La mort du père.

Publié par Rimbaud le 02.11.2017
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          Je n’accomplis aucun pèlerinage car je ne me tiens dans aucune croyance. S’inventer des divinités consolantes est de l’ordre de la faiblesse et de la peur. Je ne me rends pas dans le petit village où ne dort pas mon père puisqu’il est mort. Ce n’est ni un voyage, ni un repos, ni une dernière demeure. C’est une tombe. C’est un peu de pierre sculptée, un trou, de la terre, un cercueil de bois pourri, de la poussière humaine, de la cendre et quelques os. Un ramassis de matière inerte. Je ne pousse jamais la lourde grille de fer grinçante pas plus que je n’arpente les allées rectilignes le long desquelles de petites vieilles laides et tremblantes  occupent leurs journées à couper les tiges mortes des fleurs de saison, à s’entretenir avec le vide, à réciter des Pater et des Ave dans un murmure inaudible et permanent. Je ne psalmodie rien. Disposer quelques chrysanthèmes est inutile. La mort n’est pas un concours de beauté. Il n’est d’autre lieu à honorer que celui de la mémoire.

            Qu’honorerai-je d’ailleurs ? Une absence d’éducation. Des tromperies permanentes. Un égoïsme indéfectible. Des maladresses à répétition. Un enfermement routinier. Des dettes insondables. Une ivrognerie de bas étage. Une consomption lente et destructrice. Tout ceci ne serait rien si je ne m’y reconnaissais pas. J’accepte cet héritage indigne que tu as cloué au frontispice de mes entrailles, sans sombrer dans le simplisme d’une identification ou d’un rejet. Je ne me tiens ni dans le conformisme, ni dans l’anarchisme. Je suis dans la destruction des extrêmes que tu incarnais jusque dans la fête, le rire, l’impulsivité, la colère et la désespérance. Je ne pleurerai pas sur ta solitude, ô mon père, tant tu portes en toi la responsabilité de ta punition humaine. Je n’ai rien à pardonner puisque tu n’es plus. J’ai scruté tes faits, tes choix, tes actes, tes paroles, tes distances et j’ai élaboré une histoire qui, à défaut d’être la tienne, te ressemble. Je ne condamne ni ne célèbre. Je suis dans un face à face avec ce moment où tu as vendu le piano, ce moment où tu tuais les chatons innocents, ce moment où tu faisais gémir de plaisir tes conquêtes tandis que nous tentions de dormir, écrasés du poids de vos jouissances infernales. Tu disais, à qui voulait encore t’écouter, la fierté de tes enfants qui n’étaient pas les tiens puisque tu n’en as été que le géniteur. Ne te méprends pas, la colère a déserté depuis longtemps la table de mes préoccupations. J’ai dompté la réalité depuis l’enfance, quand, endormi dans la droiture du foyer maternel, je guettais la probable sonnerie de téléphone qui annoncerait ta disparition. Des années durant, j’ai redouté cette sonnerie que je porte encore en moi aujourd’hui. Non, il n’y a aucune trace de révolte et de haine. J’ai le regard fiévreux des âmes dégagées de toute obligation car j’ai, vainement, agi et opposé à ta folie destructrice des actes d’amour, à tes mensonges coutumiers la recherche de la vérité.

            Une mousse verdâtre se répand le long de ton néant. Quelques connaissances que certains nomment une famille font parfois le voyage et jouent la comédie sociale du souvenir. D’autres plus méritants que toi habitent la belle maison du village dans laquelle je vivais mes premières tendresses homosexuelles, inventant de naïves excuses pour dormir avec le fils de ta femme-objet, le caressant, l’embrassant, inventant ensemble la possibilité de la suavité et de la tendresse. Je n’ai plus le droit de pousser le majestueux portail derrière lequel s’écoule la petite fontaine que protègent les branches rassurantes du tilleul. Je ne serai plus qu’un étranger errant entre ces maisons dont je connaissais les propriétaires. Je ne te laisse pas seul puisque tu n’es plus. Je m’accommode de la vie que tu m’as donnée et je fais de mon mieux pour en faire bon usage. Tuer le père, c’est chose faite depuis longtemps.

