Le séropositif est un penseur contraint

Publié par Rimbaud le 09.11.2017
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           Je revois exactement le cours de sciences naturelles du lycée, ce jour où l’enseignante aux lunettes sévères et à l’accent alsacien a déroulé sur un présentoir un préservatif. Je me souviens aussi exactement de ce moment où dans la cour de l’école, tout le monde ne parlait que d’un film : Les Nuits fauves. Il y avait alors une empathie totale de la jeunesse pour Cyril Collard et Romane Bohringer. La prise de conscience était totale et totalement faussée bien entendu. Il y eut le rire en voyant l’obélisque recouvert. Puis le baiser de Clémentine Célarié, puis la colère face au coup de gueule de Martet durant le Sidaction, et bien d’autres éléments qui ont jalonné ma vie de faits tous en rapport avec le SIDA. Je ne peux pas dire que je me suis tenu éloigné de cette problématique : elle m’a passionné, obnubilé, occupé.

            Plus récemment, il y a peut-être deux ans, alors que, sans le savoir, j’étais certainement déjà contaminé, je me félicitais intérieurement d’avoir traversé toutes ces années en ayant su échapper au virus. Il y a une forme d’amertume terrible dans ce souvenir qui résonne comme une leçon, un appel à la modestie, une dénonciation de l’arrogance de l’être humain. Si j’étais croyant, j’y verrais immédiatement la réponse de Dieu, son châtiment, sa vengeance mesquine à mon sentiment d’autosatisfaction. Je sombrerais alors dans une dépression sans fin, persuadé de mon crime, convaincu de mon péché mortel (luxure et orgueil), m’auto-flagellant à outrance. Je ne crois pas aux forces surnaturelles. Il n’y avait pas de ma part la certitude idiote de me sentir hors d’atteinte mais simplement le plaisir d’avoir traversé les années noires en bonne santé. C’est, après tout, légitime. Rien n’est donc jamais acquis et notre vigilance doit être totale. La vie n’est pas un repos car tout endormissement se paye.

            Il y a, dès lors, une fatigue, une mélancolie qui se traduit par un désamour de la vie renforcé, jamais démenti, inné. Si l’amour des choses et, dans une moindre mesure, des êtres me parait assez naturel, assez facile à obtenir, ne serait-ce qu’au nom de ma propre imperfection (une fleur à humer, un ami à consoler, un paysage à contempler), la vie, en revanche, apparaît comme une entreprise plus complexe. Elle présuppose la coexistence des êtres, des pensées, des corps, des esprits, des aspirations, des besoins, des désirs, des élans, des reculs, des impulsions, des choix, des visions, des attentes, des actions, des décisions, des sentiments, des créations, le tout se conjuguant maladroitement, s’imbriquant mal, se correspondant peu, comme si tout était à la recherche de tout, en permanence, selon un mouvement sans fin. Sa nature même nous condamne à la quête, à l’insatisfaction, au questionnement, à l’analyse. Ce n’est pas un hasard si les malades sont très souvent des personnes d’une grande profondeur de réflexion. La survie implique un besoin sinon de domination (de soi, pour ne pas sombrer), du moins de compréhension. Le malade a subitement une distance que je qualifierai de philosophique sur le monde. Il se trouve arraché à la menace de la mort se sentant subitement proche de celle-ci. Se trouvant fragilisé, il tente par tous les moyens de se construire davantage, plus rapidement, plus sûrement. Le corps vacillant, son esprit prend une ampleur inégalée. Je crois que même à l’heure actuelle où les traitements (certes excessifs) contre le VIH sont infiniment plus performants, cela reste vrai. Le virus se terre mais il est là, et nous le savons. Cette seule connaissance suffit alors à faire du séropositif un penseur. C’est sa noblesse.

Commentaires

Portrait de Dakota33

Je me souviens aussi de toutes ces années et de tout ces evénements que tu cites, quelque chose dont je me sentais proche et éloigné à la fois, puisque ça me concernait sans vraiment me concerner concrétement, comme un autre monde tout à coté. Et je me souviens aussi d'avoir souvent eu cettre réflexion de me dire que j'avais de la chance d'être passé à coté de tout ça; il y a encore un an à peine j' en discutais avec un ami, tout fier de moi d'être arrivé à me preserver et me sentant très fort dans mes capacités à rester du "bon coté'... Et puis quelques mois plus tard le destin en décidait autrement, l'ironie de la vie quoi. A mon tour je deviens le penseur contraint.

;-)

Portrait de Rimbaud

Du coup, je me sens moins seul ;)