Coming out littéraire

Publié par Rimbaud le 27.09.2017
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               Depuis que j’ai appris ma contamination, je suis totalement traversé par la nécessité de l’écriture. Elle ne relève pas de l’urgence qui accélère tout, qui ruine les étapes, qui floute les visions ou précipite dans le talus. Ce n’est pas l’imminence de la mort qui délie la pensée comme dans les années 80. L’écriture se promène désormais au rythme de la vie. Tout se passe comme si la parole avait trouvé une légitimité, un lieu dans lequel s’incarner. La phrase est bien la seule place dans laquelle ma pensée parvient à côtoyer le monde dans une proximité proche de la décadence, ou de l’amour fou, parfois dans un retour salvateur d’une tendresse rare. Je m’étais ôté le droit d’écriture, considérant comme secondaire une œuvre qui émanerait d’un homme qui n’aurait pas baisé la réalité. Qu’on me pardonne cette vulgarité indispensable. N’y voyez surtout pas une posture mais je ne trouve pas de terme plus approprié tant, pour produire un texte sensé, il faut embrasser à pleine bouche cette réalité, la déshabiller totalement, la palper, la deviner, la goûter de la langue et des lèvres, puis s’y introduire ou se faire pénétrer par celle-ci. J’aurais, certes, pu écrire « faire l’amour » mais ce serait trahir par un idéalisme daté mon rapport au réel. Je dirais simplement que depuis la contamination, j’appartiens au monde.

            Certains esprits naïfs pensent que c’est au contraire le recul, la distance, l’éloignement qui est nécessaire à la justesse. Alors que je m’apprête à aller cuire des courgettes, je suis persuadé qu’il faudrait avoir la capacité de célébrer littérairement le légume au moment de sa préparation et de sa consommation. Pas durant celui de la digestion qui implique un oubli des étapes et des saveurs, une transformation de la matière première en un dégueuli répugnant. L’expérience vitale se déploie au rythme des mots, les appelle, les réclame, non pour éclaircir quelque point demeuré dans l’obscurité mais comme un redoublement de la puissance de vie. Le VIH a produit une mutation mystérieuse que je tente d’approcher : comment se fait-il que je sois devenu davantage moi-même (alors que j’ai pourtant toujours eu cette exigence) au moment même où le corps se trouve envahi ? Je le redis : ce ne peut être la venue d’une conscience de mon statut de mortel, celle-ci ayant toujours été présente, comme un jouet planqué dans la pochette cadeau livrée à la naissance. Je crois qu’il faut aller chercher du côté du groupe, encore et toujours. Je suis fonctionnaire, enseignant mais je déteste ce milieu que je juge souvent comme fondamentalement médiocre et loin de l’exigence de la connaissance qu’il est pourtant supposé explorer et transmettre (pardon pour les exceptions que je connais). Je suis homosexuel (plus que gay tant je crois que la culture qui a fondé le vocable est morte) mais les rares hommes qui m’intéressent sont ceux qui se positionnent dans un questionnement en marge du milieu (qu’on devrait davantage nommer périphérie). Je vis à la campagne ayant grandi en ville. Je suis intellectuel et consacre la majeure partie de mon temps libre à la rénovation d’une vieille maison. Je ne suis pas suicidaire mais j’ai conscience des conséquences dramatiques de la cigarette (le principe même de la drogue qui annihile la liberté). Je ne crois pas en l’amour d’une vie mais cela fait douze ans que je suis avec le même homme. Je suis dans une conscience aigue de ces dichotomies qui ne sont pas des contradictions mais des paradoxes de l’existence. On a tord de penser qu’une cohérence est possible. La rechercher est non seulement voué à l’échec mais cela place l’individu dans une posture de toute puissance narcissique et mensongère. Or, l’apparition du VIH m’a de fait projeté au sein d’un groupe. Ce catapultage constitue un événement majeur. Il est indiscutable. Bien entendu, une fois de plus, je ne suis qu’un dans la diversité et la multitude des vécus et des personnalités rend impossible toute fusion ou toute cohésion. Je ne suis pas dans une vision romantique de la séropositivité, l’absence de compassion initiale détourne immédiatement de cette chimère. Il n’y a pas plus d’unité chez les séropos que dans tout autre rassemblement (un parti politique dévoré d’ambitions personnelles, un concert de Céline Dion ou le rassemblement annuel des membres de la confrérie des chevaliers de l’ordre de Saint-Antoine !). Autrefois, c’était bel et bien la mort qui constituait le trait d’union entre les êtres (ce qui n’empêchait pas les conflits, les égos, les dissensions voire les haines). Ce n’est plus le cas. Il n’empêche, me voilà appartenant à un ensemble d’individus reliés par un virus. Me voilà chargé d’une histoire, d’un passé, de préoccupations, de questionnements communs. Dès lors, c’est la mort d’une solitude et c’est cette appartenance qui délivre l’écriture. Le texte est appelé, extrait, tiré. Pour l’écrivain solitaire et méconnu, c’est une délivrance, c’est la fin de toute velléité, c’est ce qu’on pourrait nommer un coming out littéraire. Pour autant, paradoxe supplémentaire, l’anonymat est une condition nécessaire à cette sortie du placard langagier. Je comprends pour la première fois pourquoi tant d’auteurs ont choisi des pseudonymes. La dissimulation du nom permet un dévoilement total de l’identité propre. Cette émancipation permet de reléguer au second plan les éléments accessoires dont le patronyme – tampon bureaucratique imposé – fait partie, pour accéder aux fondements de l’être. J’oublie les étiquettes sociales dont on m’a chargé, je fais place nette, je m’extirpe des conventions et d’un passé familial auquel je ne suis plus renvoyé directement. L’invention est alors possible et elle est infinie. Le détachement n’est ni le reniement, ni la négation, ni même le détour. Il représente ce moment décisif où l’élastique de la fronde se tend avant que la pierre n’aille fendre le vent pour aller se planter droit dans la tête ou le cœur du lecteur. Il est l’instant suspendu où les nouveaux amants ont cessé leur bavardage inutile avant de se donner le premier baiser. Il est la minute solennelle avant que le cercueil n’aille se poser sur la terre millénaire. Il est la contraction dernière avant que l’enfant ne soit catapulté hors du ventre maternel pour entrer dans un bal complexe et paradoxal où dansent des ombres familières. Et tout est alors possible. Tout.

Commentaires

Portrait de jean-rene

Quel bonheur de te lire, Rimbaud. Comme quoi, du pire (le VIH et son cortège d'exclusions, d'humiliations et de souffrances psychiques) peut sortir un fleuve de fraicheur et de beauté, en quelque sorte le meilleur.

C'est un espoir que tu portes : celui d'un progrès possible grâce à ce foutu virus. Mais ce virus n'est en rien directement responsable de ce bienfait. C'est l'isolement dans lequel il nous place, isolement qu'aucune maladie n'a jamais engendré (à part, peut-être la syphilis), qui nous impose de sortir de nous-mêmes pour créer un être neuf, frais et, finalement, plus fort.  

Portrait de Rimbaud

(Putain si c'est beau ce que tu écris...)