Donner de la voix pour ne pas se soumettre

Publié par Rimbaud le 27.08.2017
2 190 lectures

J’ai 41 ans et j’ai grandi avec le sida. Je n’ai pas été de ceux qui ont vécu la disparition des leurs, chaque semaine, de ceux qui rayaient les numéros de téléphone dans leur carnet régulièrement, de ceux qui passaient leurs dimanches dans les cimetières, mais je suis de ceux qui ont grandi dans la peur de la contamination. J’ai été éduqué à la capote, marqué par l’obélisque recouvert, horrifié par le sang contaminé, marqué par les sitings, émerveillé par le baiser de Clémentine Célarié à un séropo… et de backroom en backroom, j’avais toujours en moi la possibilité d’une contamination, une présence invisible qui allait parfois jusqu’à m’empêcher tout plaisir, jusqu’au malaise, jusqu’à l’impossibilité. Je suis de ceux qui ont appris la sexualité dans la retenue, dans l’absence de l’abandon total, dans la conscience qu’un piège était tendu et qu’il fallait faire gaffe. Et je me disais que malgré les centaines de plans en tout genre, j’étais chanceux, j’avais un bol de malade, un bol de fou que d’avoir traversé une épidémie sans avoir été atteint. Jusqu’à aujourd’hui.

Ceux qui pensent que le temps du danger est révolu parce que l’espérance de vie est désormais quasiment la même (ce « quasiment » suffirait à justifier une colère), que les ARV, n’ayant que peu d’effets secondaires (ce « peu » suffirait à justifier une colère), ont transformé le vih en une simple maladie chronique, ceux qui banalisent le virus sont à combattre car ils participent à l’extinction de la possibilité d’un combat. L’essentiel du dommage est demeuré intact et vous pouvez bien chercher à vous rassurer comme vous le pouvez pour continuer à vivre tranquillement, vous n’échapperez pas à cette réalité : comme les mecs des années 80, le virus est en nous et il porte la mort. Il est ancré chaque seconde, il ne nous quitte plus, il ne disparaît pas, il guette la moindre faiblesse, il mute, il résiste, il louvoie, il se tait, il se masque, il affaiblit et nous contraint à prendre des médocs qui nous usent à petit feu. Face à ça, il faut se réjouir, il faut remercier Dieu ou qui vous voulez de ne pas avoir été contaminé plus tôt, il faut se contenter. Le calme et le retrait de Didier Lestrade dont je lis les interviews un peu partout me révoltent. Sans lui en vouloir, en le comprenant, lui qui a fait plus que d’autres. Mais sa distance est une angoisse terrible car elle est l’expression d’une société inerte, immobile, passive, silencieuse, individualiste, sclérosée, solitaire, morte. Les morts du sida, c’est désormais mon histoire, que je le veuille ou non. Ce sont mes frères, ce sont mes sœurs. Que chacun fasse son chemin dans son coin en prenant ses pilules, non ! Que chacun accepte le désinvestissement généralisé, non ! Que chacun vive dans une solitude lourde et pesante, non ! Que les labos se frottent les mains en retardant la mise sur le marché des génériques, non ! J’ai souvent écrit sur la prison dans laquelle vit la majorité des gays qui ne sont pas parisiens, eux qui sont pourtant les plus nombreux, les plus éloignés, les plus vrais aussi certainement car loin des boites superficielles, loin du petit milieu nombriliste et égocentrique de la capitale. Je pourrais écrire la même chose sur les séropos, les problématiques sont les mêmes. Attention, ne parle pas trop fort, pas de discours négatif surtout, non, surtout pas : il ne faut penser qu’au moral de chacun, quitte à mentir, quitte à embellir, quitte à faire croire que. Mais le virus, lui, n’est toujours pas mort, et quand bien même un vaccin serait quelque part dans le monde en cours d’élaboration, cette possibilité ne nous donne pas le droit de nous taire et de nous soumettre, d’attendre, et de faire comme si, et de fermer nos gueules. 

