le jour où...

Publié par Rimbaud le 25.11.2017
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          Que les juges, les croyants et les bien-pensants ne se méprennent pas : j’ai abdiqué la morale le jour où le monde s’est dressé devant moi et qu’il m’a toisé de son regard dégoulinant de morsures, de bave ensanglantée, de spectres menaçants, le jour où – c’était il y a bien longtemps – le sexe a pris le pas sur l’amour, congédiant toute possibilité d’un foyer rassurant, le jour où vous avez renié les principes que vous prôniez, que vous affichiez sur les murs de votre visibilité, le jour où j’ai compris qu’ils n’étaient que les remparts derrière lesquels vous baisiez le monde, jouissant d’un double jeu mensonger et cynique, le jour où le politique a menti, le jour où le maître a rabaissé, le jour où vous avez choisi la mort des enfants et le silence des pétrodollars, le jour où les lois sont apparues iniques, le jour où l’ambition a supplanté le talent, le jour où la femme qui était une mère a été giflée, le jour où l’on m’a appris à ne pas pleurer, le jour où la trahison a envahi la piste du dancefloor, le jour où l’on a ri de mon amour, le jour où la lassitude a couvert la ville de son immensité sombre et étouffante, le jour où l’on a tué Jaurès, le jour où je restai prostré dans la cour de l’école, le jour où le pape a rejeté la capote tandis que des peuples de croyants crevaient, le jour où l’on a rasé les arbres centenaires du village perdu de mes ancêtres, le jour où un supermarché a poussé, le jour où tu ne m’as plus embrassé, le jour où vous avez cessé de croire à la tendresse, le jour où l’on a coupé les scènes de baisers cinématographiques, le jour où l’on a jeté Whitman en prison, Voltaire en exil et Neruda aux chiens, le jour où le chômeur n’est plus qu’un pourcentage, le jour où l’on a assassiné les séropos, retardant le traitement et le champagne coulait à flot, le jour où Israël a bombardé Gaza dans l’indifférence générale, le jour où l’on a bombardé l’Irak et la Libye au nom des droits de l’homme dont les lettres sont mortes depuis longtemps, le jour où tu as trahi mon amitié, le jour où tu as renoncé à toute forme d’action, de révolte, insultant mon engagement, sombrant dans la paresse d’un fatalisme confortable, me reléguant au rang des idéalistes impuissants, des rêveurs et des misanthropes, le jour où tu n’as vu dans ma débauche qu’une culture du Mal quand il ne s’agissait que d’une réconciliation corporelle, temporelle et charnelle. Tu as insulté, tu as banni, tu t’es rangé du côté des justes et de ceux qui, se croyant lucides parce qu’ils ont revêtu le costume familier et usé de la société, savent se souder pour paraître plus forts, plus vrais, écrasant du pied celui qui avance malgré tout, dans l’acceptation de ce qui a été, dans le refus de l’oubli, dans le dressement philosophique de la révolte et de la caresse inattendue. Tu ne vois dans ma maladie qu’une suite logique, un prix à payer, une peine méritée, la marque des marginaux et des inconscients. Ta santé te rassure, te conforte, cimente un peu plus les murs de ta mise en scène ennuyeuse et surfaite. Maintenant, écoute, approche un peu de moi, là, doucement, je ne te toucherai pas, je vais te confier un secret, voilà, avance encore un peu, ne dis rien, prête l’oreille, chut, ne le répète à personne mais… toi aussi, tu mourras.