Pride 2022 : entre fiertés et menaces

Publié par Fred Lebreton le 27.06.2022
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Initiativepride 2022

Alors que le mois des fiertés LGBT+ touche à sa fin, la saison des Pride se termine dans un contexte de poussée de l’extrême droite aux dernières législatives, d’interdiction du droit à l’avortement aux États-Unis et d’un attentat meurtrier à Oslo (Norvège). Il semble que, plus que jamais dans l’histoire récente, les droits des personnes LGBT+ soient menacés dans le monde.

Paris : « Nos corps, nos droits, vos gueules ! »

Samedi 25 juin, la marche des fiertés parisienne a commencé sous un ciel gris, mais dans une bonne ambiance après deux années marquées par la crise sanitaire. En solidarité avec l’Ukraine, et avec un message centré sur la lutte contre la transphobie, la marche a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes. Peu après 14h30, une foule compacte s’est élancée depuis la porte Dorée (12e) en direction de la place de la République, sous une pluie fine et dans une ambiance festive. Le mot d’ordre choisi cette année par le collectif associatif Inter-LGBT, qui organise cette marche, est : « Nos corps, nos droits, vos gueules ! » Une formule qui vise notamment à protester contre la « banalisation » de la « parole LGBTQIphobe et surtout transphobe », trop souvent ignorée des pouvoirs publics. La marche affichait aussi sa solidarité avec l’Ukraine. En guise de symbole, c’est Anna, une militante lesbienne venue de ce pays en guerre depuis le 24 février, qui a été la première à prendre la parole dans le carré de tête.  « Il y a deux situations qui ont vraiment changé ma vie : un très mauvais coming out, il y a douze ans et puis la guerre » rapporte Le Monde.

D’autres prises de parole ont suivi pour dénoncer l’homophobie, mais aussi pour s’inquiéter de la montée de l’extrême droite ou encore s’indigner de la décision, de la Cour suprême américaine de révoquer le droit à l’avortement. Alexia Decouis, militante et administratrice de AIDES a pris la parole en ce sens : « Nul doute que nos cris de joie, nul doute que nos cris d’amour, nul doute que nos cris de colère, nul doute que nos cris de révolte, nul doute que nos cris de résistance… s’entendent jusqu’à l’Assemblée nationale, s’entendent jusqu’à L’Elysée, s’entendent au-delà encore. Que les députés-es d’extrême droite, que les députés-es réactionnaires, que les députés-es conservateurs et conservatrices tremblent. Nous ne les laisserons jamais tranquilles ! ».

Outre cette marche annuelle parisienne, des marches alternatives sont apparues, ces dernières années, affichant d’autres slogans et revendications, souvent plus contestataires. Le 4 juin, une dizaine de milliers de personnes ont ainsi défilé à Saint-Denis pour la deuxième Pride des banlieues. Et le 19 juin, elles étaient, selon les associations, quelque 50 000 à Paris à la « Pride radicale anticapitaliste et antiraciste ».

Bordeaux : « Protégeons les enfants. Stop folie LGBT »

La montée de l’extrême droite en France n’est pas une menace fantôme comme en témoigne cette enquête publiée le 24 juin dans Libé : « LGBTphobie Mois des fiertés : dans toute la France, la communauté LGBT cible de l’extrême droite ». À titre d’exemple, le quotidien rappelle les incidents qui ont émaillé la Pride de Bordeaux le 12 juin dernier : « Un groupe d’une dizaine de jeunes hommes perchés sur un toit, visages masqués et mains gantées, exhibe une banderole sur le parcours de la Pride de Bordeaux : « Protégeons les enfants. Stop folie LGBT ». L’un d’eux scande en boucle ce slogan, si violent, avec un mégaphone puis ils entament notamment une Marseillaise. Devant le bâtiment, des personnes défilant pour la Marche des fiertés se mettent à les huer. L’un des intrus leur jette des projectiles ». Une action de propagande dont les images ont circulé très vite dans la fachosphère, reprises par des militants-es qui s’en sont réjoui. On les retrouve par exemple sur une petite chaîne YouTube qui diffuse d’ordinaire des extraits de jeux vidéo, de Zemmour ou du militant identitaire Papacito.