Commentaires

Portrait de Sealiah

Là est peut-être le dialogue que j'exprime dans mes écrits en tant que vieux S+.Le combat contre le VIH est toujours a mener.Pas mon VIH.Il est quasiment réglé sauf si mon traitement ne me soit plus accordé dans les conditions actuelles.Quand la situation mondiale deviendra très critique, la faiblesse définie (par qui?) sera sacrifiée.

En essayant de faire comprendre aux nouveaux S+ que la situation dans notre pays n'est pas des plus terrible:Regardes ailleurs.

C'est où ailleurs?

Le monde tourne autour de Moi.Je souffre de ma S+, de mon homosexualité, de ma situation de femme, de ma "beurtitude", de ma situation d'handicapé....etc.Si tu en souffres en France , embauches moi comme ton avocat.Tu te soumets et tu es un soumis.

Le combat dépasse mon moi.Je n'ai plus à me plaindre de moi mais du sort que l'on laisse , de façon désinvolte, s'acharner mortellement sur l'AUTRE.

Les autres meurrent de la S+, d'être femme, d'être homosexuel(le)s, d'être un handicapé(e).

Ce combat vous ne le souhaitez pas.Soumission.

Portrait de Rimbaud

le relativisme ça va deux secondes. Encore une excuse pour se détourner de la France. Et c'est un mec tourné à fond vers l'étranger qui parle ! 

Portrait de bubulle

Rimbaud, je reprends ta phrase " comme les mecs des années 80, le virus est en nous et il porte la mort."  .


Nous n'avons pas besoin du VIH pour porter la mort. Il nous a juste réveillés pour nous rappeler qu'elle était 'notre seconde nature'.


Tu as peut-être 50 ans devant toi  pour te faire à l'idée de ta mortalité. Accepte au plus vite que tu mourras comme tout le monde dans un premier temps, et une fois que c'est fait   : vis!


N'en veux pas à ceux qui parviennent à relativiser.


Ils ont cet atout, tu en as d'autres.


Laisse leur le droit de s'exprimer aussi et de soulager les nouveaux séropos en panique. 


Leurs messages d'encouragement et de relativisation, accompagnés de ceux des médecins ont été du pain béni pour moi il y a 4 ans et pour ma part je les encourage à continuer de dire "que ce n'est pas si grave'. 


Quels effets secondaires des ARV majeurs subis tu, toi, nouveau séropo, pour te mettre dans cet état?


Je ne t'ai pas lu à ce sujet (mais peut-être n'ai je pas tout vu, et peut-être que "comme les mecs des années 80" tu perds la vue, tu ne peux pas te lever le matin, tu gerbes et te chies dessus régulièrement?)


Je persiste et je signe : non, nous ne sommes pas et ne serons jamais 'comme les mecs des années 80".



 

Portrait de Rimbaud

Je ne nie pas du tout les améliorations des traitements, c'est le jour et la nuit. Ce n'est même pas une question de relativiser, c'est juste la réalité : nous allons vivre longtemps et nos effets secondaires sont négligeables (au moins pendant quelques années)... mais il y a un lien qui fait que nous sommes "comme les mecs (et nanas) des années 80" : le virus est le même. Nous portons le même virus en nous. Tous ces coms qui visent à faire croire que le vih, au fond, c'est pas plus grave qu'une grippe me rendent fou. On ne se mobilise plus, on ne se manifeste plus, on n'existe plus et les conséquences sont réelles : une baisse de la politique publique, un rejet social, un jugement, des discriminations et un isolement des séropositifs. Voilà notre point commun avec les années 80, la société n'a pas évolué au rythme des arv, elle n'a même pas évolué du tout et nous en sommes responsables. Il y a un endormissement total des séropos. Comme tu le rappelles, je suis un nouveau séropo et je n'ai pas besoin qu'on fasse semblant de masquer les difficultés qui existent et sont réelles. Il y a des problématiques réelles à affronter et ce n'est pas en me renvoyant à mes effets secondaires dérisoires que tu m'aides. "Laisse leur le droit de s'exprimer" : où as-tu vu que j'empêchais qui que ce soit de s'exprimer ? Bien au contraire. Mais là, c'est mon blog, et j'ai le droit d'exprimer ce que j'ai dans la tête et dans le coeur. C'est mon espace d'expression et je n'emmerde personne ailleurs. Contrairement à ce que tu sembles croire, je vis. J'ai un boulot passionnant, un mec formidable qui m'aime et que j'aime, une maison superbe... mais je ne suis pas dans une vision simpliste et réductrice de ma vie. Je la vois avec cette nouvelle problématique qui est en moi. J'y fais face avec lucidité et je dis mes manques, et je dis ma colère. Didier Lestrade qui a participé au film 120 battements le dit lui-même : nous sommes au degré zéro du militantisme actuellement. Donc oui, il faudrait peut-être se réveiller et arrêter de croire que tout va bien. Mon infectio pas plus tard que jeudi me parlait des derniers articles inquiétants qu'elle a lus sur un des derniers arv. Elle ne me ment pas et j'apprécie. Je ne suis ni dans la dénégation, ni dans le relativisme, je me tiens face à la réalité. Même si c'est difficile. Parce que je sais que c'est le seul moyen d'être dans un processus de construction.

