Yves Yomb, une étoile « désespérément optimiste »

Publié par jfl-seronet le 22.06.2020
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InitiativeYves Yomb

Peu connu en France, en dehors d’un cercle militant, Yves Yomb était une importante figure de la défense des droits humains et de la lutte contre le sida. Dans son pays d’abord, le Cameroun, puis en Afrique et plus largement au niveau international. Seronet revient sur son parcours singulier et marquant, balisé par le courage et l’obstination, qui a pris fin avec son décès le 15 juin dernier, à Paris. Nous avons demandé à ses collègues (1) de nous parler de la place décisive que ce militant africain, ouvertement gay, publiquement séropositif, a eue.

Son engagement dans la défense des droits humains, tout spécialement ceux des minorités sexuelles, est né de son expérience homophobe d’adolescent gay, puis de jeune adulte, lorsqu’il était étudiant. Mais c’est indéniablement l’affaire dite du « Top 50 », au Cameroun, qui constitue le déclic de l’engagement d’Yves Yomb. En janvier 2006, trois organes de presse privés, La Météo, La Nouvelle Afrique et L’Anecdote publient des listes de personnalités publiques présumées homosexuelles. Ces listes mentionnent des hommes et femmes connus (ministres, directeurs-rices de sociétés privées ou publiques, artistes, responsables religieux, sportifs-ves…) prétendument homosexuels-les. Dans un pays où l’homosexualité n’a jamais eu bonne presse, la « divulgation » vaut condamnation et même appel au lynchage. L’affaire marquera durablement la société camerounaise, l’opinion internationale, la communauté LGBT, une fois de plus désignée comme bouc-émissaire, et Yves Yomb, alors jeune salarié dans une banque. Il le rappelait, en 2019, dans une interview au site de Coalition PLUS : « C'était très grave. Avec des amis, nous nous sommes dit que si nous n'agissions pas, personne ne le ferait. » Lui, avec d’autres, le fera, en s’engageant contre une des lois les plus injustes de son pays : celle qui, depuis 1972, criminalise l’homosexualité.  Cette loi parce qu’elle incarne, à elle seule, l’homophobie institutionnelle et son corollaire : la relégation des personnes LGBT+ dans tous les champs de l’existence.

Ses premiers pas de militant, Yves les fait à Alternatives Cameroun, dont il deviendra et restera directeur de nombreuses années. Il y porte « avec une détermination sans faille l’avant-garde du combat pour le droit à la santé des minorités sexuelles, dans l’un des pays du monde où l’homophobie d’État est la plus violente », rappellent des militants-es qui l’ont bien connu. S’investir à Alternatives Cameroun est d’autant plus courageux qu’il s’agit d’une association de défense des droits LGBT+ et de lutte contre le VIH qui porte un centre communautaire de santé sexuelle, dans un pays où l’homosexualité est pénalisée et très sévèrement sanctionnée. Dans ce contexte hostile et dangereux, l’association défend clairement que la lutte contre le VIH ne peut être efficace que si elle s’adosse à la défense des droits humains, dont ceux des personnes LGBT+. Autrement dit, si on ne résout pas la question des discriminations dont ces personnes sont victimes, il ne sera pas possible de mettre fin au VIH, d’autant que les personnes les plus discriminées sont le plus souvent celles qui sont le plus exposées aux risques de s’infecter… ou déjà atteintes par le VIH. Le parcours d’Yves sera marqué par un triple combat : la défense des droits humains, la reconnaissance des minorités sexuelles, la lutte contre le sida. Il défendait « le droit fondamental d'exister et plus encore d'aimer et d'être aimé-e quelles que soient son identité de genre et son orientation sexuelle », rappellent des proches. Il affirmait que cette condition était indispensable au succès de la lutte contre le sida. Alternatives Cameroun, sous sa houlette, se lance, en 2007, dans l’aventure Africagay contre le sida, dont AIDES est membre dès sa création, la même année. Le collectif entend promouvoir la prise en charge des hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes (HSH) dans les stratégies de lutte contre le sida en place en Afrique en donnant, entre autres, plus de visibilité aux difficultés que rencontrent ces personnes au quotidien. Un défi immense alors que deux tiers des pays du continent pénalisent encore l'homosexualité. Le secrétariat du réseau s’installera en 2015 au Cameroun, au siège de l’association Alternatives Cameroun.