Oslo : attentat meurtrier

La capitale norvégienne s’est réveillée sous le choc, samedi 25 juin, après la tuerie qui a eu lieu en plein centre-ville, à la veille du dernier jour de l’Oslo Pride, semaine de festivités tournée vers la communauté LGBT+. Aux alentours de 1 heure du matin, un assaillant a sorti une arme et fait feu sur des festivaliers-ères dans le quartier gay d’Oslo. Il a tué 2 personnes et en a blessé 21, selon un bilan provisoire. « Ce sont des bars gay. Nous sommes dans le cœur du quartier gay à Oslo. Tout le monde sait ça ici. C’est une attaque contre tout ce que nous avons bâti, notre modèle de tolérance, d’acceptation de l’autre », dénonce Tron-Petter Aunaas, habitant d’Oslo dans Le Monde. « C’est une journée atroce. On allait faire la fête à la parade, maintenant on prend des nouvelles de nos amis pour savoir s’ils vont bien », déclare Ina, une étudiante de 27 ans. Rapidement arrêté, l'auteur présumé de l'attaque a « un long historique de violences et de menaces », a déclaré Roger Berg, le chef des services norvégiens de renseignement intérieur (PST). La marche des Fiertés LGBT qui devait avoir lieu samedi après-midi à Oslo — pour la première fois depuis trois ans à cause de la pandémie — a été reportée à une date ultérieure sur recommandation de la police. Un défilé spontané a tout de même réuni des milliers de personnes aux cris de « We're here, we're queer. We won't disappear » (« Nous sommes ici. Nous sommes queer. Nous ne disparaîtrons pas »).

Varsovie : Polonais-es et Ukrainiens-nes ensemble

Plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées dans les rues de la capitale polonaise, samedi 25 juin, pour l’égalité des droits des personnes LGBT+ et pour la paix en Ukraine rapporte Le Monde. Pour la première fois de leur histoire, Kiev et Varsovie ont marché ensemble pour l’égalité des droits des personnes LGBT+ et en solidarité avec l’Ukraine, victime de l’agression russe. « J’habite en Pologne depuis six ans et je n’ai jamais eu l’occasion de participer à la Pride de Kiev, je suis donc ravie qu’elle soit venue à moi, même si j’aurais préféré qu’elle puisse se tenir dans la capitale ukrainienne », explique Oksana, 24 ans, une étudiante ukrainienne vivant à Varsovie. Une dizaine d’organisations LGBT+ ukrainiennes ont ainsi pu défiler en tête de cortège, brandissant d’une main le drapeau arc-en-ciel et, de l’autre, une pancarte demandant la libération des combattants d’Azovstal — en référence aux forces ukrainiennes de l’aciérie de Marioupol, passée aux mains des Russes. Selon un récent rapport de l’ONG ILGA-Europe, réunissant plus de 600 associations LGBT+ de 54 pays, la Pologne reste le pays de l’Union européenne le plus fermé aux minorités sexuelles. À Kiev, à défaut de défilé, une petite soixantaine de personnes se sont retrouvées samedi 25 juin en fin d’après-midi dans une petite boîte de nuit du centre-ville, le G-Club Versace, dans une ambiance festive, mais aussi patriotique. La dernière Pride de Kiev, en 2019, s’était déroulée sous forte présence policière, en raison de contre-manifestations de militants-es d’extrême-droite et orthodoxes. Bien que discrète, la soirée de samedi a d’ailleurs été perturbée par un petit groupe de jeunes hommes en treillis, qui ont provoqué une brève bagarre devant le club. Une descente de police a suivi, rapporte l’AFP.

