Du danger du jeu de la vérité en 199... entre deux jeunes gays avant les trithérapies - Extrait des Chroniques marseillaises d'u

Publié par bernardescudier le 20.04.2012
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Voici un texte fictif récemment découvert que je vous offre à la lecture. "23 Mai 199...

Vincent !

Il est 14h03, je viens d’essayer de te joindre par téléphone mais sans succès, c’est occupé. Ce matin, le téléphone a brutalement retenti. C’était Mme Vertigo, surveillante en chef du collège de Ventabren qui m’appelait afin que je vienne à son secours pour la journée. Ils ne peuvent décidément plus se passer de moi.

Je suis donc parti en catastrophe sans aucune de mes affaires. Je ne pourrai donc t’envoyer le courrier promis ce matin même. Cependant je dois me rendre à Marseille mercredi matin pour régler une sombre affaire d’amendes trainante. Ce genre de fruit lorsqu’ils sont en papier ont une fâcheuse tendance à se gâter d’une façon plutôt gênante. Je me suis donc dit dans ma petite tête que si le passage à Marseille m’était obligé, une petite visite à ton ami Bruno serait de bonne augure. Je te rappellerai donc après avoir écrit cette lettre pour avoir ses coordonnées complètes
.

 

J’ai une foule de choses à te dire qui se bouscule au portillon de mon esprit. Ce pauvre esprit malmené qui s’est salement habitué à avoir un corps sensible. Je me faisais cette réflexion hier en revenant de Nîmes en voiture. Ma grand-mère n’a pas oublié de me transmettre tes chaleureuses bises sur le bout du nez, le front, et les oreilles.

 

De fourmillements en acteurs de théâtre, de nuits de sommeil courtes et douloureuses en repos mérité, je me rends compte que jamais je n’aurai voulu t’arracher de moi. Tout au plus cerner un sentiment total, lutter contre mon abandon si bon, si long, dur, dur comme ton métal … précieux.

Depuis mercredi dernier, je suis submergé par un puissant sentiment de culpabilité, de médiocrité et de lâcheté. J’ai régi très violemment à ton geste. J’aurai du plutôt me payer une promenade ou une bonne cuite pour évacuer tout ça, y réfléchir, l’estimer, le prendre, le retourner, l’englober, et le détruire pour reconstruire à sa place un édifice inébranlable d’écoute et d’attention.

J’en suis désolé, j’ai lâchement entrainé Simon avec moi dans ce tourbillon, aujourd’hui il s’en veut horriblement d’avoir agi de la sorte avec toi au téléphone. C’est seulement moi qui suis responsable de ce dérapage, j’ai été odieux et convaincant.

Je souhaite vivement que nous puissions tous passer à autre chose désormais. Nous aurons, je pense, l’occasion d’en reparler, pour l’heure mettons ceci de côté. Je te renouvelle tout de même notre invitation sincère au weekend. C’est une proposition de ressourcement que je te fais.

Ces derniers temps, la moindre contrariété ou ébauche de contrariété me scie en quatre, pendant des heures. La semaine dernière n’a pas été très fructueuse sur le plan des révisions, celle qui vient sera plus productive. Tu as raison, j’ai besoin que nous travaillions ensemble, j’ai besoin d’être canalisé, ma dispersion facile, et mes angoisses chroniques me giflent, trop souvent lorsque je peine à me concentrer. Je suis, je crois, de bonne volonté, mais comme un gamin turbulent, incapable de se concentrer, de vider son esprit de soucis familiaux, de dilemmes quotidiens et existentiels.
Je n’ai pas conscience de moi, de la vie qui m’habite, du corps et de l’esprit à entretenir et à élever qui me font pourtant. Je ne suis rien de très précieux à mes yeux, et si la proposition m’était faite de disparaitre sans douleur et sans mémoire en un instant, suite au règlement de quelques formalités terriennes, je m’en irai doucement.

Pourtant tu es positivement dévastateur, et je ne peux plus aujourd’hui vraiment me tuer à petits feux comme je le faisais avant. Les abus de toutes sortes, la passivité, l’immobilité, l’autodestruction, la malhonnêteté habituée, parce que je croyais me protéger de mon père en me protégeant de tout, me sont désormais interdits.

Je ne peux non plus mépriser profondément les gens qui m’aiment parce que je ne m’aime pas, je peux et dois faire preuve d’humilité et d’attention avec Simon avec qui cela n’est pas toujours évident.

Je te remercie profondément ( bis ) et te suis reconnaissant d’avoir contacté nos dieux bienveillants pour que les éléments favorisent notre rencontre et consolident nos liens. Te connaissant, je me connais mieux, mes limites sont humaines d’autant qu’en cette dure période je me sens amoindri, en proie à des peurs idiotes et permanentes. Mes souffrances sont singulières, elle me tuent parfois, me suivent partout inexorablement.

Je t’embrasse très fort et te remercie du poids que l’on porte ensemble (c’est pas très français mais ça se comprend)

Emmanuel"

 

Commentaires

Portrait de lounaa

Emouvant je ne crois pas que ce soit fictif...

Ventabren je connais bien...

Emmanuel et Vincent une histoire d'amour tragique, et le petit Bruno dans tout sa ...

J'aime beaucoup merci pour cette chronique Bernard, je ne manquerai pas la suite que j'irai lire ce soie au calme...

Amitié Sol...

Portrait de lounaa

Je voulais écrire ce soir au calme bien sur ...Clin d'oeil
Portrait de lounaa

Je viens de le lire au calme, je trouve que c'est si réel , le début de l'épidemie, sa peur sa fragilité, son esprit malmené, le renoncement à l'autodestruction, le non mépris des gens qui l'aime mais le manque d'amour pour eux, ces angoisses qui le gifle souvent , de bonne volonté mais incapable de se concentrer ...

 Ce poid qu'ils portent ensemble, cet appel au dieux bienveillants je trouve beaucoup de points communs à ce que j'ai connue ce texte est comme un témoignage sur cette époque sur notre génération son quotidien et ces sentiments si douloureux ...

Merci Bernard...