Tu vas mal ? Pouaff, c'est le traitement !

Publié par Rimbaud le 26.11.2017
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          Depuis quelques jours, je suis fragile. Les émotions sont décuplées. C’est très banal. Ce qui l’est moins, c’est qu’en temps normal, on cherche des raisons, des causes, on se dit « tiens, je suis fatigué en ce moment », ou « Martine m’a bien pété les couilles à la machine à café », ou « merde, le chien du voisin est mort, je l’aimais bien », ou encore « j’ai plus un rond et on va me couper l’électricité ». On est rationnel. Depuis le VIH, la réponse qui vient immédiatement à l’esprit (le mien et celui de mon binôme) est : « c’est le traitement ». Tout est mis sur le compte du traitement. Le traitement est devenu le centre de l’univers, le point central de la matrice, la formule magique qui explique tout, l’incantation-césame, l’abracadabra du pauvre, la poudre de perlimpinpin du pouvoir présidentiel. C’est pratique, c’est mensonger, c’est inacceptable et cela plonge dans une incompréhension de la vie. Je sais les effets pervers du Triumeq mais tout rattacher aux ARV relève de l’hypocrisie, du raccourci, d’un processus abusif de simplification.

            Dès lors, mes émotions me semblent fabriquées, artificielles. Elles ne sont plus le produit d’un être en proie aux aléas de la vie, aux déceptions des rencontres, au vertige métaphysique d’une pensée qui cherche à se saisir, au cœur qui tombe après s’être élevé. Tout se passe comme si elles émanaient de la chimie. Mes émotions se trouveraient réduites à cela qui est de l’ordre de la science, du conscientisé, une sorte de produit discount bas de gamme tout en bas des rayons des supermarchés. Je serais devenu transparent, prévisible, réductible. Le regard de l’amant attentif se charge alors de souffrance, de compassion pour le malade avec qui il vit. Mais je ne suis pas que cela, et comment faire la part des choses… comment faire la part des sentiments réels et des effets secondaires ? Tout se passe comme si mes émotions n’avaient plus de légitimité, plus de profondeur, plus de densité, plus d’intérêt, plus de sens, comme si la médecine était désormais le livre ouvert de mon existence, comme si l’infectiologue en était l’écrivain et moi la page raturée. Mes efforts ont pourtant été réels pour bouter hors de ma France la maladie et ne pas lui laisser le premier rôle. Je bosse normalement, avec passion et sérieux ; j’aime ; je voyage ; je baize ; je vis et désormais le VIH a sa place attitrée – au fond de la cour, derrière le local à poubelles, à côté du vide-ordures. Je passe le voir de temps en temps pour m’assurer qu’il reste sagement couché mais je ne lui prête plus que peu d’attention. Il s’en offense et gueule parfois la nuit sa plainte d’animal abandonné, mais voilà tout.

            Non, mes émotions ne peuvent décidément pas relever d’une formule algébrique. Fuyons tout systématisme et n’oublions pas que, même malade, même sous traitement, même bourré de molécules, même camé au plus haut point, notre humanité poursuit son voyage épuisant, libérateur, gorgé de soleil et de vents, traversé de rayons et d’ombres, sillonné de paysages et de chants, gorgé de lumière, de laideur, de danses et de sentiments réels.

Commentaires

Portrait de frabro

Voilà un billet de blog qui ne va pas manquer de t'attirer une volée de bois vert ! Laughing

Ici, la norme est d'accuser le vih et surtout les traitements d'être la cause de tout.

Vous avez un rhume ? C'est le traitement...

Vos intestins gargouillent ? C'est le traitement...

Vous prenez du poids ? C'est le traitement...

Vous êtes fatigué ? C'est le traitement...

Vous êtes mal dans votre peau ? le traitement, vous dis-je !

Pardon d'avoir emprunté à Molière son approche (le poumon vous dis-je !) mais la lecture de ton texte m'y a immédiatement fait penser :

http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/classique/moliere/mi/mi.III.10...

Solidairement,

Wink

Portrait de Rimbaud

Excellente idée, je vais intégrer ça au texte :) 

Je ne nie pas les effets du triumeq, je les connais désormais, mais méfions-nous d'un système explicatif qui renvoie tout au virus... ça jette dans l'ombre tellement de choses plus intéressantes et plus complexes.