Liban : Journée des fiertés interdite

Considéré comme le pays le plus ouvert du monde arabe, le Liban reste néanmoins peu tolérant à l’égard de la communauté LGBT+. Samedi 25 juin, le ministre de l’Intérieur a ordonné à la police d’empêcher les activités liées à la célébration du « mois des fiertés », rapporte RFI. C’est sous la pression de la plus haute instance religieuse sunnite, Dar al-Fatwa, que le ministre de l’Intérieur a décidé de sévir contre la communauté LGBT+. Le mufti de la République, cheikh Abdel Latif Deriane, adopte d’ailleurs des positions fermes contre les relations qualifiées par la loi libanaise de « contre nature ». Le dignitaire sunnite a assuré dans un discours que Dar al-Fatwa « ne permettrait pas la légalisation de l'homosexualité », qui reste pénalisée au Liban. Le ministre de l’Intérieur Bassam Mawlaoui, qui est un juge sunnite, a ordonné aux forces de sécurité d’empêcher les regroupements qui font, « la promotion du phénomène des relations sexuelles contre nature ». Cette mesure extrême intervient après la diffusion sur les réseaux sociaux d'appels pour l'organisation d’activités célébrant la journée internationale « des fiertés ». Pour le ministre, les mesures qu’il a ordonnées ne portent pas préjudice à la liberté d’expression car « le phénomène » LGBT constitue, selon lui, « une violation des habitudes et traditions » de la société libanaise et est « contraire aux principes des religions monothéistes ». « Ce que le ministre appelle les traditions et les principes des religions célestes sont des préjugés hérités qui répriment les droits de milliers de citoyens », a répliqué l’avocat des droits de l’homme Nizar Saghieh.

Istanbul : Plus de 200 arrestations

La police turque a, une nouvelle fois, fondu dimanche 26 juin sur la Marche des Fiertés LGBT+ à Istanbul, interdite par les autorités. Avant même le début du rassemblement, la police anti-émeutes a effectué une descente musclée dans les cafés et les rues du quartier de Cihangir, autour de l'emblématique place Taksim, arrêtant les personnes qui s'y trouvaient, a constaté l'AFP. Selon le comptage des organisateurs-rices de la marche, quelque 200 personnes ont, au total, été appréhendées en plusieurs vagues. Certaines, dont le photographe de l'AFP Bülent Kilic, ont été relâchées peu avant 23 heures, plus de six heures après leur interpellation. Mais la plupart des personnes interpellées étaient toujours aux mains de la police, selon les organisateurs-rices de la marche et l'association de défense des droits LGBT+, Kaos LG. Douze personnes ont été également arrêtées dans la ville d'Izmir (ouest), selon Kaos LG. Comme chaque année désormais, la Marche des Fiertés avait été interdite par le gouverneur de la ville, mais des centaines de manifestants-es brandissant des drapeaux arc-en-ciel se sont rassemblés-es dans les rues adjacentes à la place Taksim, entièrement fermée au public. Scandant « L'avenir est queer ! », « Vous ne serez jamais seuls ! » ou « On est là, on est queer, on n'ira nulle part ailleurs ! » les manifestants-es ont ensuite défilé pendant un peu plus d'une heure dans les rues pentues du quartier de Cihangir, soutenus-es par les riverains postés aux fenêtres. Sur Twitter, l'organisation de défense de la presse Reporters sans Frontières (RSF) a regretté que les autorités turques semblent « avoir pris l'habitude d'arrêter le photojournaliste de l'AFP, Bülent Kilic ».

Depuis un spectaculaire défilé en 2014 de plus de 100 000 personnes à Istanbul, les autorités turques ont progressivement interdit la Marche des Fiertés, avançant des raisons de sécurité. Vendredi, la Commissaire européenne aux droits humains, Dunja Mijatović, avait appelé « les autorités d'Istanbul à lever l'interdiction en vigueur sur la Marche des Fiertés et à garantir la sécurité des manifestants pacifiques ». Appel visiblement non entendu par les autorités turques…

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Portrait de jl06

Quand l'homosexualité t'oblige à vivre en cavalePlus d'une trentaine de pays criminalisent l'homosexualité sur le continent africain. C'est l'histoire d'un jeune Kenyan qui a d'abord souffert d'homophobie et de violence dans son pays d'origine, puis en Ouganda, où il a été contraint de fuir, et enfin au Malawi, son lieu de résidence actuel après un long voyage de peur et de persécution.Des manifestants brandissent des banderoles et scandent des slogans lors d'une manifestation pour les droits des LGBTI à Nairobi, au Kenya.Des manifestants brandissent des banderoles et scandent des slogans lors d'une manifestation pour les droits des LGBTI à Nairobi, au Kenya.SOPA IMAGES (GETTY IMAGES)JOSÉ IGNATIUS MARTINEZ RODRIGUEZLilongwe (Malawi) -28 JUIN 2022 03:30 UTC 

