Journal d'un corps

Publié par Rimbaud le 29.04.2018
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            Voilà un an qu’avec mes étudiants, nous explorons le thème au programme : « Corps naturel, corps artificiel ». Ils ne savent rien de ma sérologie. C’est une question de survie. Lorsque je franchis les portes du lycée, il n’est plus question ni de charge virale, ni de CD4, ni de traitement, ni d’analyse, ni de spécialiste, ni d’injustices, ni de discriminations, ni de fatigue, ni de culpabilité, ni de solitude, ni d’inquiétude. Rien qui soit pesant, enfermant, sclérosant. Le lycée est mon espace sans VIH, ma bulle, le lieu où il n’est plus le centre factice de ma vie. Ma liberté est à ce prix et puisque je ne suis plus malade, je m’autorise toutes les légèretés, toutes les mises en scène, je fonce avec énergie dans leurs certitudes, je partage leurs faiblesses, je rassure ou réveille, désormais dégagé de moi-même, je peux me placer tout entier à leur service.

            Pourtant, les textes, les films, les peintures, tout résonne en moi de la précision des clochers neufs. Les mois passent et nos liens s’épaississent presque malgré moi. Je les vois chaque semaine plus sereins et notre complicité les autorise à me serrer la main en début d’heure. Nous lisons. Beaucoup. Nous discutons. En permanence. Parfois, j’aimerais leur dire que j’écris comme Daniel Pennac le Journal d’un corps, mais je me tais, que Rabelais a raison de placer le corps autant que l’esprit au cœur de son humanisme et que lorsque l’un des deux flanche, c’est tout notre être qui se trouve déséquilibré. Erri de Luca met en scène la mémoire du corps car Les poissons ne ferment pas les yeux et chaque sensation donne lieu à une réminiscence : toujours, le VIH rappelle le moment d’abandon, l’erreur initiale, l’insouciance tuée. Le corps de Noureev vole dans les airs et celui de l’homme de Vitruve fascine de tant de perfection. La Colonne brisée de Frida Kahlo réveille en moi les douleurs endormies. Michel Serres me redonne l’énergie des optimistes et Guibert révèle les capacités inexploitées de notre machine humaine. Je me dis alors que le monde devrait entendre Georges Canguilhem : être malade et se sentir anormal est une chimère ; ce n’est que la conséquence d’une vision autocentrée de la société qui définit la norme par rapport à ses propres capacités. L’Ablation (Tahar Ben Jelloun) de la prostate me fige alors dans cette déambulation textuelle : privé définitivement de libido, le narrateur décide de réinventer sa vie, refusant de se suicider, rejetant l’idée qu’il n’y a désormais plus ni saveur, ni intérêt. Ne deviens pas, « L’homme prudent » de Michaux, me murmure une petite voix : ne sombre pas dans les délires de l’hypocondriaque, ne crée par une maladie supplémentaire, tu as déjà bien assez à faire comme ça. Sur le grand tableau blanc transformé en écran de ciné, nous voilà prisonniers du corps de Jean-Dominique Bauby, tantôt scaphandre, tantôt papillon. Nous dissertons sur le corps, sur l’enfermement, sur son poids, sa permanence quand l’un de mes étudiants meurt. Nous sommes désormais face à l’absence insoutenable, inacceptable non seulement du corps mais de tout ce qu’il enferme et qui sont des rires, du langage, des émotions, des doutes et des espoirs. Nos corps meurtris se tiennent côte à côte dans un relâchement total. Ils ont désormais la certitude qu’il n’y a pas d’intellectualisme, ni de concept, ni de fracture entre l’étude et la réalité. Tout part et revient toujours au réel. Il nous faut alors reprendre notre chemin de vivant lent et pensé. Panser. Je contemple la chaise désormais vide et choisis d’aborder avec légèreté la question du maquillage avec Baudelaire, puis les fonctions tribales, sociales du tatouage quand le corps devient page. Nous rions des contorsions de De Funès quand l’infirmière fait irruption pour les inciter à donner leur sang. « Et vous, m’sieur, vous allez le donner votre sang ? ». Il se fige, mon sang. J’aurais pu, bien sûr, lui dire que ça ne le regarde pas, ou, mentant, assurer le donner régulièrement, ou, énigmatique, simplement suggérer que j’allais y réfléchir. La voix subitement douce, j’ai simplement lâché : « Il faut être en bonne santé pour donner son sang ». Ils ont compris et n’ont pas posé d’autre question. Nous repartons dans notre questionnement et soulevons la question du transhumanisme, de la réparation, de son augmentation, de la jeunesse et du corps vieilli. « Pensez-vous qu’un corps vieilli soit encore digne d’intérêt ? ». Le verdict est sans appel : à vingt ans, tout n’est que sport, sexualité, luxe, calme et volupté. Le Portrait de Dorian Gray les contemple alors, sournoisement…

            Dans mon espace sans VIH, tout me rappelle le VIH parce que, ironie du sort, le corps est au programme. J’ai parfois le sentiment de faire cours à moi-même. Un dialogue parallèle s’installe entre l’enseignant et l’élève que je redeviens. J’apprends. Un peu plus tard, l’infirmière revient : « un cas de coqueluche a été détecté avant les vacances. Cela peut être dangereux pour les personnes immunodéprimées ». Tiens, on parle encore de moi. Décidément… le nouveau thème au programme de l’année 2019 tombera bientôt. Ouvrons les paris : la question de l’engagement ? La sexualité ? La maladie ?...

Commentaires

Portrait de IMIM

excellente ton écriture.....

Sans vraiment avoir toutes les ref. littéraires que tu cites (jvè chercher d'ailleurs), sans tout comprendre vraiment, je sais ton ressenti
Cette bulle dont nous avons besoin pour remettre la balance à niveau Comme un bol d'oxygène Cette jeunesse Faire passer le meilleur pendant qu'il en est encore temps
Ces situations qui nous tombent dessus et nous rappellent celle à laquelle on ne peut échapper Le boomrang n'est jamais loin...

Les questionnements sans reponse A part philosophiques Mais peuvent-ils suffire....
Les façons de dire ou de ne pas dire Avec pudeur ou désinvolture Les silences
Le funambule qu'il nous faut devenir Le fil ténu, qu'il faut apprendre à sentir sous nos pieds Le dompter Ne pas trop le relacher Sans pour autant trop le tendre.....
Entre l'Espoir et le Désespoir
La Vie et la Mort

Toute cette "gravité" exprimée avec "légèreté"
Quand ds mes écrits il n'y a plus que N et violence....

G parié toute ma vie sur le genre humain J'ai perdu C le jeu ma pauvre lucette !!!!
Et la mysantrhopie me guette.....Homère a raison

Merci pour tes textes Jlè kiff !

Portrait de Lowie

Je pense à toi pour ton livre.J'y réfléchis.Bises et merci pour ton texte.

Portrait de Rimbaud

mais ce n'est pas "mon livre" ;) bises