Le penseur n'échappe pas au VIH

Publié par Rimbaud le 12.10.2017
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          L’artisan a la patience dans les mains. C’est un visionnaire de la matière. Il fait surgir les formes. Il les parfait, les sculpte, les détruit, les fait surgir, les enrobe, les délivre, les caresse. Il est dans un rapport sensuel au réel. Il concrétise des délires, résout des problèmes, invente des solutions. Il est l’alliance du geste et de la pensée. A ce titre, il constitue un modèle. Je suis un intellectuel et je m’enivre de cette réalité décriée. J’ai fait du langage interne une parole adressée aux hommes. Je ne supporte pas les regards méprisants qui se portent sur nous qui consacrons nos vies à l’histoire des idées, à la recherche des formules qui sont des assemblages. Nous sommes l’ébéniste qui ponce la syntaxe, le sculpteur qui taille le paragraphe, l’électricien qui choisit les connecteurs, le boulanger qui fait se lever l’image, le peintre qui assemble ses couleurs, le plâtrier qui enduit la page, le charpentier qui structure ses chapitres. C’est exigeant, usant, désespérant parfois, exaltant souvent, et nécessaire. Si les objets peuplent le réel, les idées sont l’armature d’une société et d’un corps.

            J’ai grandi avec le SIDA. J’ai découvert les ravages de l’épidémie, pensé les mouvements associatifs, lu des témoignages qui sont des expériences. J’ai frémi souvent, espéré en permanence et l’usage de la capote était de l’ordre de l’évidence. Qu’on mesure ce que représente la séropositivité pour un intellectuel : un échec de la pensée dépassée par une réalité dangereuse. Ça n’aura pas suffi de réfléchir, de méditer, de regarder, de s’instruire, de forger une conscience qu’on croyait responsable et adulte. Je n’ai ni l’excuse de la jeunesse, ni l’excuse de l’ignorance. Le VIH est un camouflet infligé à mon intelligence. Une leçon de modestie aussi, diront certains bêtement car l’intellectuel (je ne cesserais de répéter ce terme tant il est aujourd’hui ou sali, ou absent) est humble, forcément humble… ou il n’est pas ; ou il n’est qu’une caricature de penseur, une sorte de BHL, une marque, un préfabriqué largué au beau milieu de l’histoire universelle. Le VIH semble dire : ah, tu croyais aller dans le sens d’une cohérence, d’une construction, d’un élan vital ; tu te croyais protégé par une intelligence d’anticipation (ce qu’est la réflexion) ; mais regarde, tes stratégies ont échoué et tes lectures n’ont servi à rien ; pire, ce sont elles qui ont précipité ta chute. Echec et mat. Echec, probablement mais mat, certainement pas. Un nouveau langage est à forger. Le VIH est une présence qui demande à être appréhendée sans concession, dans la luminosité d’une pensée en mouvement.  

            En 2017, me voilà avec trente ans de représentations fausses à déconstruire. Me voilà face à la réalité qui est vécue, corporellement et donc véritablement. J’ai dû, au fil de ces premiers mois de ce qu’on nomme une séroconversion (comme on entre dans les ordres) combattre les images mortifères drainées par un passé révolu. Il faut réinventer le virus. Le voir tel qu’il est, permanent et en suspension. Il m’a fallu, pour reprendre une célèbre expression, faire le deuil du deuil. Donc perdre un repère. Aussi étrange que cela puisse paraître, l’irrémédiable mort qui était accrochée au visage des sidéens (je ne me ferais décidément jamais à ce terme) donnait du sens, instaurait une urgence, précipitait l’action, délivrait la parole, unifiait les individus, créait le mouvement. Que reste-t-il désormais que la mort est absente, qu’elle n’a plus droit de cité, qu’elle ne parcourt plus les rues des villes, tambours battants, drapeaux déployés et baïonnette au canon ? Il reste l’homme nouveau car d’autres qualités sont attendues. En lieu et place de l’opiniâtreté, du courage, de la révolte et du combat, il faut désormais agir avec patience, précaution, organisation, calme, stratégie, dans la durée. L’ordre doit supplanter le chaos. La vigilance doit se dresser face à l’oubli. La parole poétique doit annihiler les ombres morbides. Et c’est joyeux.

Commentaires

Portrait de bob02

J'ai mis plus de  15 ans à comprendre, je me croyais condamné avec se virus , avec se traitement qui me mettait ko,qui me fatiguait , mal à la tête , les vertiges, les douleurs musculaires, articulaires, bizare non c'est les mêmes syntome que le levothyroc et tout ça rien que pour moi , j'étais costaut quand même , juste l'insomnie pour moi  que j'avais pas , peut etre parce que j'étais trop fatigué de cette vie dur d'ouvrier du batiment,  dès que j'étais à l'horizontale 10 secondes et je dormais  , mon corps c'est réveillé , il n'accepte plus tout ce qu'on me dit d'avaler , il faut déjeuner le matin pour tenir le coup et bien non pour moi c'est  le contraire , il faut avaller sa trie pour ne pas réveiller le virus et bien non pour moi c'était trop fort la trie( attention à ne pas faire sans suivi médicale ) , depuis que je prend un jours sur deux et que je commence à sauter mon déjeuné et les repas du soir , je vie , je revie , je profite de mes journées , je pédales en vélo et 120 km plus de fatigue plus aucune douleurs , suis pret à faire plus de 200km  en vélo dans une journée et oui si vous écoutez votre corps, vous pourrez vivre mieux? et manger mieux naturel fruits, graines , légumes cru c'est mieux , si on m'avait dit ça plus tôt ,j'aurais battu des records.A 58 ans et 19 ans  de vih , je ne sais  pas encore quel reccord je vais battre à voir   , bonne journée à vous ,