Matu (pseudonyme) définit sa situation grossièrement et simplement. "Je suis un étranger dans un État qui criminalise les raisons qui m'ont amené à être ici", dit-il. Originaire du Kenya, où il a grandi jusqu'à ce que tout tourne mal, il vit désormais à Lilongwe, la capitale du Malawi, un pays d'Afrique centrale et australe et aussi l'un des pays les plus pauvres du monde. Matu, un jeune homme de presque 30 ans, aime les hommes. Et c'était trop dans son lieu d'origine d'abord, puis en Ouganda, la destination vers laquelle il s'est enfui, et enfin au Malawi. Dans ces trois nations, et aussi dans une trentaine d'autres États africains, c'est une personne illégale, quelqu'un qui devrait être en prison . « La situation du collectif LGTBI est terrible. Et le pire, c'est que je ne pense pas que ça va s'améliorer dans les prochaines années. Je serais très surpris", témoigne-t-il.

L'histoire de Matu commence début 2017 à Muranga, un comté d'un peu plus d'un million d'habitants situé au centre du Kenya. Là, il a fréquenté un pensionnat où il a étudié la dernière année du secondaire. C'était un enfant normal, un type qui rêvait d'aller à l'université et de s'inscrire en droit. Mais, un jour, tout a mal tourné. Matu s'en souvient ainsi : « Nous avions cours de six à neuf heures de l'après-midi, et un ami et moi étions un peu en retard. On sortait de la douche... Mais le directeur des études est venu et nous a vu faire l'amour... C'était le début du cauchemar ». De là à la police. Et de la police au ridicule, au ridicule et à la tragédie.

Je suis un étranger dans un État qui criminalise les raisons qui m'ont amené à être iciMatu, réfugiée LGTBI actuellement sous la protection du HCR

Les articles 162 et 165 du Code pénal kenyan criminalisent l'homosexualité avec jusqu'à 14 ans de prison, des préceptes qui ont été ratifiés par la Constitution en 2019 . Bien qu'il y ait un paradoxe : alors que la nation considère ces relations comme illégales, elle autorise aussi l'hébergement dans deux de ses camps de réfugiés (Dakuma et Dadaab) à des personnes d'autres pays qui demandent l'asile parce qu'elles se sentent persécutées pour leur orientation sexuelle. Une telle ouverture ne correspond pas à ce qu'expriment les hautes sphères du pays dans leurs déclarations. Deux exemples : l'archevêque kenyan Zacchaeus Okoth a même déclaré que les homosexuels étaient anti -africains etEzekial Mutua, chef de l'organisme d'État qui classe et censure les films, a imputé le tourisme à une rencontre sexuelle entre deux lions mâles . « Ils ont copié les comportements des couples humains de même sexe. Il faudrait étudier s'ils sont possédés par des forces démoniaques", a-t-il estimé.

« Au poste de police, les agents nous ont humiliés. L'un d'eux nous a ordonné d'enlever nos sous-vêtements, la seule chose que nous portions, pour voir comment on insérait un pénis dans l'anus d'un homme », poursuit Matu. Et laisse échapper un rire nerveux. « Ils voulaient le voir ! Ils voulaient voir comment c'était fait, pour l'amour de Dieu !" Dehors, ajoute-t-il, il a entendu les cris d'une foule qui les réclamait furieusement. « La nouvelle s'était propagée trop vite. Les gens nous ont sortis de là pour nous jeter des intestins et des déchets d'animaux, de la bouse de vache, des peaux de banane… Mon ami a été touché par derrière et il a commencé à saigner beaucoup. J'ai profité d'un moment où ils le regardaient pour m'échapper ; J'ai sauté dans des buissons et j'ai couru.

