La reine du ballast, ou la métropolitaine sans-culotte

Publié par Maripic le 26.05.2009
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Au cœur de tous les épisodes de l'histoire de l'épidémie, Maripic a pris l'habitude de transcrire ses (més)aventures du quotidien dans de petits billets destinés d'abord à ses proches. En voici un nouveau.
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Mission transports en commun dans un Paris en grève paralysé par les manifs et le froid vif d’un vrai hiver, agrémenté d’un petit vent de Nord bien coupant, je saute gaillardement de bus immobilisés en métros rares et bondés. Ce fichu rendez-vous à l'hosto tombe vraiment un mauvais jour, mais les rencards médicaux on y va contre vents et marées. Enfin, me voilà dans un wagon souterrain se déplaçant quasi normalement, et assise en plus, choses doublement inespérées. Arrêt station.


Toute occupée à me réchauffer le corps et les neurones, mon œil torve de passagère blasée regarde distraitement les diverses déclinaisons du “décoratif” feuilleton publicitaire format XXL affiché sur les quais, toujours renouvelé et censé stimuler, non-stop, nos appétits de bons citoyens décérébrés donc obligatoirement consommateurs. Après la longue saison des “plus-plus” jusqu’à la nausée, nous en sommes à celle des soldes. Les chiffres rivalisent, du moins 20 % ridicule jusqu’au moins 50. Je vois même du moins 70 % assumé, mais en toute dernière démarque, hein on rigole pas avec ça… Tout d'un coup, des lettres géantes couleur fluo me percent le cerveau, bondissant de leur support comme en 3D : “SOLDES Á TOUT PRIX !” L’aveu, enfin. On ne peut être plus clair. Et de m'abîmer dans des songes noirs. Du genre : on fonce droit dans le mur et quand va-t-on enfin se réveiller ?


Puis, je baisse les yeux et je vois une joyeuse bande en face sur le quai, juste sous l'affiche. Des SDF, une petite dizaine, avec quelques chiens, tolérance inouïe d’un glacial jour de grève, de trêve... Ils ont déployé une sorte de nappe dorée à même le sol gras, et installé dessus de quoi festoyer : saucisson, camembert, force bouteilles forme champagne (du mousseux ?). Tous bien allumés, et avec musique s'il vous plaît. Au bruit, je reconnais un Jojo national plein de souffle (la musique, pas Johnny), son saturé sortant d'une étincelante music box à donf, résonnant sous les voûtes de faïence sale. Et tous de brailler dessus en chœur. Cette nappe en or grand format m'intrigue. Sa dimension oblige même les bonnes gens à circuler sur le quai en file indienne, un comble, un scandale ! Puis, déclic, j’identifie la chose. Mais c’est bien sûr, c’est une couverture de survie ! On en voit partout à la télé aux infos dans les catastrophes et dans les docu-fictions. Elles sont généreusement distribuées la nuit par les maraudes du Samu social du plan grand froid numéro machin aux irréductibles à moitié gelés qui pourtant - sont pas normaux, on devrait les obliger - refusent de les suivre dans les refuges indignes. Parce que c'est tout ce qu'il leur reste, le refus, et que personne ne peut leur prendre ça, sinon la mort. Akeu... je t'embarquerais ça de force, je crois avoir entendu quelque part... Allez ouste et comme ça ce serait bien propre partout. Magique, non ? Ah, ah, mais ça c’est formidable. Que faire de vos couvertures de survie, Mesdames et Messieurs, je vous le demande ? Mais des nappes de fête ! Là-dessus, une des deux seules dames de cette joyeuse assemblée se lève et disparaît à ma vue. La rame ne redémarre pas. Ça dure. Ça commence à râler autour de moi. Puis la voix rigolarde du conducteur nasille dans les haut-parleurs : “Votre attention s’il vous plaît. Notre train repartira quand la dame qui est devant nous dans le tunnel aura fini de faire son pipi”. D’abord un silence très bref de stupeur incrédule, puis très vite des exclamations horrifiées… Et oui ! L'éternelle injustice anatomique entre hommes et femmes. On a beau être une moins que rien, on a sa pudeur, et les fêtes arrosées, ça fait distiller rapidos. Danger ? Certes, mais la dame apparemment sait s’y prendre, comme les jeunes tagueurs clandestins coutumiers de ces voies. Le métro est finalement reparti, tout vibrant d'indignation, de commentaires injurieux et obscènes, défilant lentement devant le bras d'honneur de la reine du ballast hilare, re-culottée et re-grimpée sur son quai.

Moi. Pourquoi tant de haine, je me demandais en regardant effarée ces bouches hideuses car déformées par les mots vulgaires qu’elles vomissaient. Propos d’abord sexistes, car il s’agissait d’une femme : il est vrai que les hommes se soulageant directement sur les quais en se détournant vaguement, tout le monde l’a déjà vu, ça dérange moins, n’interrompant pas le trafic. Là, homme ou femme, chacun échangeait les mêmes certitudes bêtes, absolument sûr de son bon droit, refusant l’imprévu et la différence. N’est-ce pas nous, tassés dans nos bocaux de wagons comme des anchois, vociférant à tout va, avalés inexorablement par le tunnel, qui étions grotesques, vus du quai d’en face, bestiaux pressés promis à l’abattoir et contents de l’être ? Cette dame avait osé enrayer la machine, suspendre le temps et créer à partir de rien quelque chose de très précieux : un espace de liberté. Je crois que c’est ça, qui leur était insupportable.