            Il n’est plus de tutoiement possible puisqu’il n’est plus. Il n’est plus d’adresse qui ne soit pas mensongère. Il n’est plus d’apostrophe justifiable. Le dialogue demeure impossible et je sais la légèreté de cette délivrance. J’ai construit ma propre musique puisqu’il n’a pas su me la transmettre et mon piano noir sonne plus juste que le sien. Sur mon bureau, j’ai conservé le sous-main qui était le sien et j’y pose mes paumes sans romantisme aucun, sans mythification, pour rappeler que, même imparfait, même inopérant, même enfermé, même absent, il y a eu un père. Quelque part. A un moment donné. A côté ou loin de moi. Seulement cela qui est peu. Seulement.

-          Que fais-tu, me demande-t-il en riant ?

-          Je vide une à une les bouteilles qui te rendent malade.

On peut être brave à dix-sept ans, se dresser, refuser, accomplir un dernier acte tendre que l’on gardera par devers soi, comme la preuve nécessaire qui rendra la respiration possible, pour dynamiter sa solitude de fou. J’ai emprunté les voies de la débauche comme il l’avait fait avant moi dans l’exploration courageuse et dangereuse du vide et du manque. Il n’est en rien la cause de ma contamination, ne faisons pas de raccourci mensonger et simplificateur. Il a impulsé, malgré lui, la spirale dans laquelle j’ai délibérément pris place pour assumer l’héritage infâme de son legs impossible.

            Il est tard. Seul le vent balaie quelques feuilles échouées. Le clocher ne sonne plus depuis longtemps et personne ne fait plus s’élever les notes de l’orgue abandonné.

Commentaires

Portrait de jean-rene

Merci pour ce texte, Rimbaud. il résonne profondément en moi.

Portrait de Rimbaud

Ca faisait longtemps que je ne t'avais vu m'sieur Jean-René.

Portrait de cbcb

Il était un mari, un père, un frère, pour d’autres, un ami ou juste une connaissance.
Il était toujours là, très discret, parce que c’était dans sa nature d’être discret.
Juste un homme à la retraite (jusqu’à 90 ans !). Et il en a bien profité, entouré de ses fleurs, de son jardin, de son potager, de sa maison, de sa famille, de ses amis.

A table, à la maison, nous parlions peu. C’était comme ça, une éducation très pudique, trop pudique …
Mais je me souviens de son imposante carrure, je me souviens des rares fois où il m’a prise sur ses genoux, de la chaleur de ses mains, de ses longs doigts qu’il passait dans mes cheveux !

Et pourtant, mon père, c’était la générosité incarnée. 
On habitait en région parisienne dans les années 70. Une cité venait de se construire juste à côté de chez nous. Une cité avec tout ce que cela signifiait (les problèmes, les étrangers, etc …)

Je devais avoir une dizaine d’années, je revenais de l’école.
En arrivant devant le portail de la maison, j’aperçois deux gamines dans le jardin qui cueillaient des roses. Nos roses ! Je me dirige vers elles, d’un pas décidé, en colère … mais l’une d’elles me lance une pierre.
Je prends cette pierre en plein visage, sur le front ! Les deux gamines se sauvent en courant. 
Je rentre à la maison en pleurs et je raconte cette histoire à mon père (qui était évidemment, dans le fond du jardin, dans son potager).

Mon père m’écoute et me répond, tout simplement "mais c’est normal, elles veulent offrir des fleurs à leur maman !"
Et il a repris sa bêche et a continué de travailler dans son potager.
Moi, je me suis retrouvée toute seule, toute bête avec juste une grosse bosse sur le front.

Dans ce genre de situation, on attend toutes sortes de réaction de la part de son père, mais certainement pas celle-là. 
Et pourtant il avait raison, elles n’avaient certainement pas de fleurs chez elles.
Mon père, 
c’était ça, générosité et tolérance.

Mon père ne m’a tapé qu’une seule fois, mais je m’en souviens encore.

On avait volé une tablette de chocolat dans le petit supermarché du coin et comme cela a dû arriver à beaucoup d‘entre vous, on s’est retrouvé à la gendarmerie. Mon père est venu nous chercher. En arrivant à la maison, j’ai dû marmonner un truc, mon père a cru que je lui disais "tu me fais chier". 
Je ne me souviens pas de ce que j’ai dit mais certainement pas ça. 
En tout cas, je me suis pris un bon coup de pied dans le derrière dont je me souviens encore.