Le responsable chargé de la censure des films au Kenya a même accusé le tourisme international de la rencontre sexuelle entre deux lions mâles

Matu dit qu'il a couru aussi vite que ses jambes le lui permettaient. Qu'il a cessé de le faire quand la fatigue l'a pris et qu'il s'est retrouvé seul, perdu dans une forêt et froid dans l'obscurité de la nuit. « Le matin, très tôt, je suis tombé sur la maison d'un fermier. Je lui ai dit que je faisais du trekking avec des amis et que je m'étais perdu. Il m'a donné un petit-déjeuner, des vêtements et un peu d'argent pour le transport. Alors j'ai pris un bus et je suis allé à Nairobi. Mais, dans sa situation, il ne pouvait pas rester ici longtemps. Il a donc rassemblé tout son capital, environ 3 000 shillings kenyans (environ 25 euros) et a contacté un camionneur pour l'emmener en Ouganda. Sans passeport et sans papiers, passer furtivement la frontière terrestre était sa seule chance de commencer une nouvelle vie.

L'Ouganda et son oppression continue

Sa nouvelle destination l'accueillit avec une autre terrible nouvelle. Sa mère, qui vivait au Kenya et dans un état de santé délicat, n'avait pas enduré la nouvelle de son homosexualité et était décédée après avoir reçu l'information. Certains de ses proches l'ont blâmé, le menaçant de mort s'il retournait dans son lieu d'origine. Mais cette idée n'était pas dans son esprit. « À Kampala, la capitale, j'ai trouvé une association pour soutenir les réfugiés et les personnes LGTBI. Je leur ai raconté mon histoire et ils m'ont aidé ; au début, ils m'ont laissé dormir dans leurs bureaux. Plus tard, quand je me suis fait des amis, je suis allé dans un appartement en location. Mais en Ouganda, ils punissent aussi les homosexuels. Les autorités sont dures avec eux. Et la société, encore plus. J'ai été poursuivi plusieurs fois dans les rues », se souvient Matu.

Si la situation de la communauté LGTBI est sans espoir au Kenya, en Ouganda les choses ne vont pas beaucoup mieux. Les lois sont aussi homophobes et restrictivesBien qu'il soit rarement appliqué, l'article 145 du Code pénal prévoit la réclusion à perpétuité pour les relations sexuelles consenties entre personnes du même sexe. Et l'article 148 du même texte impose des peines allant jusqu'à sept ans si le ou les prévenus commettent ce que le texte appelle "d'autres pratiques indécentes", interprétées comme du sexe oral ou de la masturbation. Et ça pourrait être pire. À deux reprises au cours de la dernière décennie, le gouvernement national a promu une loi prévoyant la peine de mort pour les homosexuels, une règle qui a provoqué un grand rejet international et s'est heurtée à l'opposition directe de la Cour constitutionnelle ougandaise elle-même.

« L'Ouganda est un traumatisme après l'autre. Les gens se suicident, souffrent en silence… La situation est horrible là-bas », dit Matu. Et, à la lumière de certains événements survenus ces dernières années, sa déclaration n'est pas trop éloignée de la réalité. Les exemples sont nombreux et divers. En novembre 2019, deux grands raids contre la communauté homosexuelle à Kampala ont entraîné l'arrestation d'une centaine de personnes et la réalisation d'au moins 16 examens anaux, une méthode utilisée par les autorités médicales en Ouganda (et aussi dans d'autres pays) et qui a été dénoncé et qualifié de torture par des dizaines d'ONG et d'organisations internationales.

En octobre 2019, un groupe de gays et lesbiennes kényans manifestent en portant des masques pour préserver leur anonymat, contre la position dure contre l'homosexualité en Ouganda et en solidarité avec leurs homologues.En octobre 2019, un groupe de gays et lesbiennes kényans manifestent en portant des masques pour préserver leur anonymat, contre la position dure contre l'homosexualité en Ouganda et en solidarité avec leurs homologues.BEN CURTIS (AP)

« Un jour, j'ai été invité à une soirée très cool. Il avait été organisé par une de ces associations qui offrent une protection juridique et personnelle à la communauté LGTBI. Ils nous ont même préparé un gâteau ! C'était beaucoup de monde. Gays, lesbiennes et aussi trans. Nous étions tous beaux et sexy, passant un bon moment. Mais soudain, la police est arrivée et la situation est devenue dangereuse. Certains ont dû sauter par la fenêtre, d'autres se sont échappés tant bien que mal… », se souvient Matu. Dans ces circonstances, et quelques mois après son arrivée, le jeune Kenyan n'a eu d'autre choix que de remettre ses quelques affaires dans un sac à dos et de tenter de fuir ce pays. Un de ses amis lui avait parlé d'un camp de réfugiés au Malawi, le pays voisin. C'était mi-2018 et il répétait l'opération :

