A la recherche de la capote perdue... (pensées dominicales)

Publié par Rimbaud le 04.03.2018
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    Chacun devrait pouvoir regarder la vie sans la travestir, sans se sentir contraint de jouer les premiers rôles d’un carnaval suranné, en se plantant droit comme un piquet dans le terreau des vérités amères. C’est de peur qu’il s’agit, d’affrontement, de faiblesse. Enfant, je ne comprenais pas qu’on puisse tous les matins se lever, nouer une cravate, enfiler un costume pour incarner un rôle social, pour asseoir un pouvoir, afficher une hiérarchie, acquérir une respectabilité. C’est comme ça que j’ai su ce que je ne voulais pas faire. Combien se figurent enfanter dans l’illusion que leur gamin sera meilleur que les autres ? Combien sont persuadés d’avoir fait les bons choix ? Prétendre le contraire serait fragiliser le grand édifice au cœur duquel nous sommeillons, et le risque d’un écroulement brutal nous terrifie avec son cortège de douleurs, de briques sur la gueule, de remises en question, de nous retrouver à terre, entouré des ruines de nos illusions passées qui sont des mensonges consentis.

   Qu’on ne parle plus de prévention, qu’on bannisse définitivement ce terme commode, usé, abusé. Qu’on aille au cœur de l’individu. Si le gay que je suis a pris des risques et a chuté, c’est qu’il a voulu se conformer à un style de vie dans lequel le sexe est dissocié du sentiment, dans lequel on ne prend pas la peine de demander quoi que ce soit pourvu qu’on jouisse, dans lequel on rencontre pour ne plus être seul. La meilleure lutte contre le VIH chez les gays, c’est de lutter contre l’isolement, c’est de redessiner l’image calamiteuse qu’on a de nous-mêmes depuis la naissance, c’est de détruire la chimère d’un milieu qui n’apporte ni réconfort, ni émotion. Je ne porte aucun jugement moral sur les lieux de perdition que je connais bien. Je les condamne lorsqu’ils sont fréquentés par défaut, lorsqu’ils deviennent l’exutoire à notre incapacité à devenir nous-mêmes, lorsqu’ils sont un pis-aller, lorsqu’on y entre le cœur vidé d’estime, les sanglots de l’enfance dans la poche, comme la tentative ultime censée étoffer les murs de nos existences. Là est le danger. Là est le véritable danger. C’est la puissance du dégoût de notre identité qui nous conduit à l’acceptation d’un corps dont on ignore tout, à avaler le sperme inconnu, à s’offrir sans condition, sans protection. Il ne s’agit pas d’innocence, de candeur ou de naïveté – les risques de transmission sont connus, obsédants même. Il est davantage question d’une impossibilité à poursuivre son quotidien enfermé dans la cage de la solitude, loin de toute compréhension, loin de tout dialogue, loin de tout corps, dans le jeu social qui nous a sournoisement éloignés de nous-mêmes.

   Au lieu de poser les questions fondamentales, nous répétons inlassablement les vieilles rengaines, les mêmes modèles éculés, des recettes de grand-mère inadaptées à notre modernité. Et de nouveaux termes seraient des cérames, des remèdes miraculeux, véritables formules incantatoires : TASP, PREP… Et l’on consomme un pognon fou pour faire des conférences à l’autre bout du monde censées faire renaître l’espoir… Et l’on s’acharne à mettre en place des systèmes, des formations, le tout à grands renforts de journalistes dont l’absence de style n’émeut personne, dans l’illusion qu’une information pourrait attaquer la source du Mal. Le monde s’occupe comme il peut. Il passe le temps. Il se donne bonne conscience.

