Fatigue contaminante

Publié par Rimbaud le 25.09.2017
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        Je suis fatigué que chacun donne son avis sur tout, fatigué que chacun ait la certitude de détenir la vérité, fatigué que personne ne soit capable d’être dans une suspension du jugement pour, un instant, goûter au temps qui reste, au temps qu’il reste, que chacun se sente obligé de commenter, d’ajouter, de dénigrer, d’empiéter, de modifier, de grignoter chaque jour un peu plus le territoire de chacun, qu’on ne se contente pas de sourire, qu’on ne se satisfasse pas d’un sourire, qu’une parole vienne couvrir une pensée, que l’homme cherche à accaparer, à s’emparer, à posséder. La contamination s’étend et gagne du terrain en friche sur les esprits, sur le passé, sur les projets, sur les virtualités de nos chimères qui sont des rêves de gamin, sur les campagnes, sur les toits des maisons rénovées, sur les buildings acérés, sur les muscles grinçant de nos efforts consentis, sur les tentatives, sur les échecs, sur les essais maladroits, sur les regards biaisés, sur l’émotion tapie au fond des yeux, sur les gênes qui sont entraves et peurs, sur la grandeur incomprise d’une timidité, sur les pas hésitants du voyageur abîmé, perdu dans des villes sans nom, frôlant les fantômes qui le dévisagent, vecteurs de la contamination totale d’une humanité enragée, fiévreuse et frondeuse.

            Ô l’immense lassitude qui se répand et qui renvoie le bonhomme dans l’antre de ses illusions ! L’éternel retour, la dislocation des liens sociaux et l’amertume d’une solitude non consentie tambourinent aux prisons de la honte et me tiennent éloignés de tous. Tout est à brûler jusqu’à ces mots inutiles, mort-nés, voix d’outre-tombe. Un jour, la vérité sera dite, un jour de messe, un jour venteux et particulièrement froid. Ce jour-là, les étrangers qui sont une famille comprendront la peur qu’ils ont créée, les barreaux qu’ils ont façonnés sur l’enclume du ferronnier, eux qui se croyaient protecteurs et sachant se trouveront, en un chant liturgique, projetés dans les entrailles souffreteuses de l’ignorance. Et je ne serai plus là. Je ne verrai pas leurs regards hagards, leurs mains tremblantes disloquées, leurs culs chancelants, leurs gosiers asséchés, leurs nuques meurtries. Je serai devenu l’étranger, exilé des efforts, évaporé loin  des attentes, inerte. Je ne serai plus là. Ils pleureront les larmes des vieilles folles aux cheveux hirsutes et aux robes trouées. Ils vendangeront le peu des vignes de la honte qui resteront encore. Ils ramèneront à eux les couvertures d’une logique de pacotille éphémère. Ça pue le formol et je ne serai plus là. J’entends l’humanité mastiquer inlassablement. La peine est capitale. Elle gueule à qui veut l’entendre : puisque l’on m’a contaminé, je contaminerai le monde ; je suis ce singe dressé, mes griffes se plantent dans les poumons de l’innocence et les déchirent ; j’éructe et déverse le poison de l’insoumission jusqu’au plus profond de vos stratagèmes qui sont des lois bancales sculptées dans les bois pourris des forêts subtropicales. Ah, vous me croyez délirante et vous expulsez de vos univers le chant noir de ma haine ; vous avez ligué contre moi vos systèmes systémiques et voulez que je sois paranoïaque. Mon vertige a la couleur des infinis dantesques, ceux contre lesquels vos assauts échouent et je poursuis, de la lenteur angoissante de ceux qui n’ont plus rien à perdre, mon travail de sape dans un rire de géant.

            Je suis assis sur le petit banc de pierres au bord de la route. Je perçois, au loin, la furie des dialogues des occupés. Un chat sauvage est planqué sous la voiture. Je l’appelle et le fais fuir. Il se fait tard. Un verre de vin blanc à la main, je guette l’instant précis où le poète passera devant chez moi. Il s’arrêtera pour me saluer et me décrire les images de la nature rousseauiste. Longtemps, je les garderai par devers moi, ces beautés du regard qui sont le monde en suspension. Je comprendrai alors la douceur des êtres rares évanescents, l’immortalité des idéaux sans lesquels aucune construction n’est stable, l’harmonie parfaite des accords tenus, la légèreté de qui a consommé le superflu, l’ivresse des saisons douces adolescentes… puis je rentrerai.

Commentaires

Portrait de badiane

Portrait de ncedric

mais ceux qui ont reçu un savoir universel sont fatiguants.

tu fais allusion à ceux qui rejettent le malade, si proches soient-ils de toi. Tu vas pas quand même prétendre que ça te surprend! Des proches te tournent le dos? ben...ils n'étaient pas proches du tout, juste parents. Ce n'est pas le lien familial qui construit la proximité de pensée ni l'attachement. dans le cas que tu abordes, tu parles d'habitudes familiales, pas d'amour. Donc, rien à regretter. Je dis pas rien à cirer, je dis bien rien à regretter. faut juste être capable d'accepter qu'on s'est fourvoyé en trouvant chez les autres des sentiments qui ne s'y trouvaient pas.

Pas grave.

De toute façon, on ne vit pas avec des centaiens de proches: ça c'est bon pour les ados. Adulte on fait des choix, et d'autres s'opèrent d'eux-mêmes. Résultat, les vrais proches, on en a une poignée minuscule.