« 2007. C’était hier et un siècle aussi. C’est en octobre de cette année que j’ai rencontré pour la première fois Yves, pour le début de l’aventure d’Africagay contre le sida, à Ouagadougou », se rappelle Michel Bourrelly, militant de la lutte contre le sida. « Tout le monde a toujours toutes les qualités après… Lui, c’était différent. Yves était l’incarnation du roseau, long, fin, mais qui jamais ne pliait. Il était de ceux qui ne pensent pas qu’il faut être austère et sérieux pour être efficace et juste. Il aimait la vie et les rires autant que les défis et les enjeux improbables. Il a su lutter, dans un monde hostile, pavé de faux amis, sans jamais fléchir, ni abandonner ses objectifs de lutte contre le sida et tout son lot de discriminations inséparables. Il savait ce qu’il voulait pour lui comme pour tous ceux dont il était le porte-voix dans un pays si stigmatisant pour ceux qui sont jugés différents. Il rêvait de changer le monde, et en l’écoutant on pensait qu’on y arriverait un jour. Nos ateliers étaient fous, tant cela partait dans tous les sens, tant il y avait d’attentes, tant le retard était grand. Ils étaient fous, mais créatifs, et dans ce bouillonnement d’idées Yves n’était pas le dernier à contribuer. Il voulait de l’excellence et de l’efficacité. Il souhaitait que chacun puisse trouver sa place sans avoir à baisser le regard. Lui ne le baissait jamais, il était fier et ses yeux fiévreux et perçants savaient convaincre les plus hermétiques et rétifs aux idées qu’il voulait développer ».

Des idées, Yves en aura pour ce collectif, dont il sera le porte-parole, et les développera en son sein. En 2015, Africagay contre le sida (AGCS) se renouvelle profondément, se structure pour être plus efficace. Yves qui accompagne cette évolution prend la coordination de ce réseau. La même année, il devient membre du conseil d’administration de AIDES, en tant que personnalité qualifiée (2015–2017). En 2018, nouvelle évolution : AGCS devient un des programmes de Coalition PLUS. Le réseau change de nom et devient l’Alliance globale des communautés pour la santé et les droits (AGCS PLUS) afin de « nouer des relations constructives tant avec les gouvernements qu'avec les institutions techniques et financières (Fonds mondial, Onusida, organisation mondiale de la Santé) ». Yves accompagne cette nouvelle évolution à la fonction de coordinateur. Il y a quelques mois, Yves était devenu responsable de plaidoyer pour les droits humains au sein de Coalition PLUS. « J'espère que nous pourrons faire avancer ensemble la cause LGBT en Afrique. Sans droits, les personnes les plus touchées par l'épidémie de sida ne peuvent pas avoir accès aux services de santé : c'est ce qui nourrit l'épidémie cachée contre laquelle nous nous battons », expliquait-il alors.

En octobre 2019, Yves était venu à Lyon, à l’invitation d’Expertise France, pour participer à la conférence de reconstitution des fonds du Fonds mondial de lutte contre le sida. Son état de santé le conduit à consulter. À l’hôpital Bichat, à Paris, où il est suivi pour le VIH, des examens révèlent qu’il doit subir un traitement chirurgical et une radiothérapie pour un cancer. Des traitements qui, hélas, n’apportent pas le bénéfice attendu. Yves ne peut pas rentrer chez lui. Son état de santé ne le permet pas. Fin mars, il est dans une unité de soins palliatifs. Il décède le 15 juin dernier, à 44 ans.