L’on devrait enseigner l’art de devenir ce que nous portons en nous, ce qui est déjà là, ce qui est fécond, ce qui n’attend qu’à éclore, ce qui est notre ADN véritable, voilà les fondements de la philosophie, et cette philosophie est joyeuse. Mais le monde a peur. Il esquive, il préfère adopter des menus d’existence pour que cesse l’errance. Je ne me cache ni derrière le hasard, ni derrière un processus de déresponsabilisation : j’ai été contaminé parce que je n’ai pas su bâtir ma vie au son du tambour merveilleux de ce que je suis. Je n’ai pas su affirmer mes qualités par peur du jugement. Je n’ai pas su approcher l’autre autrement que par le toucher. Au lieu de cela, nous nous réfugions comme des chiens galeux dans des applications où il n’est question que de phrases convenues, de rendez-vous éphémères, de photos retouchées, de mensurations, de critères, de formulaires… Rien qui soit véritablement personnel, unique et singulier. Le VIH se nourrit de notre inaptitude au bonheur, voilà ce sur quoi nous devrions disserter. Pourquoi nous protégerions-nous alors que nous ne savons pas ce qu’il y a à protéger ? Il est temps de mettre en lumière les individus et alors, les campagnes de prévention n’auront plus lieu d’être car nous nous tiendrons heureux, apaisés, existants, naissants, dans la volonté sublime de ne pas abîmer la vie battante dans nos artères, conscients désormais qu’il y a mieux à faire que de donner son cul sans capote, soulagés d’avoir quelque chose à sauver, un truc à nous, un truc qui est nous. Ce n’est pas la peur qui doit conduire à la capote, c’est la conscience de notre valeur infinie. Au lieu de cela, le monde est expert dans l’art d’analyser, de juger, de condamner les autres et soi-même. Tout athée que je suis, il y a un truc fabuleux dans la religion qui relève de l’amour de soi et des autres.

    Voyons, que je réfléchisse encore : pourquoi n’ai-je pas mis la capote ? Par peur de déplaire à l’autre. Pas peur de tuer l’élan qui m’a fait quitter ma solitude. Pour ne pas paraitre à mes propres yeux l’étranger aux autres. Par indifférence à l’égard de ma propre vie. Dans mon cas et seulement dans mon cas, c’est l’amour de la vie, le véritable ennemi du VIH.

*

            J’appartiens à une minorité : les gays (foutez-nous la paix avec vos HSH !). J’appartiens désormais à une minorité dans la minorité : les gays séropositifs. Non seulement il y a peu de solidarité entre eux mais le discours ambiant s’intéresse à d’autres minorités : les trans, les toxicos, les prisonniers et les migrants. Le discours de Robin Campillo lors de sa remise des César m’a marqué : pas un mot de solidarité avec l’ensemble des séropositifs mais un discours militant (et juste !) sur les minorités des minorités. Tout se passe comme s’il fallait fractionner les populations le plus possible et reléguer, de fait, les autres au second plan. Il faut, non plus défendre l’ensemble des séropos, mais se focaliser sur une petite partie. J’en comprends l’urgence, la nécessité et la justesse mais cela jette dans l’ombre les 150 000 séropositifs qui à l’heure actuelle n’ont plus de voix. C’est une erreur stratégique : la démarche est individualiste alors qu’en se mobilisant tous autour de la même cause, nous obtiendrions bien davantage, y compris pour les trans, migrants etc. Qu’on regarde le pognon dépensé en colloques, conférences, billets d’avion, publications, articles… le nombre de salariés qui dépendent du sida… cela représente des milliards d’euros. Qu’on regarde maintenant réellement la place laissée aux séropositifs : elle est ridicule. Nous sommes parqués sur des sites, sous surveillance et nous fermons nos gueules. Nous nous donnons des excuses : nos traitements suffisent ; l’urgence, ce n’est pas nous ; le cas des migrants et des plus défavorisés doit primer ; je vis bien en reléguant le VIH en arrière-boutique… La vérité, c’est que nous sommes totalement dépossédés de ce combat qui devrait tous nous mobiliser. La première place devrait nous appartenir. Nous devrions exiger de jouer les premiers rôles car le virus, lui, ne s’en prive pas. Il sera bien temps alors d’aller pleurer sur la baisse d’une allocation, la surdité des médecins, le ronron journalistique ou la baisse des dotations : nous en sommes complices par notre silence, notre attentisme et notre soumission.

            120 battements par minute est un film exceptionnel sur le passé. Il aurait pu constituer une belle occasion pour le réalisateur de rappeler notre existence à tous et de nous fédérer. Il ne l’a pas fait.

Commentaires

Portrait de Dakota33

Rien à redire, tout simplement parce que tu a visé juste, des pensées dominicales qui pourraient ressembler aux miennes. C'est cool de pouvoir lire ça, merci ;-)

Portrait de Pierre75020

Bravo pour ta production renouvelée de textes. Ce dernier mérite une particulière considération. Je suis d'accord avec toi , c'est par haine de soi que nous refusons de nous protéger et toutes les techniques mises en place demeureront inefficaces tant que nous n'aurons pas retrouvé notre estime.

Je suis d'accord aussi pour dire que le combat devrait nous appartenir mais pour rejoindre un précédent billet, une immense fatigue envahie notre corps,fatigué par les médicaments et la suractivation de notre système immunitaire mais aussi notre âme ( mot employé faute de mieux) , prête à tous les renoncements, exténuée par les interrogations sans fin, lasse de quête impossible.

