MAPA ou la cardiologue ne fait pas le ménage

Publié par Maripic le 01.04.2009
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Au cœur de tous les épisodes de l'histoire de l'épidémie, Maripic a pris l'habitude de transcrire ses (més)aventures du quotidien dans de petits billets destinés d'abord à ses proches. Nous les avons lus. Ils nous ont plu. En voici un nouveau.
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“Votre électrocardiogramme est normal”, j’entends. Mais alors, qu’est-ce que je fais là, allongée sur cette table d’examen, à moitié à poil avec des pinces et des fils partout ? En quelques mois, l’hypotendue chronique que j’étais s’étant mue en hypertendue improbable et le grand manitou VIH hospitalier m’ayant dit de voir ça avec mon médecin traitant, j’ai débarqué chez cette cardiologue de ville avec laquelle il travaille. “Et elle s’y connaît en VIH ?”, lui avais-je demandé. “Elle est très savante”, avait-il répondu...
Cela avait mal commencé. Comme à chaque fois que je vois un nouveau médecin, j’essayais de résumer mon histoire, en sortant, au fur et à mesure, derniers bilans, ordonnances, et même le communiqué de l’Afssaps(1) faisant état de l’alerte sur l’abacavir, suspecté d’augmenter le risque d’infarctus, et comme j’en prends depuis 2001. Elle avait coupé court : “Vous avez une lettre ?”, dédaignant le reste, et j’avais tout remballé. Pendant qu’elle lisait ma vie racontée en trois lignes, j’avais évoqué les conséquences encore mal connues des traitements à long terme, notamment les risques cardiovasculaires. “Maintenant le sida est une maladie chronique et on vous traite très bien”, avait-elle récité pour me couper le sifflet. Litanie des questions-réponses. Non, pas d’antécédents familiaux. Non, j’ai arrêté de fumer il y a quatre ans. Mesure de la tension, élevée, comme attendu. “Ça ne veut rien dire, chez le médecin il y a l’effet blouse blanche”. J’avais protesté, disant que je n’étais pas particulièrement émue d’être là, même si c’était la première fois que je mettais les pieds chez un cardiologue, et que j’avais l’habitude du médical. Elle n’avait pas entendu. Et hop, me voilà sur sa table pour l’électro. Puis elle parle d’une “MAPA”. “Ah, ah, comme les gants ?” je risque, en agitant lamentablement les mains en marionnettes de chaque côté de ma tête. J’essaie désespérément de détendre l’atmosphère, d’ouvrir une brèche, de créer un lien. Mais siii, ménage, vaisselle... Non, elle ne voit pas ( ??? ) et “vous viendrez tel jour que je vous pose l’appareil qui enregistrera votre tension sur 24 h, au revoir Madame”. Je me sauve. Fin du 1er Acte.
 
“MAPA”, ça veut dire Mesure Ambulatoire de la Pression Artérielle. Le dispositif comprend un brassard autour du bras, relié par un tuyau fin et souple à un boîtier accroché à la ceinture qui déclenche et enregistre la prise de tension, ceci à une fréquence (deux fois moins souvent la nuit que le jour) et pour une durée programmées à l’avance.

