sexuelles non protégées et de la consommation de drogues qui demeurent les deux principaux modes de transmission du VIH », a expliqué Iouri Doud à l’Onusida. Même les autorités de santé russes ont salué le film. « L’importance du film de Iouri Doud sur le VIH est indéniable. Il apporte beaucoup d’informations essentielles et motive la population à se faire dépister », a ainsi déclaré Oleg Salagai, ministre adjoint de la Santé, sur la chaîne Telegram. Oleg Salagai souligne aussi que le film attire l’attention sur la stigmatisation dont sont victimes les personnes vivant avec le VIH. « Le VIH n’est plus un arrêt de mort. Il est très important que les personnes vivant avec le VIH aient accès à un traitement afin de s’épanouir et de vivre en bonne santé », a-t-il écrit. De son côté, Alexei Kudrin, président de la Cour des comptes de la Fédération de Russie, a promis d’évaluer l’efficacité des programmes nationaux de prévention et de soins du VIH. « La Cour des comptes analysera, cette année, l’efficacité des ressources que le gouvernement alloue aux personnes vivant avec le VIH dans la Fédération de Russie », a-t-il annoncé, selon l’Onusisda. Et le premier vice-président de la commission Santé de la Douma (l’équivalent russe de l’Assemblée nationale), Fedot Tumusov, a invité les membres du Parlement à regarder le film et à réfléchir sur la situation du VIH au sein de la Fédération de Russie. Il prévoit également d’organiser une table ronde à la Douma pour trouver des moyens d’améliorer l’accès à la prévention et au traitement du VIH. « Le film de Youri Doud rencontre un écho incroyable auprès du public. Toutefois, même un tel succès ponctuel ne suffit pas. Nous avons besoin d’activités de sensibilisation coordonnées et pérennes couplées à des actions programmatiques afin de garantir à toutes et à tous l’accès au dépistage et au traitement du VIH », a indiqué Alexander Goliusov, directeur par intérim de l’équipe de l’Onusida d’appui à l’Europe de l’Est et l’Asie centrale. En effet, cette région à laquelle la Fédération de Russie appartient enregistre actuellement la plus forte progression de l’épidémie du VIH dans le monde. Dans le pays, la plupart des nouvelles infections au VIH touchent les populations clés, notamment les personnes s’injectant des drogues, et ce, malgré l’efficacité éprouvée des programmes de réduction des risques, là où ils sont disponibles, pour réduire les nouvelles contaminations au VIH. L’accès insuffisant à du matériel d’injection stérile et l’absence de traitement de substitution aux opiacés réduisent en effet à néant les efforts du pays pour empêcher les infections au VIH parmi les personnes consommant des drogues injectables, note l’Onusida.

En France, c’est le blog de Daniel AC Mathieur qui a fait connaître l’initiative du blogguer russe Iouri Doud. Le 17 février dernier, le bloggeur français rappelait que le film de Iouri Doud prouve « aussi au grand public que la question de la délivrance des antirétroviraux aux personnes séropositives est centrale. Fin 2018, seules 45 % des personnes séropositives recevaient un traitement pris en charge par l’État, alors que la stratégie fédérale adoptée en 2020 souscrit à l’objectif de 90 % de l’Onusida. Les moyens budgétaires sont insuffisants, et les appels d’offres du ministère de la Santé, mal organisés, ont débouché sur des problèmes de disponibilité et d’interruption des traitements ». Et le commentateur d’expliquer : « C’est sur ce point que va d'abord se pencher la chambre fédérale des comptes, et on devrait espérer, compte tenu des déclarations faites par son président Alexeï Koudrine après le film de Iouri Doud, qu’elle conclue à la nécessité de financements supplémentaires. Chef de file des libéraux russes, toujours dans la course pour le pouvoir, il a intérêt, à peu de frais, à se donner une image sociale et à s’attirer la sympathie de plus d’un million de Russes sachant qu'ils vivent avec le VIH, nombre qui augmente encore tous les jours ».