Portrait de Sealiah

Je ne relative pas.C'est quoi le problème en FRANCE?C'est quoi au juste ton problème.Le mien n'est plus Moi.

Dois-je encore à me répetter?

Portrait de bubulle

Sur ce dernier ARV dont t'a parlé ton infectio je suis curieux d'en savoir davantage. Que t'a-t-elle dit?

Portrait de Rimbaud

elle me présentait genvoya et triumeq, on a hésité à cause des pbs de sommeil mais elle m'a parlé d'articles récents qu'elle a lus sur genvoya et qui ne sont pas rassurants. Je ne peux pas t'en dire plus. On part sur triumeq pis je passerai à genvoya si ça se passe mal. 

Portrait de Cmoi

Ceux qui écrivent le mieux sont souvent torturés et en souffrance (quoique). Mais avoir un mec que tu aimes, un boulot qui te passionne, une belle maison, et ne jamais t'apaiser, ne crois tu pas tout de même louper quelque chose ? Je comprends ton indignation, mais je pense que l'époque n'est pas à la révolte en général, et la lutte contre le VIH n'en est qu'une illustration. Comme je ne crois pas à l'au-delà, j'ai besoin d'instants de bonheur immédiats, et pour ce qui est de me rendre malade j'ai déjà mon virus ! En ce qui te concerne, il est probable que ta colère soit ton moteur, et que finalement elle t'aide à vivre.  

Portrait de Rimbaud

Sais-tu que la colère, c'est excellent pour la santé ! La capacité d'indignation et de révolte, c'est être vivant, c'est exister ! Je ne comprends pas pourquoi tout le monde y voit un problème. Le problème, c'est la société, pas moi. Tu dis que je ne m'apaise "jamais" mais ce ne sont que quelques écrits postés ici. Il ne faut pas y lire toute ma vie lol Ceux qui écrivent sont torturés car ils pensent le monde. La pensée n'est pas de l'ordre du repos mais je n'ai pas envie de passer ma vie à me reposer. Que l'époque ne soit pas à la révolte, c'est bien ce qui me révolte. Encore aujourd'hui j'ai lu ici-même les difficultés pour assurer un prêt à cause de sa séropositivité, bah moi ça me révolte au plus haut point et il y a de quoi engager une lutte pour changer ça ! Chacun est préoccupé par sa petite sphère personnelle égoïstement, comme une impuissance, un découragement. Je le refuse et je ne pense pas que ce soit mal. La colère est un moteur, là oui, tu as raison.

Portrait de Dakota33

Ce serait sympa de ne pas affoler les gens qui prennent du Genvoya en disant "j'ai des infos pas rassurantes mais je ne peux pas en dire plus"...

Portrait de Rimbaud

on m'a posé la question hein et de toute façon, quel que soit le traitement tu trouveras des infos inquiétantes donc bon. Elle m'a rien dit d'autre et il y a ici des gens qui lisent tout sur tout et qui sont bien plus au fait des choses que moi. Si un truc sort, tu en sauras plus.