« Nous sommes tellement tristes. Tristes de perdre un être dont la finesse, l’intelligence, la douceur, et le sourire, ont marqué tous ceux-celles qui l’ont rencontré. Il est resté le même tout au long de ces derniers mois. Son combat contre le cancer a été à l’image des combats de sa vie : lucide, exigeant, digne. Et parfois nous retrouvions son petit sourire en coin à la fois moqueur et bienveillant. Durant ces longs mois, il nous a protégés, autant que nous le protégions. Nous savions la chance immense d’être à ses côtés. Nous sommes face au doute, aussi. Yves laisse un vide immense dans la lutte contre le sida et pour les droits des minorités sexuelles en Afrique. Tout va nous manquer. Car c’est l’essentiel de nos luttes qu’il portait et rappelait sans cesse : la voix des communautés, les avancées trop timides, la violence des discriminations. Et nous pensons à demain : Yves avait tellement à cœur de faire émerger de nouvelles voix, de nouveaux activistes. Faire confiance aux plus jeunes que lui, moins expérimentés-es, pour donner à d’autres le courage inouï dont il a fait preuve toute sa vie. Ses collègues d’Alternatives Cameroun ont dit en son hommage qu’il était une étoile. De ces étoiles qui brillent, mais qui nous guident aussi », rappellent des militants-es qui ont longtemps travaillé avec lui. Et d’ajouter : « Son leadership, sa capacité d'entraînement, de fédérer autour de lui nous manqueront cruellement. Car tout était clair : la prise en compte de la parole des communautés doit rester la clef de notre action. Pas de politesse, pas de bonnes œuvres, pas de façade. Une place de la communauté au cœur des décisions qui sont prises pour la communauté. Face à tous ceux contre qui il se battait, mais aussi pour nous-mêmes. Pour que nos associations communautaires le soient vraiment et le restent. Nous gardons précieusement son regard acéré et exigeant sur notre lutte et la manière dont nous la menons ».

« Mais c’est la colère qui nous submerge aujourd’hui, car ce sont bien les discriminations et les tabous de nos sociétés qui tuent. À Mexico en 2008, Yves avait été l’un des tous premiers à prendre la parole pour dire, à la première personne, l’épidémie de VIH parmi les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes en Afrique en général et au Cameroun en particulier. Pour dire que nous n’arrêterons pas l’épidémie sans transformer les sociétés » expliquent des militants-es qui l’ont bien connu. Transformer les sociétés… au bénéfice de tous-tes. Cet objectif était bien au cœur du projet d’Africagay contre le sida, un des réseaux clefs dans l’histoire de l’engagement de AIDES avec ses partenaires en Afrique et pour les droits des minorités LGBT+. Ce réseau a été pensé par AIDES, ses partenaires sur le continent africain, en lien avec Sidaction. Il a connu quelques difficultés temporaires avant de se relancer, puis d’évoluer et de devenir l’AGCS PLUS. Dans cette histoire Yves a été un acteur de premier plan ; tout comme il a été un militant de premier plan, portant la voix des groupes les plus discriminés dans de nombreuses conférences internationales, comme dans son pays. Il a également été un pilier important du projet Droits humains porté par AIDES, qui rassemblait sept associations africaines et caribéennes.

« Il y a quelques jours, Yves avait livré qu’il était en train de mourir de ce contre quoi il avait lutté toute sa vie. Comme tant d’autres avant lui. Nous pensons à sa famille, à ses camarades et amis d’Alternatives, du Cameroun et de partout ailleurs en Afrique et dans le monde. Yves continuera de vivre dans nos luttes. Il sera présent à nos côtés. Face à nos échecs, nos victoires inachevées, nous penserons à lui, et nous poursuivrons le combat. Parce que Yves le disait : "Je suis optimiste, désespérément optimiste". » « Comment ne pas crier à l’injustice fasse au destin brisé de Yves, qui a tant fait pour les libertés et à qui il restait tant à faire pour améliorer la prise en charge et l’intégration de ceux et celles qui ne sont pas les bienvenus-es dans une société excluante et violente », rappelle Michel Bourrelly. « Comme d’autres avant lui, il disparait en laissant tous ceux-celles qui travaillaient (ou qui ont travaillé) avec lui dans un profond désarroi et un chagrin immense. La lutte qui nous anime est décidément bien cruelle et répétitive. Yves était une pièce majeure dans un mouvement international de lutte contre le sida. Il avait su s’imposer par sa réflexion, son charisme et son énergie. Il y avait une flamme intense en lui, je suis sûr qu’elle luira longtemps ».

