Marions-les !

Publié par Ferdy le 20.06.2012
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Quelle est la raison de cette effervescence inhabituelle au domicile de Christophe et Gérard, 15 rue Lamartine à Nevers ? C'est aujourd'hui le grand jour. Ils vont enfin se marier. Ne doutons pas que ce sera la plus belle journée de leur vie.
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Christophe avait demandé la main de Gérard au soir du 6 mai 2012, dès l'annonce de la victoire de François Hollande à l'élection présidentielle. Ils étaient émus, assis l'un près de l'autre sur leur canapé en croûte de vachette. C'était l'accomplissement de leur rêve électoral et, à titre personnel, un engagement réciproque qui pouvait enfin se réaliser.

Pour fêter ça, Christophe, optimiste lorsque Gérard plus prudent attendait la confirmation du journal de 20 heures, avait prévu une bouteille de champagne et un assortiment de macarons sucrés-salés.

Pour eux deux, le changement c'était pour maintenant. Ils connaissaient par cœur la promesse numéro 31 de leur candidat. Ils lui avaient fixé un cap à atteindre : la date de leur mariage fut donc arrêtée au 8 juin 2013, ça leur laissait le temps de concevoir chaque détail des festivités, et pour la nouvelle législature celui de rédiger et de voter cette loi.

Aussi, dès le lendemain matin Gérard avait-il tenu à appeler ses parents, retirés dans leur fermette près de Limoges. Malheureusement, le père de Gérard avait toujours vu d'un mauvais œil l'union contre nature que son fils formait depuis près de trois ans avec Christophe et raccrocha sitôt l'heureux événement annoncé, juste après avoir eu le temps d'affirmer qu'il ne se mêlerait jamais à cette mascarade. Evidemment Gérard en souffrit un peu et décida de rompre définitivement les ponts avec ce crétin de bouseux.

Du côté de chez Christophe, la chose était entendue depuis longtemps et chacun les félicita comme il se doit. Sa mère essuya une larme en pensant aux petits-enfants qu'elle recevrait pendant les congés scolaires et aussi lors des week-end prolongés. Elle se mit en quête d'un nouvel ensemble de couleur pistache avec un chapeau assorti. La modiste parut réjouie et conçut pour sa chère Madame Gardet un modèle à la fois sobre et léger, avec juste un peu de fantaisie dans le choix des matériaux.

Si, selon toute hypothèse, la cérémonie à la mairie avait lieu en fin de matinée, le vin d'honneur qui suivrait, réunissant familles, alliés, proches, amis, voisinage et collègues, se tiendrait dans les jardins dits de Bagatelle à seulement une petite dizaine de kilomètres de Nevers. On pouvait raisonnablement compter sur la présence de cent cinquante invités, parmi lesquels le sous-préfet et son épouse, le premier adjoint à la mairie qui les aurait unis, voire pourquoi pas le maire en personne. Après tout ne l'avaient-ils pas croisé à plusieurs reprises chez un couple d'antiquaires de leurs amis et sans pouvoir encore se tutoyer, il leur était permis de croire qu'il ne leur était pas hostile.

Pour le dîner et la soirée, le choix du château de Merteuil fit bien sûr l'unanimité. C'était ici qu'ils s'étaient promis de célébrer un jour l'heureux événement, si jamais il pouvait un jour être célébré.

L'édifice en lui-même ne présente qu'un intérêt architectural mineur mais les jardins et son lac en font tout le charme. Il présente enfin l'avantage de se trouver à quelques kilomètres à peine des jardins de Bagatelle et dispose d'une vingtaine de chambres d'hôtes agréablement aménagées.

Durant les mois qui suivirent, Christophe, chirurgien-dentiste à Nevers, et Gérard, agent général d'une importante compagnie d'assurances, consacrèrent la majeure partie de leur temps libre à comparer les devis des traiteurs et des différentes sociétés locales spécialisées dans la location de matériel pour noces et banquets.

La sélection des attractions fut l'objet d'un léger désaccord rapidement résolu. Christophe avait été séduit par une animation de type troubadours rock proposée sur catalogue par une jeune compagnie méritante qui savait combiner l'art du spectacle vivant et celui du close-up, tandis que Gérard aurait préféré la présence d'un humoriste localement reconnu qui savait distraire une assemblée, sans toutefois monopoliser toute l'attention des convives.

Finalement, ils optèrent pour la prestation globale d'un cirque qui devait principalement sa renommée à sa ménagerie exotique. Il y aurait ainsi un podium, certes, mais aussi des chevaux, des numéros de dressage ainsi que quelques surprises périphériques dont certaines promettaient d'être assez comiques. Pour la fin de soirée, un DJ importé des Charentes-Maritimes, ayant déjà sévi à Saint-Tropez et à Ibiza, assurerait une mixité dansante jusqu'à l'aube.

Puis vinrent enfin les longues et pénibles séances d'essayage. Nos deux tourtereaux ayant décidé de se présenter en habit de lin blanc pour la mairie, avaient aussi prévu un rapide changement de costumes à l'issue du vin d'honneur. Ils étaient montés à Paris et après avoir arpenté les trottoirs paisibles de l'avenue Montaigne s'étaient finalement rabattus sur Agnès B. laquelle présentait à leurs yeux l'avantage de combiner le casual chic et l'engagement militant, pour un prix somme toute assez raisonnable.

C'était donc bien leur mariage qui allait être célébré en ce samedi 8 juin 2013 et l'émotion était à son comble. Ils désiraient adopter une paire d'enfants, quitter leur trois-pièces trop étroit du centre-ville pour une petite maison de campagne.

Ils se moquèrent aussi, comme par auto-dérision, du faste annoncé et de la lourdeur des préparatifs. Pourtant, ils savouraient leur victoire, prétendaient s'aimer comme aux premiers jours, n'avaient jamais cru pouvoir s'offrir un jour une fête pareille, seulement gâchée par la famille de Gérard dont aucun de ses membres n'avait eu le courage de défier l'autorité d'un homme qui reprochait encore à son épouse d'avoir fait de son fils un pédé.

Nous n'en saurons pas plus car le chroniqueur hebdomadaire ne saurait anticiper sur toutes ces belles années de bonheur annoncées. Il se félicite de cette possibilité qui ne lui arrivera sans doute jamais, du fait de sa solitude avérée et de son mauvais caractère qui lui rend difficile toute idée d'union durable avec un être humain de quelque sexe que ce soit.

Il se réjouit pour Christophe et Gérard, Anne-Marie et Solange, Franck et Jean-Pierre, etc... il leur souhaite de s'unir sans avoir à demander le divorce après les quelque quatre années statistiquement réglementaires, car cette seule possibilité confère au verbe choisir un sens véritable qui désormais leur appartient.

Commentaires

Portrait de Meliah

  En fait ,je pense plutôt à la réalisation d'un rêve à deux et à  la lutte de la majorité des homosexuels depuis leur Grand Coming out .

Il est sûr que du point de vue de la reconnaissance de l'union de deux êtres du même sexe ,c'est un progrès inouï avec la possibilité de créer une famille et de léguer

leurs biens à leur conjoint et à leurs enfants .

Quant au misanthrope qui nous fit partager la joie de ces deux tendres amoureux ,je

suis certaine qu'il existe d'autres midrans qui voudraient également bavarder avec 

notre sympathique éditorialiste ,Ferdy lui-même .

Amitiés ,Meliah