Retour aux sources

Publié par Ferdy le 28.09.2011
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A défaut de pouvoir se transformer radicalement, le journalisme contemporain tente de renouer avec ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : une source d'informations fiables et tangibles.
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La multiplication des hoax, fakes et autres rumeurs qui circulent sur Internet oblige désormais les médias à se doter d'experts pour vérifier la véracité des témoignages, la fiabilité des sources, l'authenticité des images et des sons qui leur parviennent.

On aurait pu espérer que ce travail scrupuleux existait déjà bel et bien au sein des rédactions, mais étant donné le nombre de canulars bidons qui sont parvenus à se tailler un franc succès dans des médias réputés sérieux, il a fallu créer une nouvelle activité dans la chaîne de rédaction : le "fact checking". En français moderne, il aurait été assez facile d'appeler ça "vérification des faits", mais ça manquait peut-être de panache ou d'innovation. Donc, allons-y pour le "fact checking" qui agirait ainsi au-dessus de l'épaule du rédacteur candidement scotché à son écran, prêt à colporter n'importe quelle ineptie racoleuse parmi de vénérables colonnes, intactes de toute rumeur invérifiable depuis leur création.

Chacun a peut-être encore en mémoire ce triste blog supposément posté par une lesbienne de Damas, dont des journaux aussi sérieux que Le Monde ou le New York Times s'étaient émus au point d'en reproduire certains extraits et qui s'était révélé, en fait, appartenir à un étudiant américain vivant en Ecosse.

Le nombre croissant des témoignages fournis aux médias par des amateurs impose ce filtrage des sources, mais la tentation de révéler un scoop peut encore justifier la diffusion des absurdités les plus folles. Ainsi, à défaut de pouvoir être immédiatement réactives, de nombreuses rédactions ont décidé de consacrer une rubrique spécifique à détricoter le vrai du faux en circulation.

En soi, l'idée me paraît assez amusante. Je rêverais d'un quotidien entièrement consacré à des faits n'ayant jamais réellement existé ni clairement établis. Ce serait entre l'Almanach des Postes et l'Inventaire des affabulations appelant un démenti, au risque de démentir le démenti, le moment venu.
Ainsi, à la rubrique "international", des pays dont on n'entend jamais parler, comme la Corée du Nord ou la Birmanie se trouveraient ainsi régulièrement cités afin de rectifier une dépêche intempestive annonçant un possible soulèvement populaire, la destitution de l'un ou l'autre de ces tyrans, un putsh... De quoi occuper les six premières pages, le reste étant pour moitié réservé à la longue liste des chiens qui ne se sont pas (encore) fait écraser, et pour l'autre au Carnet mondain de la République. Il y aurait aussi des fiches cuisine et l'astrologie (Capricorne : vous êtes encore passé(e) à côté du bonheur, votre mois de la chance cette année, c'était avril.)

Certaines études plus ou moins crédibles, ont permis de mettre en évidence le mécanisme complexe destiné à faire taire une rumeur. Il y a un protocole, une chronologie savante, un usage prudent de chaque mot utilisé, un contrôle minutieux de chaque battement de cils. Parfois, l'exercice ne convainc pas, tant il était sur le point d'être parfait. L'opinion publique, pourtant si crédule parfois, ne se laisse pas berner aussi facilement.

Contre-attaquer une rumeur qui n'a pas encore eu le temps d'être relayée à une certaine altitude revient à semer le doute parmi celles et ceux qui n'en avaient pas encore entendu parler. Faire valoir la raison trop tôt, ou apporter un correctif solennel quand la chose n'en est encore qu'à surnager dans les caniveaux, c'est risquer de perdre toute crédibilité par la suite. Or, entamer son capital confiance, que ce soit pour un média ou un homme/une femme politique, c'est grignoter une part d'un trésor de guerre vite dilapidé.

A l'approche de l'élection présidentielle qui nous guette, Libération a créé son propre détecteur de mensonges en ligne : "Désintox". Ce n'est pas encore une cure de sevrage médiatique, mais un juste et pertinent retour sur les prises de position des candidat(e)s.
Je m'y suis abonné en flux RSS, il se présente comme un observatoire des mensonges et des mots du discours politique, excellent pense-bête en période pré-électorale. ( voir aussi : "Démonte rumeur" sur Rue89, "Les décodeurs", Le Monde.)

La chasse aux mensonges, aux ragots, à la manipulation grossière ne fait que commencer. Je repensais, en rédigeant ce papier, à cette hiérarchie kafkaïenne qui a régné, notamment, au KGB et à la Stasi : un vérificateur contrôlé par un autre vérificateur, lui-même contrôlé par un énième vérificateur ayant tous pouvoirs.
Et nous aurions sombré dans une censure officielle presque par distraction.