Lâchez-vous et dites-le !

Publié par Sophie-seronet le 20.09.2021
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J’ai découvert ma séropositivité à Pâques en 2000. Peu de temps avant, un ami proche parisien m’a téléphoné pour me dire qu’il était séropositif. C’est difficile à expliquer, mais, à ce moment-là, j’ai ressenti que je l’étais aussi. C’est comme s’il était en train de m’annoncer que le VIH était aussi entré dans ma vie. J’ai décidé d’aller faire un test.

À l’époque, je vivais à Londres. Je travaillais dans une entreprise familiale. J’étais entouré d’amis, tout allait bien dans ma vie. J’avais quitté ma Provence après des études à Montpellier. Pour moi, le VIH se jouait à la télévision lors du Sidaction, à Paris… loin de moi.

J’avais pris des risques à plusieurs reprises et j’avais fait des tests qui étaient tous revenus négatifs. Mais à chaque fois, je sentais une épée Damoclès poindre au-dessus de ma tête et j’étais très angoissé pendant l’attente des résultats. Quand mon test s’est avéré positif, j’ai ressenti un soulagement, comme une libération. Je savais qu’il existait des traitements efficaces et que j’allais pouvoir en bénéficier. Un ami m’avait accompagné. Quand je suis sorti de l’entretien avec le médecin, je souriais, mon ami a cru que mon résultat était négatif. J’ai dû le rassurer et lui expliquer que tout irait bien. Ça m’a paru naturel d’en parler à ma responsable et à quelques personnes au travail. Tout le monde m’a soutenu.

Je suis le dernier d’une fratrie de quatre et j’ai décidé d’en parler à mon deuxième frère, dont je suis particulièrement proche. L’annonce au téléphone a été difficile. Il s’est emporté en me disant que je connaissais les risques, que je n’avais pas d’excuses, que j’aurais dû faire attention et savoir me protéger. J’ai été secoué par sa réaction. Je ne voulais plus discuter avec lui. Je lui ai écrit un message, envoyé par fax, pour lui dire qu’il était préférable d’arrêter de communiquer, que je n’avais pas besoin d’être jugé. De Madrid où il vivait, il a pris le premier avion pour Londres et nous nous sommes expliqués. C’est à ce moment que nous avons décidé d’en faire un secret de famille. Moi, sans doute par lâcheté et lui pour protéger notre famille. Je venais d’accepter de vivre mon VIH au placard.

Je l’ai quand même annoncé à quelques amis proches qui vivaient en France. Il y a peu, une de mes amies a retrouvé le mail que je lui avais écrit, je l’avais conclu par : « Je suis certainement le séropo le plus heureux de la terre ». Avec le recul, je pense que c’était une période confuse où je cherchais à protéger mes proches sans être en pleine conscience de ma séropositivité. À cette époque, je ne prenais pas de traitement. Les recommandations anglaises de l’époque étaient d’attendre de prendre des ARV en dessous de 200 CD4. Le fait de ne pas prendre de traitement rendait mon VIH irréel. C’est en 2003 quand j’ai commencé à prendre des médicaments que j’ai pleinement réalisé que j’étais séropositif. J’ai initié ma trithérapie avec Sustiva associé à Combivir. Le médecin m’avait expliqué que Sustiva pouvait provoquer des rêves bizarres. C’est rien de le dire ! J’ai vécu l’horreur et je l’ai pourtant pris pendant quatre ans. Il a fallu que plusieurs événements douloureux de ma vie personnelle interviennent pour que je me décide à consulter. J’étais en train de sombrer dans un état dépressif alors que seulement quelques jours après l’arrêt de Sustiva, je me suis senti revivre.

J’ai continué ma vie londonienne, sans problème lié à la sérophobie. Je protégeais mes rapports sexuels sauf quand le dialogue était possible et que mon partenaire était séropositif. On ne parlait pas encore du Tasp et j’apportais peu de crédit à la sur-contamination, qui s’est avérée être un mythe. Mon frère me posait de temps en temps des questions sur ma santé. Il me voyait en forme, ce que je projetais de moi à l’extérieur était positif ; il ne s’inquiétait pas.

Je suis rentré en France en 2007 et c’est dans les années qui ont suivi que j’ai connu le rejet lié à mon statut sérologique. C’est arrivé trois fois. Trois mecs qui m’ont rejeté parce j’étais séropositif. Si on te reproche d’être jaloux, tu peux agir pour changer ça. Mais contre ton VIH, tu ne peux rien. Il fait partie de toi. Tu ne peux pas t’en débarrasser. J’en ai voulu à mon VIH qui m’empêchait d’avoir des relations. C’était frustrant et injuste.

