De la force vitale avant tout...

Publié par Rimbaud le 11.03.2018
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     C’est une injonction. Comme un appel incessant depuis toujours. Une voix douce obstinée qui murmure : « que feras-tu du temps qui reste ? » Bien sûr que nous ne sommes pas mourants, allais-je écrire… mais nous le sommes depuis le commencement. Les biologistes l’expliquent : notre corps est composé de tissus et de cellules qui n’en finissent pas de mourir, chaque jour tandis que d’autres naissent. Nous sommes une machine complexe dont le processus de la mort est à l’œuvre en permanence. Il serait faux de parler de régénération ou de mutation. Seul le virus peut muter. Les cellules mortes ne réapparaissent pas. Le prodige est bien plus grand : d’autres, entièrement nouvelles, qui ne portent pas les stigmates du passé, voient le jour. La mort n’est pas l’événement final d’une vie que traverserait, immuable, notre chair. La mort est le terme de ce lent ballet de morts et de naissances en nous. Lentement, moins de cellules naissent et l’épuisement final coïncide avec cette absence de renouvellement. Nous n’attendons pas la mort puisqu’elle est le phénomène ancré en nous, au travail, en action. Chaque jour.

            Ce que le VIH active, ce n’est pas la peur de mourir. C’est la conscience qu’il me faut donner un sens aux journées. Cette conscience n’est pas nouvelle. Elle devient simplement plus pressante, plus dense, et démultiplie l’épaisseur du temps perdu, du temps inacceptable, du temps gaspillé. Je veux, depuis toujours, échapper au vide du nihilisme et je participe à la construction du sens… j’essaie… avant de sombrer dans le vertige de ma petitesse, de ma dérisoire condition que je reconnais comme une forme d’impuissance. Supporter la fatigue, les effets dits secondaires alors qu’ils sont premiers, n’est rien lorsqu’on est animé de la passion du genre humain et que l’on participe à la course ralentie du monde. Nous portons l’infini à la finitude alliée et il nous faut les concilier. Le va-et-vient est permanent entre la modestie, la retenue, le contentement et la rage du peu de chemin emprunté, la colère du dérisoire des réalisations ou la tristesse d’un échec. Le traitement premier pour contrer les maladies, toutes les maladies, ne peut être qu’une plongée au fond de l’existence pour y trouver la note qui provoquera l’ultime vibration. Le soubresaut vivifiant qui empêchera tout renoncement, qui nous tiendra debout et portera notre regard au lointain. Il n’est pas donné. Il est à inventer.

            C’est de vision dont il s’agit, d’un espace intérieur à imaginer, d’un rêve à concevoir, de lignes à dessiner, d’actions à engager. Tout veut nous contraindre à l’immobilisme, à l’attentisme, à la paralysie : les accrocs du pouvoir qui croient choisir à notre place ; les fomenteurs de peurs irrationnelles qui figent l’initiative ; les ordonnateurs de préceptes qui verrouillent les croyances ; les aveugles, les ignorants, les parvenus, les cartésiens qui ne sont pas poètes et les poètes qui ne sont pas cartésiens ; tous ceux qui opposent au lieu d’associer, empêtrés dans une dichotomie stérile et sclérosante. Face à cette armée organisée, millénaire, grégaire, il faut nous détourner pour ne rien attendre de ce qui ne viendrait pas de nous-mêmes. Je crois aux vertus du travail et à la douceur de l’oisiveté ; aux tendresses exquises et aux combats d’idées ; à l’illusion et à la vérité ; à la montagne et à la plaine ; à la loi et à l’anarchie ; au plaisir et à l’ataraxie ; au mouvement et à l’attente ; à la fidélité et à l’ailleurs ; à la confrontation et à l’esquive ; à l’esquisse et à l’accomplissement ; à la solitude et au regroupement ; à l’écoute et à la voix ; au commun et à l’élite ; au raffiné et au grossier ; à tout ce qui délivre les perspectives qui rendent la liberté possible.

            Rien n’est certain que notre présence ici, que ce temps compté et précieux : qu’en faisons-nous ?

Commentaires

Portrait de Pierre75020

Ton texte est juste dans cette recherche de sens à donner à la vie, il fait le constat de toutes les contradictions, de toutes les ambivalences, de tous les clivages qui surgissent dès que l'on renonce à une cohérence factice. Nous sommes des êtres oxymoroniques et la maladie nous aide à le comprendre mieux que bien d'autres événements de notre vie.

Bravo pour la lucidité.

Portrait de Rimbaud

Les gens ont peur des paradoxes se croyant en contradiction, ils ne devraient pas car ça conduit à s'enfermer dans ce que tu nommes très justement une "cohérence factice". C'est la peur qui dicte le monde...