Le souteneur (ou histoire de filles)

Publié par Maripic le 04.11.2008
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Au cœur de tous les épisodes de l'histoire de l'épidémie, Maripic a pris l'habitude de transcrire ses (més)aventures du quotidien dans de petits billets destinés d'abord à ses proches. Nous les avons lus. Ils nous ont plu. Nous avons choisi de vous les proposer. Voici donc un nouveau billet d'humeur de Maripic.
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Büstenhalter. Oui, c’est de l’allemand, et littéralement ça veut dire “gorge-souteneur”. Ma cousine, allemande elle aussi et depuis peu dans notre beau pays, entra un jour dans un magasin de lingerie et y déclara, toute fière de son français tout neuf, qu’elle avait besoin d’un “souteneur” tout court, puisqu’elle s’adressait à des spécialistes. Son récit nous a tellement fait rire que le mot est entré dans le jargon familial. Elle appelait aussi les saucissons d’un drôle de nom, et demanda un autre jour dans une charcuterie un “bandard”, avec le succès que l’on imagine, mais ceci est une autre histoire… Moi, les “souteneurs”, je n’avais jamais pratiqué, sauf à l’époque où je devins mère et que mes attributs de fille devenus mamelles eurent besoin de soutien, en effet, pour bien faire leur boulot. Mais après, hop aux orties, et tout est redevenu comme avant. Il faut dire aussi que j’appartiens (presque) à cette génération de femelles hystériques (folles de leur utérus ?) et déterminées, ayant brûlé tout vifs leurs “souteneurs” lors de joyeux autodafés aux alentours de cette date fatidique, formidablement libératrice et inventive que certains vomissent maintenant. Je parle de mai 68, bien sûr. Non, pas besoin vraiment, c’était tout petit et cela tenait tout seul, aucun intérêt de claquer du fric pour quelque chose qui non seulement était alors le symbole de l’aliénation féminine, mais dont l’absence n’enlevait rien à la puissance de séduction…


Oui, mais voilà, non seulement les années passent, mais les aventures de la vie m’ont fait entrer dans l’univers du “+”. Je parle là du pays de la séropositivité et de son climat souvent délétère, notamment avec les lipodystrophies, au début des trithérapies, il y a un peu plus de dix ans. Bref, admettant un matin que j’avais un double paquet encombrant là-devant, qui avait, curieusement, un mouvement propre de balancier contraire à celui de la marche (je ne parle même pas de la course…) et que tout ça me gênait, je me rendis à l’évidence : les temps avaient changé. Il me fallait à mon tour un “souteneur”… Révolution ! Comment faire ? C’est quoi les tailles ? Comment on mesure ça ? Des chiffres et une lettre, ça correspond à quoi ? Et pas question que ça serre, que ça gratte… Me faut de l’aide, un(e) guide… Je partis angoissée et rasant les murs dans un grand magasin, où j’étais à peu près sûre de trouver choix et conseil avisé et aussi l’anonymat puisque je n’y remettrai jamais les pieds. Me voilà au rayon dédié, immense, perdue au milieu d’innombrables comptoirs regorgeant de dessous présentés comme affriolants, mais dont le confort et l’efficacité me rendaient perplexe… Complètement étourdie, l’ignare que j’étais chercha une vendeuse. Je finis par en repérer comme une sorte de troupeau, agglutinées autour d’une caisse, très minces, jeunes, jolies et toutes pareilles (clonées ?) parlant et rigolant très fort en se racontant des trucs que je crus percevoir comme le dernier épisode de la Star’Ac ou assimilé. Je m’approchais, passais, repassais, les frôlant presque, en demande visiblement. Aucune ne m'accorda ne serait-ce qu’un regard, je crois même qu’aucune ne me vit. Pour elles, j'étais transparente, je n’existais pas. Et bien tant mieux me dis-je, car non vraiment, pas question de raconter ma vie à ces péronnelles, c’était au-dessus de mes forces. D’ailleurs qu’auraient-elles compris à mon histoire d’ovnie ?


Alors je la vis. Une dame d’un certain âge, à l’écart des autres, très digne, en train de ranger calmement sa marchandise, gironde car mamelue et fessue comme on peut l’attendre d’une professionnelle du sous-vêtement. C’était elle. Je m’approchais et elle m’accueillit d’un sourire. Je lui racontais tout en bloc, que mon corps avait changé récemment à cause d’un traitement très puissant, qu’il me fallait un s… que je n’en avais jamais porté, que j’avais besoin de son aide pour les mesures notamment. Elle fut parfaite, prit tout “en mains”, n’eût à aucun moment l’air étonné, tout juste son œil cilla-t-il imperceptiblement en découvrant mon corps déformé dans l’intimité de la cabine d’essayage. Elle prit tout le temps nécessaire, m’expliquant gentiment des trucs insoupçonnés, douce, présente et discrète à la fois, une vraie pro, et je me détendis, enfin en confiance. Je me racontais que j’étais au siècle dernier, et que j’avais affaire à une corsetière de métier… Je le lui dis, et elle prit cela pour le compliment que c’était. Je repartis avec une chose blanche un peu orthopédique que je ne mis jamais, car la dame travaillait exclusivement pour une marque certes réputée, mais pas pour son côté fun.
Aucune importance. Encore merci, Madame. Vous m’avez transmis les clés de ce monde inconnu, et affranchie grâce à vous, je peux désormais aller m’acheter ce qui me va et me plaît en passant superbement devant les vendeuses sans les voir à mon tour, petites choses transparentes…

Illustration : Yul Studio