Au détour de mon parcours professionnel, j’ai fait un bilan de compétences qui m’a amené chez AIDES en 2013, d’abord comme militant, puis comme salarié. Ça a été le début de ma libération. Je ne peux pas dire combien de Trod, j’ai fait comme militant, mais à chaque fois j’ai vu la peur dans les yeux des personnes qui attendaient leur résultat. Quand je leur parlais de mon parcours, de ma séropositivité et qu’il voyait en face d’eux un mec bien portant, en toute humilité, je sentais un apaisement.

J’ai vu des militants que j’admirais témoigner au grand jour de leur statut ; j’admirais leur courage et leur activisme. Il faut de la force pour se rendre visible, pour aider ceux qui en ont besoin, pour participer à changer le regard de la société. Je n’avais pas encore l’âme d’un activiste. J’étais victime d’une forme d’homophobie intériorisée, d’une « folophobie ». J’avais des représentations erronées des gays séropos et surtout je voulais me fondre dans la société.

Puis la Covid-19 est arrivée et je me suis dit que si je l’attrapais et que je finissais en réanimation ma famille allait découvrir mon statut dans des conditions particulièrement douloureuses, alors j’ai décidé d’en parler ouvertement. J’ai d’abord écrit un message à mon frère aîné et à ma sœur. J’ai alors appris que mon frère ainé avait déjà était mis au courant par mon autre frère. Ma sœur a été blessée que je n’ai pas trouvé le courage plus tôt de lui faire confiance, mais j’ai néanmoins eu leur soutien immédiat. J’ai alors contacté tous mes nièces et mon neveu sur WhatsApp qui ont tous réagi de manière exceptionnelle. Dans la foulée j’ai posté le message suivant sur Facebook :

« Ce mois-ci, je fête un anniversaire assez spécial : il y a 20 ans, suite à un dépistage effectué dans un hôpital à Londres, je découvrais ma séropositivité au VIH.
Pourquoi en parler aujourd’hui ? Car cela fait 20 ans que je vis « caché » avec beaucoup de personnes que je côtoie, sans en parler ouvertement. Aujourd’hui mes frères et ma sœur, mes nièces et mon neveu sont au courant (merci le Coronavirus que je n’ai pas pour le moment, mais qui rapproche !) Mes parents ont 80 et 85 ans ; ils n’ont pas besoin de savoir.
Alors pourquoi le dire publiquement ? Pour deux raisons :
• D’abord parce que le VIH est un virus bien particulier : il ne vous quitte pas, jamais. Le VIH a défini qui je suis aujourd’hui. Il m’a accompagné et a influencé toutes mes relations amoureuses, amicales, sexuelles… Il a été décisif dans ma reconversion professionnelle. Ce virus a participé à ma construction en tant qu’être-humain. Je ne peux être moi-même sans lui.
• Ensuite j’aimerais pouvoir, par ce témoignage, à mon modeste niveau, briser le silence, le tabou, l’invisibilisation des personnes vivant avec le VIH. Vivre avec le VIH en 2020 signifie, pour la très grande majorité des personnes qui prennent correctement leur traitement, être en charge virale maîtrisée et ne plus transmettre le virus. J’aimerais par ce témoignage faire que ce virus ne soit plus vu comme sale, honteux ou excluant.
À 19 ans, j’ai « avoué » à ma famille que j’étais gay. Je n’ai pas choisi d’être attiré par les garçons, j’ai choisi de l’assumer. Aujourd’hui je fais un deuxième « coming-out » (comme beaucoup de personnes gays et séropositives avant moi). Je le fais par militantisme, par activisme, mais surtout car ce virus fait partie de moi, pleinement, comme mon accent, ma passion pour le football ou pour Laurent Garnier. On ne peut pas m’aimer, me côtoyer, travailler à mes côtés, sans savoir l’impact que ce virus a eu sur moi. Il a influencé les valeurs que je porte, les combats que je mène et la personne que je suis.
Ce n’est pas facile tous les jours, ce n’est pas « juste » prendre deux cachets tous les matins. Ce VIH a beaucoup impacté mon rapport à ma santé et c’est aussi pour cela que j’essaie de prendre soin de moi aujourd’hui, car 20 ans de médicaments antirétroviraux, c’est tout sauf anodin pour l’organisme (tiens ça, ça évitera les questions de type : « Pourquoi t’arrêtes de boire ? »)
Je souhaite à tout le monde d’être aussi bien entouré que je l’ai été. J’ai pardonné à ceux qui m’ont rejeté et je remercie ceux qui m’ont soutenu.
Je remercie mes nièces et mon neveu, mes frères et ma sœur pour leur soutien affectueux et sans faille. Ce soutien-là, il n’a pas de prix.
Je vous embrasse, tendrement. »

