Le VIH est une valise

Publié par Rimbaud le 08.11.2017
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           On trimballe tous des valises depuis la naissance. Le VIH est une valise. Une valise pourrie, sans roulettes, pas fashion, pas pratique, encombrante, d’une taille de géant et qui vous suit partout, dans chacun de vos déplacements, où que vous soyez, dans les hôtels miteux, dans les avions sociaux, sur les bateaux familiaux, dans les trains de nuit et les taxis du souvenir. On a beau défaire la valise, elle est toujours pleine de chiffres, de rendez-vous, de sang, de sperme, de peurs, d’inquiétudes, d’oublis, de réflexions, de lucidité, de cachets, de regrets. On l’inspecte régulièrement et on retrouve tous ces vieux objets dont on croyait l’avoir débarrassée. Elle ne s’allège jamais bien longtemps. On en a tous eu des collections (la valise-enfance, la valise-maman, la valise-ruptures, la valise-trahisons, la valise-déceptions) mais à force de patience, de rangement, de scrutations, on était parvenu à les remiser toutes au fond du grenier du temps. On n’en voulait plus des valises. On s’était résigné à voyager léger, conscients qu’on ne refait pas le passé, persuadés de la bêtise de tous ces objets contraphobiques, et on les a, une à une, dynamitées, ces valises made In China, pas solides, pas fiables, pas sécurisantes.

Sauf que là, impossible. Elle résiste à tout. Elle est mutante. Elle sait passer inaperçue et se dissimuler. On se dit qu’il faudrait finir par l’aimer mais son esthétique est repoussante, sa laideur n’a aucune éloquence, elle n’est d’aucune utilité, elle n’est même plus originale. On l’a reproduite à des millions d’exemplaires. C’est du low cost, du bas de gamme, le genre de valise dont personne ne veut, même en période de soldes. Elle ralentit le voyageur-poète qui voudrait sauter d’île en île, parcourir les continents, se hisser, léger, en haut des buildings, monter quatre à quatre les marches des campaniles, galoper sur les rives du Saint-Laurent, courir le long des grèves de la pensée, s’inviter aux bals, planter sa tente dans des recoins improbables peuplés de neige et de solitaires, à l’abri des hyènes, sauter de branche en branche et s’écraser dans les soubresauts des plaisirs interdits. La valise-VIH le met au défi : fais-le, ricane-t-elle, mais fais-le, je ne t’en empêche pas. Et il fait, mais maladroitement, empêtré, lourdement, entravé. Il n’a plus d’horizon car elle s’interpose. Il lance à nouveau ses rêveries mais, bien que pêcheur aguerri, sa ligne se fiche dans les arbres et ne franchit jamais le bord de la rivière. Il esquisse un pas de tango et se vautre lamentablement au milieu des robes consternées. Il tente une chanson et se trompe de paroles. Ses aigus sont des graves et son élégance de dandy whitmanien passe inaperçue. Il n’a plus de justesse. Son regard est moins aiguisé. Son pas est moins léger mais il avance, de quelques mètres, donne des coups de pied dans la valise, des coups de poing, trépigne d’impatience, tente la lacération, insulte, maudit, s’épuise, rebrousse chemin puis change à nouveau de direction, feinte, trébuche, se redresse, saute par-dessus, fonce à toute vitesse croyant la semer, se fracasse lamentablement et regarde, ahuri, haletant, les mains pendantes au bout du cœur gonflé, la valise-VIH se dresser fièrement face à lui, l’œil moqueur et la mine triomphante.

Il s’assoit alors sur elle et reprend sous souffle. Il comprend qu’aucun affrontement n’est possible, que le combat est déséquilibré, que les dés sont pipés. Il lui chuchote des mots d’enfant, des mots naïfs, des mots simples. Il abdique et, de guerre lasse, se résigne. Alors, et alors seulement, elle perd en volume, elle perd en poids, elle perd en intensité, elle perd en intérêt et se réduit à vue d’œil, instantanément, jusqu’à devenir minuscule, microscopique, presque invisible. Il se baisse, la prend dans la paume de sa main, la glisse dans sa poche puis repart trouver l’endroit où, durant son absence, le vent a décidé de souffler.

Commentaires

Portrait de jean-rene

Belle allégorie pleine de sens.

Portrait de Rimbaud

Merci ;)

Portrait de h-en-attente_13

Nos propres sentiments sont magnifiquement retransmis dans ce texte plein de sens...!

Portrait de Rimbaud

Merci le marseillais ! ;)