Acte 2, et m’y revoilà. Sur son bureau, l’arsenal “MAPA”. Elle met des piles dans un boîtier, essaye de le programmer sur son ordinateur... Ça a l’air de ramer, son truc, puis je tends le bras sur son ordre et là : “Que vous avez le bras mince !!! Le brassard est trop grand !” Certes elle en a un autre plus petit, mais il est dehors. Alors si ça ne marche pas faudra revenir... La moutarde me monte au nez. Elle l’a vu mon bras “mince” l’autre jour, pas foutue de s’organiser ? Elle me met le brassard, lance le truc qui veut bien démarrer après changements de boîtier, de piles. Et ça gonfle, gonfle, une, deux, trois fois, encore. J’ai le bras violet qui s’engourdit. “Il cherche votre artère et ne la trouve pas, avec votre bras si mince”. One-more-time... Elle arrête tout, me dit qu’on va changer de bras mince pour voir. J’en ai marre. Il est tard. J’ai faim, suis fourbue. On étouffe ici. Je vais me casser et la planter là avec ses gros boîtiers, ses piles nazes et son brassard trop grand. Mais ô miracle, le dernier essai est le bon, et je m’échappe. Dans le métro, un monsieur me dévisage fixement, et je vois dans la vitre le pourquoi de la chose : le tuyau trop long est sorti de mon col et me fait une grande boucle comme une auréole derrière la tête, “élégant MAPA” ! Elle m’a installé ça n’importe comment et j’essaie de faire rentrer l’évadé en tirant dessus, mais c’est bien sûr ce moment-là que choisit le machin pour se mettre à gonfler ! Vaincue (provisoirement), je m’affale sur un strapontin, et compte... une fois, deux, trois, si quatre j’arrache tout, mais non. La zombie et son mouchard finissent par arriver dans leur antre. Là, j’enlève et arrange le tout à ma façon. Aaaah, enfin mon lit. Soudain une odeur infecte de vieux rance, forte et douceâtre à la fois, s’impose à mon nez d’abord incrédule. D’où vient cette horreur ? Mes narines inquisitrices reniflent le chat innocent, mon tee-shirt de nuit qui sent bon puis effleurent le brassard qui orne mon mince bras. Damned, c’est lui. C’EST CE BRASSARD QUI PUE ! Je me lève comme une fusée, saisit un flacon de parfum qui traîne par-là et en inonde copieusement le brassard tandis que l’infernale saga des innombrables bras prédécesseurs défile dans ma tête... Ce truc que chacun porte pendant 24 h, où chacun transpire la nuit n’est donc JAMAIS nettoyé ? Arracher ce machin qui pue la mort et me ronge le bras... Non, je me ravise, car il faudrait tout recommencer et je n’en ai pas le courage. Je n’ai pas trop dormi cette nuit-là. Le lendemain était actif. Tant mieux, ça m’a empêché d’y penser. Le soir à 20 h pétantes, j’envoie tout valdinguer avec un plaisir inouï, me rue sur brosse et savon d’Alep, mais l’odeur a pénétré la peau, alors gant de crin jusqu’au sang et couche de biafine sur bras à vif et c’est encore juste... et je déplie le brassard immonde et marronnasse à l’intérieur. Frottage frénétique à l’alcool et huiles essentielles sur tout le bazar que je dépose le lendemain comme prévu chez son concierge, avec une petite carte comme quoi “le brassard était très sale et sentait mauvais” et que je l’avais nettoyé, moi. Supplique : ne pourrait-on pas imaginer un textile très fin isolant et jetable pour chaque patient ?

Fin du 2e acte et j’arrête là mes jérémiades. Plus sérieux, ces anecdotes me font m’interroger : Pourquoi ce médecin, jeune, est aussi étanche, imperméable ? Vu sa salle d’attente, ses patients sont pour la plupart des personnes âgées : est-ce pour cela qu’ils n’osent rien lui dire, par exemple que ses brassards sont dégueulasses ? Mais j’en connais qui n’ont pas cette attitude attentiste et soumise envers le corps médical ! Cardiologue, elle est. Á elle le cœur et rien d’autre ! Ce qu’il y a autour, le corps, l’histoire du patient ? Pas son truc. L’approche multidisciplinaire recommandée (indispensable) dans nos pathologies ? Pas concernée. “Vous posez beaucoup de questions, vous vous intéressez à votre maladie”, j’entends. Pour elle, c’est une nouveauté ? Ben oui, on est comme ça, nous, les patients VIH dont elle m’avoue ne pas avoir trop (du tout ?) la pratique... Ce à quoi je réponds suavement que, oh la, la, mais ça va changer tout ça, car comme elle l’a si bien dit, on ne meurt (presque) plus du sida dans nos pays riches. On vieillit voyez-vous, et des pathologies apparaissent, notamment cardiovasculaires suivez mon regard, que ça va faire comme avec les hépatologues un peu déroutés de voir arriver les coinfectés VIH et hépatites il y a quelques années, et que tout ceci a bien évolué depuis... Bref, cramponnez-vous les cardiologues, nous les méchants vilains patients empêcheurs de penser en rond qui posent des questions ET veulent des réponses, on débarque !!!”
Maripic
 
Illustration : Yul Studio