Petit manuel de savoir-vivre à l'usage des gens pressés

Publié par Ferdy le 12.10.2011
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La course permanente, le gain de temps, l'urgence, l'activité en temps réel, la ponctualité moins une heure, les raccourcis, la vitesse grisante finissent par lasser.
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L'humanité aspirera bientôt à reconquérir sa langoureuse indolence pour se réapproprier son horloge biologique initiale, artificiellement dopée par des technologies avilissantes et tyranniques.

Je n'ai jamais cherché à faire de ma vie une performance sportive, et ce n'est pas à mon âge que ça va commencer. Même mon ordinateur enlaidit tout ce qu'il touche. Il croit m'aider en accomplissant des prouesses inutiles à la vitesse de la lumière. Je ne saurais non plus lui en vouloir. Nous sommes complices. Il croit faire au mieux pour servir mes intérêts en grillant les étapes, en s'alignant sur la concurrence, voire parfois même en cherchant à la distancer. Même si j'avais la folle ambition d'écrire sur le silence, la contemplation et l'immobilité, je sais pouvoir compter sur la puissance des moteurs de recherche qui me fournissent en un éclair une image ou une pensée qui aura été l'aboutissement de toute une vie.

Quand j'effectue une recherche sur Google, je me fais l'effet d'un amoureux transi qui se rend au bordel. A la seule différence près, c'est qu'ici c'est gratuit. N'empêche, je rumine, je ronge mon frein. Cette servitude volontaire a tout envahi, jusque dans mes plaisirs, mes distractions ou mes déplacements. Tout doit pouvoir s'accomplir en deux clics. Je me fais des amis en moins de temps qu'il n'en faut à un micro-ondes pour faire basculer ma barquette surgelée en un chaudron atomique. Même mes hypothétiques orgasmes paraissent devoir s'aligner sur cette course effrénée. "T'as pas encore joui ?" me susurrait une nuit à l'oreille un amant impatient, qui ne trouvait aucun avantage à poursuivre les préliminaires au-delà de la durée d'un jingle.

Attendre est devenu un verbe poisseux, résigné. Il évoque désormais une sanction, une forme de contrainte sadique réservée aux plus malchanceux, à tous ceux qui ont pour seule perspective que celle de perdre leur temps. Une file d'attente nous renvoie à ces pathétiques et inconfortables situations de pénurie, comme il nous était donné d'en voir en Union soviétique, ou chez nous en temps de guerre et d'après-guerre avec ses tickets de rationnement. La mise en attente, c'est l'humiliation, le retour aux guichets de la Poste, de la Sécu ou de Pôle emploi. Attendre, c'est renoncer provisoirement à sa dignité. C'est endosser, de fait, un rôle de seconde zone. J'ai même perçu dans les médias récemment une certaine impatience quant à la délivrance attendue de Carla Bruni-Sarkozy. Neuf longs mois ! Quand on vit auprès d'un homme si pressé, la nature – à propos de laquelle, nous ne saurons que louer la tranquille sérénité de l'action, aurait dû prévoir une sorte de coupe-file, une dérogation exclusive de première classe. Une grossesse VIP en quelques semaines à peine, juste le temps d'aménager comme il se doit la suite du cinquième étage de l'Hôpital américain de Neuilly. Au lieu de quoi, la Première dame en est réduite à se dandiner avec son gros ventre dans les couloirs du palais de l'Elysée, comme une vulgaire poissonnière engrossée par un chômeur alcoolique et ténébreux.

Ça vous a fait sourire ? Moi pas. Le "Petit manuel de savoir-vivre à l'usage des gens pressés", pourtant annoncé en titre, ne verra peut-être jamais le jour. J'ai failli écrire, lui non plus. Ces quelques lignes ne prétendent pas même en esquisser l'ébauche. Nous l'avons vu, le Temps perdu, contrairement à ce qu'avait pu dépeindre, à son époque, notre Marcel Proust national, farouchement snob et élitiste, se trouve être aujourd'hui uniquement réservé au segment de la population la plus subalterne, la moins susceptible de retrouver quoi que ce soit.

Il y a pourtant encore une certaine élégance à considérer le temps pour ce qu'il est, la préfiguration d'une chose qui n'arrivera jamais, ou alors – comme la mort – bien trop tôt. Je pense évidemment, entre autres, au Désert des Tartares, de Dino Buzzati (1940). Mais aussi, plus près de nous, à quelques initiatives plus ou moins inspirées, censées faire l'apologie du slow. Pas la danse macabre des premiers émois, mais la slow food (1), la slow attitude, la slow science, la slow education, la slow n'importe quoi.
Un duo d'artistes britanniques, Paul Smith et Vicky Isley, a ainsi conçu un système de livraison de mails par escargots équipés de RFID (identification par fréquence radio). Compter environ 722 jours chrono et quelques semaines, si la météo est favorable, pour l'acheminement de votre courrier.

(1) le slow food, une initiative lancée dans les années 80 en Italie, par Carlo Petrini, en réaction à la prolifération des McDo.

Bonus : toujours utile à l'issue d'un dîner qui s'éternise, la vitesse de la lumière n'atteint quant à elle que 299 792,458 km/s.

Commentaires

Portrait de brw40

Dans cette course effreinée même les plafonds et les verrous sautent .....la vitesse de la lumiére qui fut jusqu'ici la limite absolue indepassable , ne serait plus....., aaahh ces petits hysteriques de neutrinos la depasserais sur les routes en ligne droite.....grrr les petits c.. même plus le respect des anciens

"C'est parce que la vitesse de la lumière est supérieure à celle du son que tant de gens paraissent brillants avant d'avoir l'air con""