Après cette petite bombe lancée sur Facebook, j’ai reçu des centaines de messages, tous positifs ! Je me suis retrouvé community manager de mon propre compte jusqu’à tard dans la soirée. Mon taux de sérotonine était explosif ! J’ai choisi de faire mon annonce sur les réseaux sociaux parce c’était le moyen le plus efficace pour toucher tout le monde. 95 % de mes proches sont connectés. J’ai croulé sous les questions et les messages de soutien. J’ai immédiatement été délesté d’un poids énorme. Je n’avais plus peur. Je n’avais plus honte. On pouvait enfin me regarder en tant que personne séropositive et je l’assumais complètement. J’étais libéré de la stigmatisation liée à une maladie que je m’étais imaginée honteuse. Maintenant, on allait me prendre avec mon VIH, m’aimer avec mon virus ou passer son chemin.

Il n’y a qu’à mes parents que je n’ai rien dit. Ils étaient âgés et soulager ma conscience n’aurait servi qu’à leur faire du mal. D’ailleurs, mon père est décédé peu de temps après mon annonce. Nous nous sommes retrouvés en famille et je me suis dit que je n’aurais pas pu vivre sereinement mon deuil sur fond de secret de famille. On s’est promis de ne plus avoir de secret de famille entre nous.

J’ai fait mon annonce au bon moment ; avant je n’étais pas prêt. Aujourd’hui, le VIH fait partie de mon quotidien que ce soit professionnellement ou dans l’intimité. C’est devenu un non-sujet, un non-événement. Je le vis comme une maladie chronique, même si j’ai conscience que ça participe à invisibiliser la maladie.

Le VIH a influencé toute ma vie, mais ne m’a empêché de rien et même si chaque parcours est spécifique, j’ai envie de dire : lâchez-vous et dites-le parce que ça vaut vraiment le coup.

Commentaires

Portrait de jl06

Proche de moi les choses sont dites, et bien claire je dirais le premier cercles  , mais j,éprouve pas le besoins de le diffusé .qui me demande et vite fixé ,oui tu prend des rateaux dans une relation ,mais bon je suis aussi à un age plus sage ....pas bien grave ,la chance d'avoir un bon entourage affectif ,cela comptent beaucoup pour l,acceptation du VIH ,

et puis tu trouve aussi d,autre exutoire au sexe Wink actuellement je vous une passion à la montagne je suis plus préoccupé par la méteo ... 

bien sur  tu considére cela comme une maladie chronique moi aussi ,  le VIH ma fait perdre pied un certain temps et suivant les jours ...mais bon les choses se sont apaisées depuis 2014 ...

je crois surtout que nous avons de la chance d'etre trés entouré ,par contre je crois pas que se soit le cas de la grande majorités des séros 

bon courage à tous 

 

Portrait de Pierre75020

Merci pour ton témoignage qui est exaltant. Il est un véritable hymne à "la Disance" et tout ce qu'elle libère en nous.  Ce virus ne nous quittera pas , il faut donc le faire entrer dans notre vie, le faire participer à nos émotions , lui permettre d'impulser notre esprit pour qu'il ne soit ni un remord , ni un regret , ni une honte comme tu le démontre si bien. Face aux sérophobes, soyons fiers comme nous le sommes face aux homophobes. ton témoignage est une leçon .

Portrait de rosamistika

Bravo Bravo Bravo je suis fière de toi,de ton courage,de ta vision des choses, etc... car c'est ainsi que tous devrais agit enfin de vaincre ce mal qui nous vole notre vie et libertés. Un virus fabriquer par ce monde comme tout les autres virus  pour nous pourrie la vie. Mais prennons tous la vie du bon côté car personne n'est immortel. Tout passe et tout passera sauf la parole de Dieu restera gavé a jamais sur terre comme au ciel. Bon courage à tous.