Puis il y a eu ces longues années pendant lesquelles on ne se voyait plus ... Et puis, petit à petit, je suis revenue... 

Je passais le voir à la maison, à l’hôpital quasiment tous les jours (j’avoue que certains jours, je n’en avais plus la force). Je restais à côté de lui, à parler de tout et n’importe quoi. Nous qui parlions si peu avant sa maladie…

Il m’a fallu un certain temps pour ne plus penser "tiens, il faudra que j’en parle à Papa…"

Portrait de jean-rene

J'avais 40 ans. Mon père avait décidé de quitter Paris où j'habitais. Cette décision m'avait incité, quelques mois plus tôt, à avoir (allez savoir pourquoi ?) ma première expérience homo.

Trois jours auparavant, je l'avais accompagné pour son emménagement dans sa nouvelle maison des bords de mer où il comptait passer sa retraite

Nous étions le 25 décembre. A 8 heures du matin, je reçus un appel de son  voisin : mon père venait de mourir dans la nuit; il était cardiaque depuis longtemps et avait fait un premier infarctus trois ans auparavant; sa mort prématurée, à 64 ans, était donc prévisible.

Je rejoignis dans la journée sa seconde épouse, éplorée, dans leur toute nouvelle maison. Il n'avait pas eu le temps de déballer la vingtaine de caisses que les déménageurs avaient amenées et qui contenaient des papiers entassés depuis plus de 40 ans.

Exhumer ces papiers me permit de me plonger dans l'histoire de ce père dont je fus séparé par ma mère alors que j'avais un an et demi, et que je revis deux fois par mois et la moitié de mes vacances après leur divorce, jusqu'à mes 18 ans, puis régulièrement, selon ma propre décision.

Il n'était pas certain d'être mon géniteur et cela se ressentait dans la distance qu'il prenait à mon égard. Il fallut qu'il constatât à quel point mon fils aîné lui ressemblait, pour qu'au bout de 30 ans, il acceptât que je sois son fils.

Nous nous heurtions souvent sur des sujets politiques; il m'écrivait alors des lettres de reproches auxquelles je répondais de façon cinglante. Mais nous avions pris la mesure l'un de l'autre : il aimait jouer aux cartes avec moi et, comme il n'était pas très argenté, m'emmenait le Dimanche voir des actualités au Cinéac de la gare Montparnasse.

Je compris, en lisant les papiers entassés dans ces caisses, à quel point il avait souffert d'être laissé seul par sa mère dans un collège à l'étranger, à l'âge de 6 ans, alors que son père venait de mourir, tandis que sa mère venait en France. Il en avait acquis une méfiance et une brutalité à l'égard des femmes, qu'il exerça contre ma mère, puis contre sa propre mère, puis contre sa seconde épouse. Il était paranoiaque et psychopathe  mais n'éleva jamais la main sur moi.

Il avait un grand ami qui fut probablement son amant.

Portrait de cbcb

Mon père était un homme généreux, un homme tolérant, un homme gentil, trop peut-être… je ne sais pas.
Je sais qu’il n’était pas heureux, il était aussi un homme soumis…
Mes parents ont eu trois enfants, les trois ont "merdouillé",
Je sais que cela ne venait pas de mon père...

Portrait de Rimbaud

on merdouille tous je crois au final... non ?

Portrait de cbcb

Et les autres... toutes ces personnes "bien comme il faut" ... Feraient-elles semblant ? 

Portrait de Rimbaud

quand on gratte un peu, personne n'est "bien comme il faut", ce sont des personnages sociaux...

Portrait de jean-rene

heureusement que personne n'est "bien comme il faut" ! La vie serait alors d'un ennui mortel.

Portrait de Rimbaud

Mais justement la vie est ennuyeuse car les gens font tout pour être "bien comme il faut" ;) (il y a des exceptions certes mais c'est pas la majorité)

Portrait de jean-rene

Oui mais, "quand on gratte un peu", on s'amuse.

