Burkina Faso : c'est gratuit, ça sauve des vies !

Publié par jfl-seronet le 13.02.2010
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Le 1er janvier dernier, le président du Burkina Faso annonçait la gratuité du traitement anti-rétroviral. Une décision bien tardive par rapport aux pays voisins. Une décision qui a été obtenue grâce à une mobilisation sans précédent des associations de lutte contre le sida. Martine Somda, présidente de la Coalition des réseaux et associations de lutte contre le sida au Burkina Faso (CORAB), et Simon Kaboré, président du Réseau d'accès aux médicaments essentiels (RAME), deux acteurs essentiels de cette mobilisation, reviennent pour Seronet sur ce combat. Interview croisée.
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Le 1er janvier dernier, le président du Burkina Faso a annoncé la gratuité du traitement anti-rétroviral. Comment expliquez-vous que cette annonce soit si tardive par rapport à d'autres pays voisins ?
Martine : "Pourquoi le Burkina Faso a-t-il mis du temps avant d’annoncer cette gratuité car autour de nous des pays comme le Mali, la Côte d’Ivoire, le Togo, etc. avaient déjà fait cela ?" Cette question a été posée par un journaliste lors d’un débat télévisé. Le secrétaire permanent du Conseil national de lutte contre le sida a répondu qu’il fallait que certaines conditions préalables soient réunies avec une garantie de faisabilité. Pour ma part, en tant qu’actrice de terrain, j’ai toujours voulu cette gratuité au regard de la spécificité de l’infection à VIH et du contexte de précarité économique des populations concernées. Il était difficile de mener une lutte efficace contre cette pandémie si les populations concernées n’avaient pas les moyens d’acheter leur traitement. Je trouve que la gratuité aurait pu être faite beaucoup plus tôt surtout que dans les faits, les traitements étaient déjà gratuits dans les structures associatives.

Simon : Nous remercions le président pour cette annonce "sur la gratuité du traitement anti-rétroviral", mais nous pensons qu’il aurait pu le faire il y a cinq ans. Il n’est jamais tard pour bien faire. Le président est conscient de l’évolution de la prise en charge médicale des personnes vivant avec le VIH dans le pays. En effet, en plus des rapports sur le traitement anti-rétroviral que les autorités sanitaires produisent (et dont les résultats restent en deçà des attentes), il faut noter que la société civile n’a jamais cessé de faire le plaidoyer. Le RAME [Réseau d'Accès aux Médicaments Essentiels] qui a initié l’Union sacrée pour le traitement gratuit des malades du sida [le regroupement de 200 structures de la société civile], a mené plusieurs actions dans ce domaine depuis 2003 : des marches, des campagnes d'affichage et la publication d’articles de presse. Une des raisons de cette annonce est que nous sommes à l’aube d'élections présidentielles et le président voudrait certainement résoudre certaines questions épineuses pour des raisons de popularité. L’annonce tardive, selon nous, est une grosse erreur de la part de nos autorités dans la mesure où le Burkina Faso ne perdait rien s’il avait déclaré la gratuité en 2003. Combien de décès sont dus au coût des traitements ARV ? Le chiffre est sans doute énorme. Seules les autorités doivent s'en expliquer et ce d'autant plus que nous leur avons démontré tous les arguments nécessaires pour la faisabilité et la nécessité d’une gratuité des ARV depuis 2003… Il ne restait qu’une décision politique à prendre. Elle arrive seulement aujourd'hui.

Avec la gratuité, qu'est-ce qui change pour les personnes vivant avec le VIH au quotidien ?
Simon : Le Burkina Faso est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Le coût des médicaments anti-VIH était à 1 500 francs CFA [2 euros environ] par mois et dans l’année cela pouvait atteindre 18 000 francs CFA [28 euros]. Ils sont légion les Burkinabé qui ne sont pas en mesure de trouver 1 000 francs [1,50 euros] par mois. Les personnes qui sont sous traitements anti-VIH sont déjà affaiblies économiquement, dans la mesure où elles s’occupent de la scolarité de leurs enfants, l’alimentation, etc. La gratuité viendra soulager bon nombre d'entre elles qui pourront ainsi avoir accès aux traitements et améliorer leur état de santé. Cela devrait leur permettre de gagner de l'argent pour contribuer à satisfaire leurs besoins vitaux et ceux de leur famille. D'ailleurs, nous verrons sans doute beaucoup de personnes vivant avec le VIH se faire connaître parce qu’il y a la gratuité. Beaucoup d'entre elles sont dans l’ombre parce qu’elles ne savaient pas comment elles allaient pouvoir assurer leur traitement. De nombreuses personnes iront se faire dépister maintenant car elles se disaient que cela ne servait  à rien de se faire dépister si elles ne pouvaient avoir accès aux traitements.
Martine : Beaucoup de choses. La gratuité va contribuer à améliorer l’état de santé des personnes vivant avec le VIH et elle va renforcer les acquis de la prise en charge médicale en ce qui concerne l’observance aux traitements et la réduction de certaines résistances liées aux antirétroviraux. Cette gratuité permettra une meilleure accessibilité aux traitements pour tous et une adhésion aux propositions de dépistage précoce, ce qui va probablement nous permettre de réduire la prise en charge tardive.

