Washington 2012 : de l’espoir sous conditions de ressources

Publié par jfl-seronet le 30.08.2012
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IAS Washington 2012financement
Fin juillet, s’achevait la 19e conférence internationale sur le sida. Quelques semaines plus tard, il est temps de tirer quelques pistes de ce qui s’est déroulé lors de ce rassemblement mondial des activistes de la lutte contre le VIH/sida. Il y a un peu d’espoir, des chiffres qui alarment, des idées pour l’avenir, mais aussi des craintes notamment quant au financement de la lutte.
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De l’espoir, il en faut. Il en faut pour avoir envie de se battre, maintenir, forte, la mobilisation, avoir confiance en l’avenir. Ceci explique sans doute que de nombreuses dépêches d’agences de presse concluent sur une conférence "pleine d'espoir de vaincre l'épidémie". Il n’en reste pas moins que cet enthousiasme est fragile, très fragile. Et que cet espoir auquel tous les militants se raccrochent n’est pas sans conditions et ne doit pas non plus voiler la réalité.
 
Quel espoir… sans argent ?
Dans un contexte de crise économique et financière, le problème des financements est resté entier. Certes la France a fait son annonce sur la TTF à la française… mais on reste loin des objectifs globaux pointés lors de la conférence de Washington. On peut, par exemple, rappeler ce que disait (28 juillet) Michel Sidibé, directeur exécutif de l’ONUSIDA au journal "Jeune Afrique". L’hebdo l’interrogeait sur les "prochaines sources de financements internationaux en ces temps de restrictions budgétaires dans les pays du Nord". Que répondait le directeur de l’agence onusienne ? "Plus de 80 % des patients traités en Afrique le sont grâce à des aides internationales. Cette dépendance est trop importante, mais j'observe un effort croissant sur le continent [africain, ndlr] via de nouveaux mécanismes comme la mise en place d'une assurance maladie obligatoire au Rwanda, le fonds kényan ou l'impôt sida au Zimbabwe. Pour générer de nouvelles ressources, on pourrait imaginer d'autres taxations : sur les transactions financières, les téléphones portables, le transport aérien..." Un peu d’espoir donc, des solutions qui existent déjà, et du réalisme aussi car, dans la même interview, il expliquait qu’en Afrique : 4,8 millions de personnes sont en attente de traitement et que celles qui ont la chance de l’être le sont avec des médicaments de première génération…  Bill Gates (Microsoft), co-président de sa fondation "Bill and Melinda Gates", s’est, lui aussi, montré très pessimiste lors d’une des premières sessions de la conférence. "Il est clair que même si on optimise au mieux la façon de faire ce travail, les fonds ne seront pas suffisants pour traiter toutes les personnes qui auront besoin de traitement", a-t-il prévenu. Voilà où nous en sommes encore.
 
Le discours change
Une chose est sûre : le discours a changé à Washington. Les grandes voix de la lutte contre le sida, Michel Sidibé entre autres, s’appuient moins sur les ressorts de la charité vis-à-vis du Nord ("Il faut donner des ARV au Sud. Il faut que tout le monde se mette à la TTF", etc.) sans doute parce que le cynisme poli qui leur est de plus en plus opposé montre bien les limites de cette stratégie. Les grandes voix semblent davantage raisonner sur le fait qu’un traitement pour tous est possible, pas seulement en en appelant à la générosité des pays riches, mais en promouvant ce que Michel Sidibé appelle : "Un nouveau type de partenariat avec les pays émergents pour la recherche et la production d'antirétroviraux". Ce n’est pas simple non plus, mais cela aurait pour avantage que les pays du Sud dépendent moins de pays du Nord de plus en plus pingres. Dans son intervention en clôture de la conférence, Bill Clinton s’est voulu plus optimiste. Il estime que les donateurs continueront à apporter les fonds nécessaires pour combattre le VIH sida et qu’ils le feront d’autant plus si cela marche. Façon Clinton, cela donne : "Si nous pouvons tous produire des résultats, je pense qu'il y aura de l'argent. Nous devons continuer à prouver sans cesse que nous utilisons cet argent au mieux". C’est très clairement un appel à la transparence comme à l’efficience. "Je pense que nous avons besoin d'un nouveau niveau de transparence pour tous les dollars dépensés par les pays, les donateurs et les ONG", a-t-il fait valoir.
 
