Un couple de consommateurs français a choisi de se délocaliser en Chine

Publié par Ferdy le 16.11.2011
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Nous sommes allés à la rencontre de Chantal et Michel G., dans leur bel appartement d'un quartier huppé de Pékin. Michel nous raconte leur histoire. Témoignage.
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Une fois par mois, en fin de semaine, nous avions pris l'habitude, mon épouse et moi, de partir à Pékin. Il est vrai qu'au début ça nous avait paru un peu bizarre. Aller réapprovisionner notre frigo, notre congélateur et nos placards à l'autre bout du monde... Mais après un rapide calcul, nous avons pu constater que l'investissement initial, sur lequel nous nous étions fondés, s'est avéré particulièrement lucratif.

Jusqu'à présent, nous nous étions toujours contentés de l'hypermarché Angers Saint Serge, situé à une dizaine de kilomètres de notre lotissement. Nous allions rarement au-delà, sauf quand l'envie nous prenait parfois de nous aventurer jusqu'à Ikéa.

Tout a commencé un soir, par ma faute ou grâce à moi, en allant sur un site comparatif, légèrement grisé par plusieurs bloody mary bien salés. Involontairement réacheminé vers un site chinois, je retrouvai les rayons de notre hypermarché Angers Saint Serge, (boulevard Gaston Ramon), téléporté en banlieue pékinoise, presque à l'identique. En bien plus grand.

C'est en remplissant mon panier que je me suis aperçu qu'en m'étant amusé à constituer de copieuses réserves de toute nature mais de première qualité, mon ticket de caisse en euros affichait une somme tout à fait dérisoire. Je refaisais une promenade dans les rayons, ajoutant à mon panier virtuel des produits de luxe auxquels nous avions dû renoncer depuis la crise comme, par exemple : du jambon à l'os, des huîtres de Paimpol, du foie gras cru et entier de canard du Périgord, une caisse de Veuve Cliquot, une autre de Pomerol et de nombreux fromages du Cantal.

Le ticket avait enregistré une légère augmentation presque imperceptible, de l'ordre de ce qu'il vous en coûte généralement chez l'épicier du coin, lorsqu'un dimanche soir vous ajoutez un liquide vaisselle et un poulet cuit à vos courses ordinaires.

N'écoutant que mon instinct de gestionnaire, je filais voir ce que les compagnies aériennes offraient comme promotion sur des vols Angers-Paris-Pékin, le week-end.

Après quelques désillusions tarifaires, je tombai finalement sur un low cost indien qui proposait le forfait couple (1 nuit d'hôtel, en demi-pension, taxes comprises) pour un coût global à peine plus élevé que s'il avait fallu nous rendre en auto à Paris.

J'appelai Chantal. Il est probable que dans l'exaltation mes arguments se trouvèrent assez confus et annoncés dans le désordre. Le dernier bloody mary, près du clavier, ne plaidait pas en ma faveur. Après avoir eu droit à une remarque assez désobligeante, à l'égard d'une petite addiction mineure qui lui faisait craindre pour ma santé, Chantal se mit en quête de comparer l'incomparable. Comment est-il possible de continuer, je la cite, à engraisser cette multinationale qui nous ponctionne, à la périphérie de ces cités grisâtres (Chantal enseigne le latin et le grec, chaque événement de la vie quotidienne prend ainsi parfois des accents tragiques), lorsque la même marchandise se trouve bradée à quelques heures de chez nous ? Ici, je pense que Chantal se repassait en boucle le film de l'Enéide, cette épopée latine qu'elle conserve toujours dans son sac à main, et qui lui sert aussi parfois pour ses cours et nos dîners chez ses collègues.

Après avoir revu notre liste de commissions tantôt à la hausse, tantôt à la baisse, et redoutant un possible excédent de bagages qui aurait pu gréver notre budget, nous avons pu confirmer notre panier à l'hypermarché et réserver un forfait duo aller-retour pour Pékin.

Chantal a la chance, comme moi, de ne pas travailler le vendredi. Sans enseigner, j'interviens en tant que consultant dans le secteur de la pétrochimie. Nous avions un vol pour Paris qui décollait d'Amiens à 11:15, notre arrivée à Pékin étant annoncée le lendemain, à 6:40 heure locale.

Même si je vous déconseille formellement la cuisine indienne sur les vols intercontinentaux, n'hésitez pas à prendre ce petit cocktail requinquant à base de jus de kiwi et de gingembre, qui vous est servi un peu avant l'atterrissage.

Notre premier séjour à Pékin n'aura duré que 24 heures, sommeil compris. L'hôtel se trouve près de l'aéroport, lui-même étant situé à proximité du gigantesque hypermarché.

Nous n'avions évidemment pas le temps d'aller nous balader sur la muraille, ni sur la place Tian'anmen, ni nulle part.

En raison du décalage horaire, le lundi, il nous arrivait parfois d'être un peu distraits au boulot. Même ce léger inconvénient a tôt fait de disparaître. Chantal profitait des vingt heures de vol aller retour pour corriger ses copies et préparer ses cours, dans une application sereine que notre douce retraite angevine n'était jamais parvenue à lui garantir totalement. Quant à moi, si je ne dormais pas, je regardais quelques DVD, ou j'essayais de faire avancer des dossiers complexes sur lesquels je ne me serais jamais hasardé un week-end.

Dès l'origine, nous avions décidé de cacher ces folles escapades à notre entourage. Les connaissant, ils nous auraient servi leur couplet funeste sur l'impact carbone de nos caddies, l'incivilité coupable, sans oublier la caution tacite apportée à un régime totalitaire (le Tibet, les dissidents, l'esclavagisme, la balance commerciale, etc. autant de causes âprement dénoncées, entre autres, par le corps enseignant.) C'est pourquoi nous avions conçu à leur intention, une bien belle et triste histoire de visite mensuelle à un ancien camarade de fac, isolé dans le Vercors, pauvre et atteint du SIDA. Persuadés ainsi qu'aucun d'entre eux ne manifesterait jamais la curiosité de faire sa connaissance. L'empathie a toujours été sélective.

Nos convives se sont parfois étonnés de découvrir dans leur assiette des fruits frais inconnus et des légumes totalement introuvables en Anjou. Nous recevions, en retour, des compliments ébahis quant à l'andouillette de Vire, la poilée de noix de Saint-Jacques au caramel aigre-doux, notre incomparable canard laqué subtilement épicé et fondant, les grands crus de Bourgogne, etc.

Il nous fallait aussi faire attention à notre équipement informatique. Lorsque des invités étaient attendus, nous remplacions les tablettes, les écrans LED et les smartphones éparpillés dans l'appartement, par les modèles les plus archaïques de notre collection. Histoire d'être en phase avec nos amis du Néandertal, encore émerveillés par des technologies obsolètes, dans une sorte de candeur qui mérite notre respect.

Avec les économies ainsi réalisées, nous avons pu faire l'acquisition de ce petit appartement dans un quartier résidentiel et sécurisé de Pékin, à proximité de la plupart de nos fournisseurs.

Chaque trimestre, nous retournons voir nos amis près d'Angers. Il paraît impossible de pouvoir leur expliquer, un jour, que notre exil a eu pour origine un simple ticket de caisse conçu dans l'ivresse.

Commentaires

Portrait de lilit88

je ne sais que dire? ferdy c'est une blague.....
Portrait de lounaa

génial , ...