Onirisme

Publié par Rimbaud le 03.10.2017
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        J’ai mille stratagèmes pour parer à l’attaque cauchemardesque des nuits agitées. La base solide sur laquelle repose la défense, c’est le lit. Oh, pas n’importe quel lit, du lit de compétition ! Le matelas est si épais qu’il est inutile de régler les lattes du sommier. Le sur-matelas épouse légèrement les formes du corps. Pas trop, nous avait prévenu la vendeuse experte, car « certains endroits de la colonne vertébrale ne doivent pas s’engouffrer dans le moelleux mais ils doivent être soutenus. Vous mesurez un mètre quatre-vingt-cinq (quatre-vingt-deux officiellement mais j’ai gagné trois centimètres depuis mon dernier passage à l’hôpital) et vous voulez un lit sur mesure ; je vous comprends ; mais l’habitude que vous aviez prise de laisser vos pieds hors du lit est excellente : imaginez les gens qui dorment, comme vous, sur le ventre (ce qui est très mauvais !), c’est comme marcher toute une nuit avec des talons aiguilles ! Alors, conservez cette habitude ! Vous voulez un mètre quatre-vingt de large… d’accord… (là je vois qu’elle pense que notre amour est mort et que nous cherchons à dormir sur des fuseaux horaires différents)… Vous allez voir, en un mois, vous allez naturellement dormir sur le dos ! (menteuse !) » La couette est d’une épaisseur merveilleuse, les draps sentent bon le propre, l’oreiller n’est ni trop ferme, ni trop mou, notre lit, c’est l’extase : on se croirait dans la pub Kinder avec la nana dans le train qui se retrouve enveloppée d’un nuage…

            Bien qu’il dorme depuis longtemps, la main de mon homme vient toujours se poser dans la mienne. Je suis paré, prêt, ready. Je ferme les yeux et je sélectionne certaines images que j’ai conservées de mes voyages. Je revois les petits pêcheurs du port irlandais de Killary, au soir tombant, à côté de la vieille auberge de jeunesse dans laquelle un voyageur anglo-saxon boit un dernier whisky tandis que de jeunes jordaniens nous invitent à danser avec eux dans une ronde endiablée ; Nelson Mandela, tout juste libéré, remonte Broadway sous nos regards médusés, dans l’incompréhension d’être là, à ce moment précis, et de participer à l’Histoire sous les milliards de confettis qui pleuvent des buildings hystériques ; les baleines de Tadoussac ont élu domicile et les singes de Bali n’en finissent plus de voler les passants ; un vieil égyptien tente de m’attirer au fond de sa boutique, prétextant vouloir la traduction d’un mot anglais mais, flairant un piège, je m’échappe courir au milieu de la terre ocre de Petra ; dans le désert je ramasse la pastèque des ânes puis file sur le toit d’un 4*4 rouler à toute allure dans l’immensité tunisienne ; je suis désormais loin du vacarme assourdissant de Beyrouth et de la folie New Yorkaise ; je me laisse bercer par le roulis d’un cargo et ramasse quelques oranges andalouses que je goûte en récitant des vers de Lorca ; près des monastères de Bucovine, la vieille roumaine, au petit matin, nous réveille avec des crêpes ; nous manquons alors de nous noyer au bord de la mer noire et repartons dormir sur le bateau vide de tout équipage ; la mafia hongroise tente de nous racketter à la frontière, au beau milieu de la nuit, train stoppé en pleine campagne, sous les grognements des chiens des gardes corrompus ; un soldat m’attire dans son compartiment et me propose une pomme puis une cigarette ; les chevaux passent à vive allure sur la place immense de Sienne et le cimetière juif de Prague n’est plus qu’un musée païen fléché ; nous évitons de justesse un ours perdu au bord de la route lors d’une nuit gaspésienne et je retiens ma respiration pour affronter les hordes d’oiseaux marins d’Essaouira ; je lèche l’avant-bras de la petite mendiante du train de Bucarest pour lui apprendre comment coller le faux tatouage qui fera briller ses yeux de petite fille abandonnée ; un fado emplit l’obscurité d’une suavité qui appelle l’amour et partout, les gays s’envoient en l’air dans les lieux obscurs des plaisirs interdits ; il y a beaucoup trop de bruit chez les napolitains et je pars me réfugier le long de la mer morte ; un homme qui n’a pas de regard flotte à mes côtés ; il a les traits de mon père disparu ; mon père au ventre bedonnant ; une bouteille à la main, des trous à la poitrine ; je reconnais la couleur passée de ses cheveux ; j’étends mon bras mais il est loin ; j’allonge les mouvements, je perds pied puis reviens à la surface instantanément ; je parviens à saisir son bras décharné que je tire d’un coup sec à moi quand tout son corps bascule dans ma direction, quand son visage d’alcoolique éclate alors d’un rire ordurier qui me transperce le ventre.

            Mon stratagème a échoué. Triumeq : one more point.

Commentaires

Portrait de Arzh59

Et qu'elle est débordante !

Toi qui disais que ça allait mieux il y a quelques temps, je lis ici une nuit bien perturbée, et j'en suis désolé pour toi.

Peut-être as-tu besoin de plus de temps pour t'habituer au Triumeq. Et puis on le sait, chacun réagit différement aux molécules. 

Et quelle précision tu as dans les détails de tes rêves !

J'ai, pour ma part, peine à m'en souvenir au delà du petit déjeuner, hormis quelques bribes diffuses, au mieux un sentiment positif ou négatif. Je tente de n'en garder que le meilleur, ce qui est hot (encore cette nuit Smile) ou sympathique, j'élimine la bizzarerie qui compose tout de même la majorité de mes rêves, c'en est inracontable. Mais tout finit par s'effacer à un moment ou un autre.

En tout cas, et d'un manière plus générale, j'apprécie te lire. J'admire ta faculté à poster ici dans ton blog quotidiennement, moi qui n'ait même plus le temps de passer lire tout ce qui s'écrit, je me vois encore moins écrire autant que toi ^^ !

Et puis j'aime bien ton style et tes histoires, c'est agréable à lire. 

Courage à toi, mes pensées t'accompagnent pour des rêves doux et des nuits reposantes.

Tout cela a au moins le mérite de te faire voyager...