Y’a pas que l’argent dans la lutte !
"Mais l'argent n'est pas le seul défi pour mettre fin à l'épidémie", a souligné la professeur Françoise Barré-Sinoussi, Nobel de médecine 2008 et nouvelle présidente de l’IAS (International AIDS Society qui organise la conférence mondiale). "Nous devons régler le problème posé par le fossé entre ce que produit la science et son application dans un contexte de ressource limitée", a-t-elle dit dans son discours de clôture. "Nous devons mettre en place des systèmes de santé, former du personnel médical et toucher tous les patients dans les pays en développement", a-t-elle poursuivi. "En tant que lauréate du Nobel il est de mon devoir de m'engager totalement pour défendre les valeurs que nous partageons tous ici, à savoir l'égalité de l'accès à la prévention, au traitement et aux soins", a-t-elle ajouté. Elle a aussi plaidé avec force pour que "cessent partout où elles existent la stigmatisation, la discrimination, la violence et les politiques répressives contre les homosexuels, les personnes usagères de drogues et les travailleuses du sexe". Françoise Barré-Sinoussi a aussi jugé "inacceptable" que les lois de la propriété intellectuelle protégeant les brevets des laboratoires pharmaceutique entravent les soins. "Nous avons vu des progrès quant à la mise en œuvre des outils scientifiques dont nous disposons", a-t-elle ajouté. Cependant, "nous devons au cours des deux prochaines années poursuivre la mobilisation du plus grand nombre possible de personnes, de nouveaux talents, de scientifiques, de militants et de leaders politiques et gouvernementaux", a prévenu Françoise Barré-Sinoussi.
 
A l’Est, beaucoup de nouveaux… cas !
Les chiffres font mal. Ils ont d’ailleurs "terni" l’enthousiasme de la fin de la conférence, estime l’AFP. Ces chiffres, ce sont ceux de l'explosion des cas d'infection par le VIH en Europe de l'Est depuis dix ans. "La mortalité due au sida a reculé de 35 % dans le monde ces dix dernières années et l'incidence des nouvelles infections a diminué de plus de 20 % en cinq ans, sauf dans sept pays qui font totalement exception et dont cinq se trouvent en Europe de l'est et en Asie centrale", a expliqué durant la conférence le Pr Michel Kazatchkine, nouveau envoyé spécial de l'ONU pour le VIH/sida dans cette région. Dans ces pays, "la mortalité et l'incidence des infections s'est accrue de plus de 25 %", a précisé l'ancien directeur du Fonds mondial contre le sida. Selon les dernières statistiques de l'ONUSIDA, 1,5 million de personnes vivaient avec le VIH en 2008 en Biélorussie, en Russie, en Ukraine, en Roumanie, en Moldavie (Europe de l'est) et au Kazakhstan, en Ouzbékistan, au Kirghizstan, au Tadjikistan et au Turkménistan (Asie centrale), soit une progression de 66 % depuis 2001. Parmi elles, 170 000 venaient de contracter l'infection. En Russie, dans cinq régions du pays, les infections ont grimpé de 700 % de 2001 à 2008 et aujourd'hui un Russe sur cent est infecté, souligne Michel Kazatchkine. Dans ces pays, la forte augmentation des infections résulte essentiellement du partage des seringues parmi les toxicomanes. "Plus de 60 % des cas cumulés sont liés directement au partage des seringues et au fait que les politiques publiques ne reconnaissent pas la réduction des risques" ou la valeur prouvée des traitements substitutifs comme la méthadone, explique-t-il. Ce n’est une découverte pour personne, mais la Russie refuse quasiment tout programme d’échanges de seringues alors que les personnes consommatrices de drogues représentent 64 % des personnes infectées par le VIH et seulement 18 % des celles ayant accès à un traitement antirétroviral.  Et on voit mal comment cette situation, pourtant déjà dramatique, pourrait s’améliorer puisque la Russie compte augmenter l’année prochaine son budget pour la défense et baisser celui qu’elle consacre à la santé. Dans cette région Europe de l'est et Asie centrale où le taux d'accès aux antirétroviraux est de seulement 23 %, on voit mal où est l’espoir… d’une fin de l’épidémie.
 
