VIH, facteur de vie.

Publié par Rimbaud le 06.10.2017
1 003 lectures

          Ce que je vais écrire est dur, idiot, marque d’un esprit faible mais totalement vrai : le SIDA est un élément formidable de la dramaturgie de ma vie. Ceci explique certainement l’absence de dépression, l’absence d’étonnement, la rapidité de l’acceptation et la déception d’une non-rencontre pathétique avec un autre séropo (il y aurait eu des pleurs, de la tendresse, de longues conversations, de l’attirance et bien entendu du sexe). Le scénario était prévisible, prévu, attendu même (pas recherché consciemment, aucun bareback de ma part), cohérent avec la narration mélodramatique d’un parcours marqué par l’absence du père, son alcoolisme, sa mort, de multiples décès (une défenestration et une noyade notamment), un rejet maternel, la découverte de l’homosexualité vécue comme une injustice ne pouvant qu’entrainer un dégoût initial (et initiatique) de soi-même. Au bout de tout cela : le VIH… of course ! Sa présence me confère une place à part dans l’humanité, comme un petit truc agréable à l’intérieur de soi, une sorte de contentement qui donne du sens, qui indique une direction à emprunter, qui accorde une légitimité à la parole, qui accélère la réflexion, qui trace des perspectives. Je conçois parfaitement ce qu’il y a d’immoral, de révoltant et d’absurde dans cette affirmation mais ne pas faire face à cela qui est de l’ordre du sensitif, de l’évidence, de la permanence, serait mentir et surtout me détourner d’une compréhension réelle du processus. L’excavation d’une connaissance, quelle qu’elle soit, nécessite un face-à-face permanent avec les visages multiples et contrariants de la réalité. Or, le VIH s’intègre parfaitement à l’architecture de mes années. Réjouis-toi, me dit la petite voix ; tu as l’air d’aimer ça, de le vivre bien, et pourtant on perçoit une sorte de regret. Assume ! La petite salope perçoit tout. Elle m’exaspère, véritable présence schizophrénique omniprésente. Je lui répondrais que cette intégration du virus a son corolaire : sa normalisation, sa banalisation ce qui le rend infiniment moins intéressant car moins singulier. Alors qu’il aurait dû constituer le point d’orgue de ma fantasmagorie mélodramatique, le voilà réduit à jouer les seconds rôles. Alors qu’il avait tout pour figurer en haut de l’affiche, sans passer par les castings, avec contrat en or et cachet de malade (triumeq !), il ne fait pas plus de sens qu’un figurant payé une misère, quasi coupé au montage, simple ombre déambulant dans une rue insignifiante. Merde, la revoilà, encore elle : tu prônes, dans une sorte de posture fausse à la Rousseau, une transparence totale, tu jures, la main sur le cœur (relisez le début des Confessions) que tu dis la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, mais tu passes sous silence le travail lent et acharné de tes quarante premières années. Il n’y a rien de mélodramatique dans ton parcours. Ton père, ton oncle et ta grand-mère ont vécu des tragédies grecques, tu n’en as reçu que les éclaboussures. Tu vas loin, beaucoup trop loin. Tu négliges le manque, l’absence, la privation, les batailles menées ! Justement, de leurs faiblesses et de leurs disparitions, tu as fait le mode d’emploi de ton parcours, ta façon de te mouvoir, de regarder la vie, de l’anticiper, de la prévenir, de la penser, de la contrôler. Ton scénario n’a rien de pitoyable, c’est bien davantage une comédie romantique qu’une saga à la Sissi ! Tu vis dans le regret que personne ne pleure sur ton sort parce que tu sais que rien ne remplacera l’amour qu’on ne t’a pas donné… et tu cherches un substitut ! Ah, quand même ! Tu vois bien que j’ai été privé d’amour ! Un tel trou béant ne peut être comblé, et ce ne sont pas les pelletées jetées par le milieu gay qui parviendront à le boucher ! Là, tu oublies quelqu’un… Tu en connais beaucoup des pédés qui peuvent se targuer d’avoir vécu treize années d’un amour total ? Il y en a plus qu’on croit mais là n’est pas la question. L’amour inconditionnel que mon homme et moi nous nous portons n’est pas de cet ordre-là. Tu mens, tu cherches à sauver ton petit scénario de la noyade. Tu es dans la complaisance. Tu instrumentalises le VIH pour en faire la clef de voute d’une imagerie littéraire qui te rendrait aimable, désirable, une sorte d’image rock’n roll, une sorte de Kurt Cobain ressuscité, une Causette des temps modernes alors que tu relèves du petit bourgeois fonctionnaire bien installé dans son confort à ne rien faire de son  vendredi. Tu m’emmerdes.

            Ce qui se joue, c’est le sens – possible, supposé, réel, inventé – donné au virus dans son parcours personnel. Chacun a une vision de sa vie et de cette vision naissent les forces qui nous soutiennent, nous portent, nous projettent ou nous immobilisent. Une initiative provient d’une vision. Que cette vision soit fantasmée ou ancrée dans le réel, peu importe. Ce qui compte, c’est ce qui est enfanté par cet imaginaire. Ces actions, ces productions, ces écrits, ces liens, ces rencontres, ces projets, bien qu’extractions d’une mythologie personnelle, transcendent la part de mythomanie inhérente à chacun et deviennent les preuves matérielles, concrètes et palpables qu’un homme s’est tenu debout pour participer au bal de l’humanité. Alors, et alors seulement, oui, le VIH, même instrumentalisé, même accessoirisé, aura servi à quelque chose qui ne sera pas de l’ordre de la destruction ou de la mort. 

Commentaires

Portrait de ouhlala

Ça m'a suffit. 

Portrait de Dakota33

Bien écrit, cependant et en revanche, tu as bien de la chance de pouvoir tirer un tant soit peu d'éléments positifs de ce qui t'arrive, tant mieux pour toi... Je me rend compte au fil des jours qu'il y a quelque chose qui s'installe en moi qui fait que je me sens de plus en plus éloigné des autres, comme un spleen envahissant, insidieux et inéluctable. Une dramaturgie dont je me passerais bien.

Portrait de Pierre75020

Un petit commentaire en espérant qu'il ne soit pas importun.Je ne trouve pas ton billet "idiot" bien au contraire.Il y a 30 ou 40 ans il aurait été jugé suicidaire mais aujourd'hui , les médicaments nous laissent espérer une vie presque normale, un confort acquis intact et pour ton compagnon et toi un amour qui ne sera pas interrompu.Il serait plutôt roboratif comparé à bien des propos tenus ici où perce tant de désespoir.

J'ajoute un commentaire tardif à ton billet concernant les archives LGBTI que j'approuve sans restriction.je partage le même souci de préservation de la mémoire des combats des groupes minoritaires qui comme tu le dis si bien sont souvent oubliés, occultés , voir niés.

Portrait de frabro

Je ne crois pas que le VIH soit un facteur de vie, mais plutôt qu'il est un révélateur de notre personnalité réelle trop souvent enfouie profondémment pour respecter notre éducation, notre culture, le chemin de vie sur lequel nous étions engagés.

Le VIH remet tout en question. J'ai complètement changé de vie après sa découverte, et je ne regrette  rien de celui que j'étais avant. Ceci dit, ce qui était vrai lorsqu'il condamnait à mort à court ou moyen terme est-il encore vrai aujourd'hui ? sans doute, mais dans des proportions différentes.

Mais peut être que je ne suis pas doué pour la dramaturgie...

Innocent