(1) : Militants-es ou anciens militants-es de Coalition PLUS et AIDES : Florence, Pauline, Alexandra, Candice, Stanislas, Jean, Emmanuel, Antoine, Michel Bourrelly.

 

Un uppercut de détermination
« Yves était notre futur, alors comment dire au revoir à notre icône ?
C'est sa force que de susciter l'admiration et le respect. Les hommages se multiplient et prouvent comme il utilisait son charisme avec intelligence pour représenter les communautés touchées par l'épidémie politique de sida.
Nous l'avions lui, qui marchait devant, en partageant une vision qui rendait sûr-e de soi.
Suivre Yves, c'est accepter de prendre un uppercut de détermination, une démonstration de santé publique et une leçon de dignité. Il savait que l'activisme, la prise de parole publique, la volonté de créer le changement passe par la transmission. Alors il a œuvré sur le terrain tout en plaidant ; il a agi, tout en fédérant. Avec sa place de personne concernée qui s'expose au grand public et la conscience de son rôle de leader, Yves a réussi le pari d'imposer ses idées :
- Construisons partout des cliniques de santé sexuelle à destination des minorités criminalisées et ravagées par le sida ;
- Développons un dialogue constructif avec la police qui entrave les droits des minorités ;
- Donnons accès au droit à la santé sans jugement sur nos pratiques individuelles ;
- Offrons une prise en charge proctologique pour ne plus mourir d'absence de soins adaptés ;
- Donnons à nos communautés des laisser-passer pour soigner les plus exclus-es.
Rien ne l'avait arrêté jusque-là, nous l'avons vu assumer avec rigueur l'ampleur de sa mission : leader communautaire incontournable en Afrique et reconnu au niveau international, jeune directeur d'une association et manager exigeant, interlocuteur des politiques et des bailleurs de fonds, coordinateur d'un mouvement d'envergure régionale pour les populations clés. Yves a contribué à créer des modèles pionniers sur le terrain, et en les défendant, il est devenu un modèle lui-même, pour qui se bat pour que les choses s'améliorent.
Nous aimions tant graviter autour de lui, et nous étions si nombreux-ses.
Travailler avec Yves, c'était se savoir au bon endroit dans la lutte contre le sida, au centre des questions qui fâchent : mener concrètement la riposte aux violations de droits humains et agir sur la qualité de la prise en charge, avec des soins adaptés à chacun-e.
Être avec Yves, c'était se recharger en courage.
En parlant haut et fort, il a remis de l'humanité dans notre monde, il a ravivé nos besoins de dignité. Le suivre, c'était nous rassurer que nous étions sur le bon chemin, il nous faut continuer de miser avec amour et professionnalisme sur la capacité d'agir des personnes concernées.
Par activisme et par impératif sanitaire, Yves voulait partir à la recherche de toutes les personnes qu'il voulait faire briller : la jeune génération, les pépites du plaidoyer qui prendront la parole à leur tour. Être beau, être fier, être fiable, comme lui.
Démultiplier nos forces et faire mieux ensemble.
Alors s'il faut dire adieu à Yves, avec l'intensité de son rôle historique pour les minorités sexuelles en Afrique, promettons-lui aussi d'assurer sa relève.
À nous de convertir notre douleur en action, pour être digne de lui.
Pour garder du sens, sans lui.
Ses proches lui sont très reconnaissants-es d’avoir eu une place à ses côtés, il nous a rendus-es meilleurs-es. Rester déterminés-es et croire que nous pouvons avec nos petites mains, faire beaucoup. Et nous avons rêvé, tellement rêvé... que nos indignations nourries de science et de droit se sont transformées en philosophie d'action.
Le projet « Riposte » est né. Et le slogan de Yves lui survivra : « Nous ne sommes pas le problème, nous sommes la solution ». Car oui, nous avons construit les moyens de faire des droits humains une lutte pour laquelle nous sommes armés-es.
Pour cela, il faut organiser notre défense et ne jamais baisser les bras.
Désormais, notre défense sera sans Yves pour monter au front. Il reste à nous promettre que sa mort sera le début d'autre chose : d'un futur qui lui ressemble. »