Depuis des années, les représentants-es de l’Onusida dont Michel Kazatchkine, envoyé spécial de l’Onusida en Europe de l’Est et Asie centrale, alertent sur la situation russe, sans grand succès. Lors de la conférence mondiale sur le VIH d’Amsterdam en 2018, Michel Kazatchkine expliquait : « 75 % des cas concernent la Russie, 10 % l’Ukraine et les autres cas d’autres petits pays de la fédération de Russie. 56 % des cas de décès reliés au sida se situent en Russie et 24 % en Ukraine. C’est aussi une région où la mortalité remonte également avec les contaminations, ce qui, dans le cadre de la quête de la fin du sida, est inacceptable", développe l’ancien directeur du Fonds mondial. Notamment quand cela concerne des groupes stigmatisés et criminalisés dans la région, ce qui révèle la faible fiabilité des rapports officiels des autorités et leur véracité, notamment concernant le fardeau de l’épidémie porté par les travailleurs-euses du sexe. En Russie, 50 % des cas concernent des usagers de drogues. Avec une nouvelle population concernée : les migrants-es qui se déplacent pendulairement au sein de la fédération de Russie. Il y a aussi les personnes déplacées depuis l’annexion de la Crimée. « Ces chiffres sont notamment dus aux mauvaise lois [stigmatisantes et pénalisant les minorités] qui ne permettent pas de répondre à l’épidémie et d’atteindre les personnes concernées. Je suis peu confiant quant à la réussite d’inverser cette tendance », déplorait alors Michel Kazatchkine. Pas d’éducation sexuelle, pas de capotes, pas de traitements de substitution, quasiment rien de financé par les autorités, et les rares choses faites sont menées par des ONG très courageuses, mais fragiles. C’est l’une des raisons qui alimente si fortement l’épidémie. Mais, dans cet océan de mauvaises nouvelles, quelques courants contraires sont visibles. Le responsable du Centre fédéral sur le sida en Russie de l’époque, Vadim Podrovski, avait alors tenu à revenir sur quelques avancées faites par le gouvernement russe. « En Russie, il y a des choses positives et négatives à dire. Le gouvernement a augmenté les financements pour le sida de 18 à 30 millions de roubles l’année dernière. Avec une volonté de traiter les personnes séropositives dépistées et d'augmenter leur nombre de 300 000 à 380 000 personnes sous traitement l’année dernière ». Mais évidemment, cela ne peut faire de l’ombre à l’effarant abandon des groupes les plus vulnérables : « Il y a des difficultés à accéder aux traitements pour les groupes les plus à risques », admettait-il.

Le grand intérêt de ce que se passe aujourd’hui, c’est que le sursaut vient de la Russie, elle-même, et pas de l’étranger. Ce qui peut tout changer en termes de prise de conscience. D’autant que des initiatives bilatérales sont prises en matière de renforcement de lutte contre le VIH. Il y a quelques semaines, par exemple, le professeur Willy Ronzenbaum et l’association Aremedia étaient invités à Perm, dans l’Oural – un des foyers historiques de l’épidémie de VIH dans la Fédération de Russie –  à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida. Lors de ce déplacement, Willy Ronzenbaum avait insisté, lors d’interviews à différents médias, sur la lutte contre « l’épidémie de réactions sociales inadaptées, frein principal à l’accès au dépistage (et au soin) des populations-clé, moteur de l’épidémie cachée ». Il avait souligné le fait que la Fédération de Russie était un des seuls pays où l’incidence progressait (près de 100 000 nouvelles contaminations annuelles ces dernières années et entre 1 million et 1 400 000 personnes vivant avec le VIH dans ce pays). Ses propos avaient connu un large écho dans les médias. Comme dans d’autres régions du monde, un des problèmes majeurs est le dépistage des populations-clé qui sont actuellement éloignées de l’offre publique de droit commun, notamment du fait,  des discriminations et des stigmatisation sociales. D’ailleurs, sur ce point, courant 2020, en partenariat avec le Centre sida régional  de Perm et deux associations communautaires (la Fondation Zerkalo et Antinarkoticheskyie Programmi), l’association française Aremedia adaptera aux conditions locales le dispositif territorial « Hôpital Hors Les Murs » qui a fait ses preuves depuis 2001 en Île-de-France, en partenariat avec l’Hôpital Fernand-Widal (AP-HP). C’est le pari du film de Iouri Doud comme de ce partenariat franco-russe : changer la situation en Russie sur le VIH.