Portrait de Rimbaud

en général, ça se passe assez mal car ces gens-là détestent qu'on "gratte un peu" ;)

Portrait de jean-rene

il faut les "gratter" dans le sens du poil

Portrait de jean-rene

J'entends par "bon sens" le sens qui est bon pour eux.

C'est la condition pour avoir leur confiance et les inciter à se livrer peu à peu.

Si on les "gratte" à rebrousse-poil, ils se referment définitivement comme des huitres.

Portrait de Rimbaud

Ouai mais ils me lassent et ne m'intéressent pas. J'en ai marre des gens qui jouent la comédie, je les laisse jouer et chacun sa vie. Je n'ai pas l'énergie, l'envie pour aller les comprendre.

Portrait de jean-rene

Tu as raison. Je ne joue à ce jeu qu'avec ceux qui se confient à moi sans que je ne leur demande rien, car ils sentent confusément que ce que j'ai vécu de sombre, me rend capable d'accepter leur part d'ombre, même si jamais ils ne se laisseront aller à me livrer cette part d'ombre.

Portrait de cbcb

Quand je repense à mon père, je repense à mon conjoint. Lui aussi était, pas un mari (nous ne nous sommes jamais mariés ...), mais une personne aimante, un père, un frère, un ami.

Lui aussi était grand … je me souviens de la chaleur de ses mains, de la chaleur immense qu’il procurait, simplement en posant sa main sur ma tête ... j’imagine que mon fils a ressenti la même chose et s’en souvient encore...

Mon fils, petit bonhomme est devenu grand comme son père … il vient d'avoir 25 ans …

Mon fils n’avait que des copains … jamais vu de fille à la maison … et tous aussi beaux les uns que les autres … un vrai défilé de mannequins ! Et tous aussi gentils, aussi polis … toujours un petit mot gentil en traversant le salon …
Au point que, son père et moi, nous nous demandions si notre fils était homo … cela ne nous posait pas vraiment de problème. Je pense même que Fabrice (mon conjoint) avait eu quelques expériences, y avait fait certaines allusions de temps en temps ... je pensais que nous aurions le temps d’en reparler ...

Si tout de même, un problème se posait concernant mon fils … nous ne serions jamais grand-parents !
Non, le vrai problème, c’était comment l’annoncer à la famille … lors d’un repas familial … le jour de Noël ? … le jour de l’an ? … ou nous les inviterions les uns après les autres, en leur posant sur la table le plat : "on voulait vous annoncer que …"

Et puis … et puis voilà … après le lycée, l’internat, quelques chambres et ptits apparts loués seul, en coloc… mon fils fréquente une fille depuis plusieurs mois, elle est sympa, elle a l’air cool … ça a l’air sérieux  …

Portrait de Rimbaud

il a peut-être fait son... coming In... oki c'est nul, je sors (ah bah non, c'est mon blog, je peux pas...). Les deux réactions : on sera pas grand-parents et comment l'annoncer aux autres, sont les deux problématiques classiques que se posent les parents... tu dis "ça ne nous posait pas vraiment de problème", euh bah c'est dommage (comme c'est toi, je sais que je peux dire ce que j'en pense) parce que ça aurait dû : imaginer la souffrance terrible de son enfant qui vit dans le secret depuis toujours la part la plus intime de son individualité, ça devrait être un sacré problème au contraire :) bon enfin j'espère qu'il est vraiment hétéro sinon c'est encore pire qu'être gay.

Portrait de Rimbaud

je relis les messages de Jean-René du coup... c'est terriblement émouvant.

Portrait de cbcb

j'ai relu les commentaires de Jean-René (et sur d'autres blogs aussi ..)

Concernant mon fils...
Oh que oui, cela a été compliqué ... j'ai résumé mais en fait, avec son père, nous en parlions des journées entières ...
Autant élever ma fille m'a sembler simple ... enfin, je veux dire que ça coulait de source ...

Autant élever mon fils m'a semblé difficile, surtout qu'il était du genre discret ... 
Nous avions peur qu'il n'arrive pas à s'épanouir ...
Mais quand je le regardais avec ses amis, il semblait être à l'aise, il semblait avoir trouvé sa place ...

Aujourd'hui, quand je le vois ... ... c'est un homme ... un jeune homme bien dans sa peau ...

Par contre, ma fille a du mal à se construire ...