Le Malawi et les difficultés de la pauvreté

Le Malawi est l'un des pays les plus pauvres du monde, une nation qui se classe toujours au bas de tout indice de progrès vérifié. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD)Près de 51% de ses 19 millions d'habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. Cette organisation le place en position 171 de son indice de développement humain, une liste qui comprend 189 territoires. Et Dzaleka, un camp de réfugiés qui abrite quelque 53 000 personnes, pour la plupart issues des conflits en République démocratique du Congo, mais aussi du Rwanda ou du Burundi, est l'un de ces endroits où cette famine brille le plus. « Je suis arrivé là-bas sans connaître personne et j'ai dû dormir à la belle étoile pendant sept jours. Il le faisait par terre, près des champs de maïs… Il mangeait ce qu'il pouvait, ce qu'il trouvait », se souvient le jeune homme.

A Dzaleka, il n'eut pas à rester trop longtemps. En raison de sa situation exceptionnelle et du danger d'homophobie et de violence dans le camp lui-même, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) lui a accordé le statut de « personne d'intérêt », l'en a retiré et lui a fourni une chambre dans une maison que cette organisation gère à Lilongwe, la capitale du pays, pour les réfugiés et les demandeurs d'asile. Mais les problèmes de Matu ne se sont pas arrêtés là. « J'étais sans argent, sans amis, sans rien… Et la situation pour les personnes LGTBI au Malawi, pour les nationaux et aussi pour ceux de l'extérieur, est terrible. Je l'ai subi dans ma peau. Les gens sont obligés de vivre seuls, cachés », dit-il.

Une fille se tient devant un stand de nourriture de fortune dans le camp de réfugiés de Dzaleka en septembre 2019.Une fille se tient devant un stand de nourriture de fortune dans le camp de réfugiés de Dzaleka en septembre 2019.CARLOS MARTÍNEZ

Comme le Kenya et l'Ouganda, le Malawi n'est pas non plus un bon endroit pour les personnes LGTBILe Code pénal punit les relations entre personnes du même sexe d'une peine pouvant aller jusqu'à 14 ans de prison et, bien que les lois qui criminalisent l'homosexualité aient été le résultat de débats politiques et judiciaires houleux au cours de la dernière décennie - qui ont même conduit à leur suspension de facto – , les citoyens LGTBI du Malawi continuent de subir une réduction de leurs droits et de leurs conditions de vie générales. « Quand on parle de pauvreté dans ce pays, il ne faut pas seulement se référer au développement, mais aussi à l'éducation, aux esprits fermés. Si quelqu'un ici te voit embrasser un autre homme… Ils le voient mal, très mal. Je pense que c'est vraiment difficile pour quelque chose comme ça d'être accepté à court ou moyen terme », estime Matu. « J'ai eu beaucoup de problèmes. Dans la première maison, ils m'ont battu, j'ai dû partir de là ».

Matu dit que, pour gagner de l'argent et payer sa nourriture et ses besoins de base, elle a dû se prostituer et qu'en conséquence, elle a contracté une maladie sexuellement transmissible. "Que pouvais-je faire? J'avais besoin de remplir le frigo. J'ai commencé à travailler dans un bar la nuit et il y avait des gens qui m'offraient du sexe contre de l'argent. Hommes et femmes. j'avais l'air bien; il était beau, présentable… J'ai attiré beaucoup de monde », dit-il. Quelque temps plus tard, il a quitté cette vie et vit désormais dans une autre des maisons Acnur, où il voit les jours passer sans pouvoir se montrer tel qu'il est. Caché, peur. Et essayer d'oublier un passé cruel et injuste. "Je sais que pour être en paix avec mon présent, je dois accepter ce qui m'est arrivé dans le passé. Mais certains jours, j'ai encore du mal à dormir. C'est pourquoi je consomme de la marijuana et de l'alcool. Cela m'aide à me vider la tête et à oublier.

Juan, l'un des protagonistes de l'exposition à La Merced Migraciones.Les LGTBI persécutés