Nous aspirons au repli, à la quiétude, au mieux au contentement donné par de bonnes analyses, des traitements qui fonctionnent. Soit ce n'est pas glorieux de ma part mais c'est sincère.

Deux petites choses moins tristes, ma nouvelle pharmacienne me fait cadeau d'un savon avec mon flacon de Genvoya, tient-elle à garder ma fidélité?

Une association vient d'être fondée la semaine dernière pour gérer la subvention et les locaux offerts par la ville de Paris pour la constitution d'archives LGBTQI+. Deux journées doivent être organisées ce printemps sur ce thème et le MUCEM ouvrira aussi une exposition sur les mémoires des groupes concernés

Merci pour tes réflexions et ton écriture.

 

 

Portrait de Rimbaud

Etre ici, c'est encore repousser la solitude non consentie (parce que les rêveries du promeneur solitaire, j'adhère !). Ecrire, c'est renoncer à l'enfermement.

 

Dakota, c'est comme un miracle quand une pensée personnelle résonne dans l'âme d'un autre.

Pierre, il y a tellement d'élégance dans tous tes écrits. Je passe moi aussi par ces phases (tu le sais très bien) alors oui, je comprends bien.

Le jour où mon phrmacien m'offre un savon, j'explose de rire ! :)

J'avais écrit un texte pour soutenir le centre d'archives (envoyé à Lestrade), je suis heureux que ça se concrétise enfin. Si j'étais à Paris, je serais engagé dans tout un tas de trucs, c'est sûr. Pis ensuite je me barrerais comme beaucoup (ou pas). Le MUCEM est magnifique. J'y étais allé voir l'expo d'une amie libanaise.

Merci à toi.

Portrait de jl06

D,accord pour 120 bat ... moit moit /sur Paris , par contre j,était à la projection à  Cannes au Festival , je peut t,assurer que  une grande parti de  la salle était en pleur .... une piqûre de  rappel sur le passé pour certain'(e) ....on avez du mal à se relever des fauteuils 

pas dit que la suite ne soit pas en gestation .....mais forçément elle sera moins spectaculaire 

Portrait de Rimbaud

Une suite ? Genre un film sur le déclin d'Act Up et la démobilisation générale ? Tu n'y penses pas.

 

Portrait de IMIM

mais pas pour TOUS les s+

Ils ont, eux-même,  fait des groupes, des sous groupes....

Ils devraient poser l'ensemble des problèmatiques de chaque "groupe"sur le mm plan

Revendiquer pour TOUS les S+ et non pas DIVISER

Après, la mémoire dans les musées, c'est bien...mais faire passer le message au présent, c mieux

Portrait de Rimbaud

N'oppose pas le travail de mémoire et le présent, il n'y a pas de "mieux", il y a la nécessité de faire les deux. L'un n'empêche pas l'autre, enfin, ne devrait pas empêcher...

 

Ca fait partie des sources de désaccord chez act up : la nécessité de faire des groupes de travail est réelle, tu ne peux pas être pointu sur un sujet si tu ne t'y consacres pas réellement mais en RH, justement, il y a souvent eu des conflits à cause de ça. (je renvoie au film et à la bio de Lestrade). Ca ne me pose pas de pb qu'ils militentpour des micro minorités, au contraire : mais là encore, ça ne devrait pas jeter dans l'ombre l'ensemble des séropos qui n'ont plus de voix. (et l'idée d'une revue à nous, rien qu'à nous du coup, revient dans ma tête grrr).

Portrait de IMIM

 la mémoire et le présent

Je dis simplement que la "mémoire" doit aussi passer ds les discours au présent et ne pas se limiter au musées

 

Après moi g déjà donné mon avis la dessus

Quand les ttt sont arrivés, certains ont commencé à demander à être beaux, invisibles......comme tous le monde....

Ben qu'ils redescendent sur terre Ils ne seront jamais plus comme les autres y compris et surtout aux yeux des autres!!! 

Tu peux te fondre ds la masse, ya toujours quelqu'un pour te le rappeler et ton "comportement à risque" avec....

 

Jvè aborder un sujet très délicat, mais, par exemple, quand ils dénoncent la mauvaise prise en charge des migrants, il crée du RACISME (jprécise, c pas mon k).....Pourquoi ne pas dénoncer un "abandon médical" de certains  s+ dans toutes les catégories concernées....?

Après pour les "statistiques" OK les groupes c obligé Mais concernant l'humain, c destructeur..........