La position américaine
Il y aura eu beaucoup d’autocongratulation à Washington… C’est un peu la loi du genre dans ce type de rassemblement. Beaucoup de discours religieux aussi, c’est presque un art de vivre aux Etats-Unis. Et des déclarations politiques sur l’engagement américain. C’est la secrétaire d'Etat Hillary Clinton qui a illustré le volontarisme à l’américaine. "Nous ne reculerons pas, nous ne diminuerons pas nos efforts et nous nous battrons pour mobiliser les ressources nécessaires afin de parvenir à ce moment historique", avait-elle martelé… évoquant la fin de l’épidémie. Dans son discours, au deuxième jour de la conférence, Hillary Clinton a très longuement parlé du programme PEPFAR (Plan d'urgence du Président des États-Unis pour la lutte contre le sida).

"PEPFAR abandonne progressivement son mode de fonctionnement en urgence et commence à développer les systèmes de santé durables qui nous permettront de vaincre la maladie et de créer une génération sans sida, a ainsi expliqué Hillary Clinton (…) Lorsque le président Obama a pris ses fonctions, nous savions que pour gagner la lutte contre le sida, nous devions cesser d’agir en mode de crise. Nous avons dû changer fondamentalement la façon dont nous-mêmes et nos partenaires mondiaux avions l’habitude de fonctionner." Elle a aussi parlé du Fonds mondial : "De manière cruciale, nous avons nettement amélioré notre coordination avec le Fonds mondial. Alors que nous avions l’habitude de travailler chacun de notre côté, nous nous rencontrons désormais pour décider, par exemple, lequel de nous deux va financer le traitement du sida dans une région donnée, et lequel de nous deux va financer la prestation du traitement. Travailler ensemble est quelque chose de nouveau pour eux comme pour nous, mais je pense que cette démarche est porteuse de résultats futurs pour nous tous] Certes, ces changements stratégiques ont nécessité de gros efforts. Mais la seule chose qui compte finalement, c’est que nous puissions sauver des vies supplémentaires, ce qui est le cas". Elle a aussi indiqué que "le PEPFAR restera au centre de l’engagement des Etats-Unis pour une génération sans sida (…) Nous souhaitons que le prochain Congrès, le prochain Secrétaire d’État et tous nos partenaires aux États-Unis et dans le monde entier disposent d’une vue très claire de ce que nous avons appris, et d’une feuille de route montrant ce que nous allons contribuer afin de créer une génération sans sida".


Mais le discours contenait aussi des appels à un rapprochement entre le PEPFAR et le Fonds mondial de lutte contre le sida : une piste qui n’a, semble-t-il, pas beaucoup fait réagir. A part Françoise Barré-Sinoussi et Michel Kazatchkine (ancien directeur du Fonds mondial). Au point presse de l'Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites durant la conférence de Washington, Françoise Barré-Sinoussi et Michel Kazatchkine (ancien directeur du Fonds mondial), interrogés sur ce qu'ils pensaient de ce rapprochement, ont fait part de leurs inquiétudes de voir disparaître ce qui fait l'originalité de ce mécanisme de financement. A savoir, le fait que ce sont les pays récipiendaires qui décident de l'attribution des fonds qui leur sont attribués et non pas les pays donateurs. L’autre questionnement de ces chercheurs est de savoir qui prend les décisions aujourd'hui au Fonds mondial car si les Etats-Unis souhaitent ce rapprochement PEPFAR-Fonds mondial, il n'est pas sur que les pays donateurs (dont l'Europe pour 58 %) aient été consultés...