A bon , !

Publié par jl06 le 24.05.2017
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A Paris, des femmes dénoncent le harcèlement de rue

Dans le quartier de la Chapelle, des habitantes ont lancé une pétition. Les pouvoirs publics promettent de verbaliser.

LE MONDE |  24.05.2017 à 12h14 • Mis à jour le 24.05.2017 à 15h18 | Par  Gaëlle Dupont

La chaleur est estivale, et pourtant Andrea, 24 ans, porte un grand pull noir. « Sinon je ne serais pas à l’aise », explique la jeune femme. Elle tient un magasin de fruits et légumes ouvert sur la rue, près de la place de la Chapelle dans le 18e arrondissement à Paris. Les hommes dans le quartier ? « Ils n’ont pas de respect. » Sur son passage, elle entend des « psstt », des « pute, salope » si elle ne répond pas. « La dernière fois, il y en a un qui a voulu me taper avec sa bouteille de bière », poursuit-elle.Pour atteindre la station de métro La Chapelle, elle fait un détour, afin d’éviter le trottoir où la densité d’hommes est la plus forte. Plus la journée avance, moins le passage est praticable. Des étals de fortune couverts de bric-à-brac sont posés sur le trottoir. « Marlboro ! Marlboro ! », lancent des vendeurs de tabac de contrebande. Des hommes vont et viennent, échangeant des marchandises non identifiables de main en main. D’autres sont simplement assis le long du square Louise-de-Marillac, fermé pour dératisation depuis un mois. Il n’était plus fréquenté depuis longtemps par les familles du quartier.Andrea n’a pas entendu parler de l’article paru dans Le Parisien, vendredi 19 mai, qui évoquait un quartier en partie « interdit aux femmes », ni de l’emballement qu’il a suscité dans la presse et sur les réseaux sociaux. Elle semble être la seule. Devant un café de la rue Philippe-de-Girard, un couple évoque sa fille de 13 ans, qui s’est fait suivre dans son hall d’immeuble par un groupe de garçons de son âge. « L’autre jour, au métro, un homme lui a caressé les cheveux », relate la mère. Son père va la chercher là-bas même en pleine journée.Le quartier n’est pourtant pas une « no-go zone » d’où les femmes seraient bannies. Elles sont nombreuses dans la rue à l’heure de la sortie des bureaux et des écoles. Certaines n’y ont jamais rencontré de soucis. « Je suis dans mon monde, je ne fais pas attention », dit Lena, 27 ans. Les expériences varient selon que le quartier est seulement traversé, fréquenté pour le travail, ou habité. Selon le tempérament et le seuil de tolérance de chacune, aussi. « Je n’ai jamais eu de problème », affirme Anta, 22 ans, avant de poursuivre : « Je mets mes écouteurs, je trace, je ne me déplace pas seule si je suis habillée léger. Les hommes, je les envoie balader. »« Certaines se terrent chez elles »C’est cette pression qu’ont voulu dénoncer les rédactrices de la pétition. « Nous n’avons jamais écrit que les femmes étaient empêchées de sortir, explique Sandrine, de l’association Demain La Chapelle. Nous avons formalisé le fait que nous sommes contraintes par le comportement des hommes d’éviter certains endroits, et que nous l’avons intériorisé. » Les mots choisis étaient forts. « Certaines se terrent chez elles », disait le texte. « Des mères ont peur d’envoyer leur fille faire une course, assume Nathalie, de SOS La Chapelle. Quand on subit ça au quotidien, ça vous casse les jambes. »Le déferlement qui a suivi les a prises de court. Les médias ont afflué. La pétition a recueilli plus de 20 000 signatures en quatre jours. Des soutiens plus ou moins encombrants se sont manifestés. La candidate (Les Républicains) aux législatives Babette de Rozières a improvisé une marche place de la Chapelle, vendredi 19 mai, pour dénoncer « l’incurie » des pouvoirs publics, où la présidente LR de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse, était conviée. Surtout, la « fachosphère » a bondi sur le sujet, y voyant un moyen commode d’assimiler les harceleurs aux migrants. Plusieurs campements étaient en effet établis dans le quartier jusqu’à leur démantèlement, fin 2016.Tension régnanteDans le même temps, les associations de soutien aux migrants ont vigoureusement réagi. « Nous ne pouvons supporter l’amalgame entre population immigrée et délinquance, a dénoncé le Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants sur son compte Twitter le 19 mai. Le harcèlement sexuel n’est pas le propre d’une population spécifique, mais bien une problématique sociétale. »
« On nous traite de racistes, de fascistes, c’est très difficile d’entendre ça, répond Virginie, l’une des pétitionnaires. Je me fiche de savoir quelle est la couleur des harceleurs. Je veux qu’ils sachent que c’est interdit. Que veulent dire ces accusations ? Qu’il ne faut pas en parler ? Ou seulement quand ça se passe dans les beaux quartiers ? » Signe de la tension régnante, la plupart des témoins, y compris militants associatifs, ont demandé à ne pas être identifiables.
« C’est la double peine, laisse tomber Sandrine. On est harcelées dans la rue et insultées sur les réseaux sociaux. Jamais nous n’avons mis en cause les migrants, une origine ou une religion, ni dans la pétition ni dans les médias. » Les Soudanais et les Erythréens qui peuplaient les campements du quartier ne sont pas en cause, selon de nombreux témoignages, contrairement aux vendeurs à la sauvette et à des groupes d’hommes désœuvrés.Les féministes, de leur côté, sont circonspectes. « Les femmes vivent cela depuis longtemps, pas seulement à la Chapelle mais aussi à l’Assemblée nationale, et pas seulement à Paris, observe Marguerite Stern, une ancienne des Femen qui a habité la Chapelle. J’ai vécu à Marseille des choses beaucoup plus violentes. Cette fois, on en parle que parce que c’est un quartier où il y a des migrants. »« J’ai plus été embêtée là en deux ans qu’en six ailleurs à Paris»Elle juge cependant « aberrant » de mettre en doute la parole des victimes, comme cela a parfois été le cas. « C’est comme dire à une femme qui a été violée : ″Vous étiez habillée comment ? , renchérit Cécile, 30 ans, une riveraine signataire de la pétition. On nous taxe de racisme parce que nous vivons dans un quartier cosmopolite, mais aucune population n’est stigmatisée. Je cible des hommes qui harcèlent des femmes. » Les victimes sont de toutes origines.Pourquoi ce sujet a-t-il émergé à cet endroit, à ce moment ? La situation s’est aggravée au fil des mois. Le quartier, l’un des plus pauvres de Paris, confronté de longue date au trafic de drogue, cumule les difficultés. Exclu des deux zones de protection spéciales policières du nord et de l’est parisien, il subit un report de la délinquance. « J’ai plus été embêtée là en deux ans qu’en six ailleurs à Paris », relève Cécile. Le harcèlement de rue est en outre désormais clairement identifié dans le débat public. Les femmes sont d’autant plus enclines à le dénoncer.

La tempête médiatique a eu un effet visible dans le quartier : des patrouilles de police ont fait leur apparition. En leur présence, les trottoirs sont presque vidés. La secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, promet de faire de la verbalisation des agressions sexistes une « priorité ». La préfecture de police et la ville de Paris se sont dites « déterminées à agir ». « Anne Hidalgo est sortie de son silence, observe François, un membre de Demain La Chapelle. Cela fait deux ans qu’on essaie d’attirer son attention. » Mais les habitants doutent que cet effet perdure. Nombreux sont ceux qui réclament la présence d’une police de proximité, un réaménagement de l’espace public et un accompagnement d’hommes livrés à eux-mêmes.


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