Quel rôle avez-vous joué pour que cette décision politique soit enfin prise ?
Simon : Les revendications des associations de lutte contre le sida pour la gratuité ont commencé au début des années 2000. A cette période, le dépistage du VIH avait atteint un niveau de succès important et notre pays enregistrait de nombreux cas. Il se posait alors une question : "A quoi sert le dépistage si le traitement est inaccessible ? A ce moment-là, des voix se sont élevées pour réclamer la réduction du coût du traitement, puis l'idée de la gratuité est venue en force, notamment au moyen des financements du Fonds mondial qui permettaient que le traitement soit gratuit. Personnellement, je ne sais pas si, avant la création du Réseau d'Accès aux Médicaments Essentiels en 2003, des associations s'organisaient pour réclamer la gratuité. Je sais qu’individuellement des acteurs portaient ce plaidoyer. A partir de 2003, avec l’arrivée du RAME dans le paysage associatif de lutte contre le sida, la revendication commence. On assiste à des conférences publiques, à des marches. Il y a des articles de presse, des affiches, etc. Le RAME était même devenu persona non grata, mais cela a permis de réunir autour de cette revendication un ensemble de structures syndicales, de défense de droits de l’homme, d'associations de femmes, de lutte contre le sida, de jeunes, de la presse, d’organisations coutumières et religieuses. Cela a donné naissance à l’Union sacrée pour le traitement gratuit des malades du sida qui a pour objectif de réclamer la gratuité du traitement contre le sida. Des marches sont organisées dans les grandes villes du Burkina Faso : Ouagadougou, Bobo-Dioulasso et Koudougou. Tout cet activisme a contraint le gouvernement à céder du terrain
Martine : Le plaidoyer fait par les acteurs de la lutte contre le VIH/sida a été diversifié d’une structure à une autre dans la méthode tout en défendant les mêmes objectifs. Il y a la prise de parole lors des grandes rencontres telles que la session du conseil présidé par le Président du Burkina Faso pour poser les problèmes de la gratuité. Il y a les interventions dans les médias sur la nécessité de la gratuité, l’accès aux soins, la gratuité des examens biologiques, etc. L’ouverture des centres de santé communautaire où les antirétroviraux étaient gratuits a contribuer au passage à renforcer l'accès aux soins, à améliorer la qualité des services et à atteindre les personnes les plus démunies. Il y a au aussi la marche pour réclamer la gratuité des médicaments anti-VIH, le 1er décembre 2004. Cette marche très médiatisée a eu lieu à Bobo Dioulasso à l’initiative de REVS+ et du RAME.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
Simon : On pensait que nos revendications pouvaient aboutir parce que la société civile était relativement unie. Mais c’était sans compter avec certaines grosses structures et certains leaders qui se sont engagés du côté des autorités. Pour certains, la gratuité était une utopie et pour d’autres un luxe pour un pays pauvre comme le nôtre. Ces propos, nous les avons entendus à la radio et lus dans les journaux. Nous avons encore les coupures de presse et les cassettes. C’était en 2004, au moment où les autorités commençaient à fléchir. Les autorités ont su profiter des divisions de la société civile dont une partie manoeuvrait pour bénéficier de financements au détriment des malades. Le RAME a ce moment a été isolé et des pressions ont été faites sur les partenaires financiers pour qu'ils ne soutiennent pas le réseau. Le RAME a tenu grâce au soutien de MSF Luxembourg puis, par la suite, grâce à des associations françaises comme Sidaction.

Après cette annonce de la gratuité des ARV, quels sont les nouveaux défis à relever pour assurer la mise en œuvre de cette gratuité ?
Martine : Les nouveaux défis à relever pour  la mise en œuvre de cette gratuité sont les mesures d’accompagnements pour l’effectivité du dispositif, la prise en charge effective des examens biologiques et la couverture intégrale du territoire Burkinabé par des centres de soins et de prise en charge par les antirétroviraux.
Simon : Après l’annonce, il y a eu de la joie, du soulagement, mais il y a encore énormément de défis devant nous. En effet, une chose est d’avoir la gratuité des médicaments ARV, une autre est d’assurer les examens, les médicaments essentiels génériques et tout ce qui entre en ligne de compte dans le traitement des personnes vivant avec le VIH. Quand je pense à la phrase exacte dite par le président : "La lutte contre la pandémie du VIH Sida sera renforcée à travers la gratuité du traitement par les antirétroviraux pour compter du 1er janvier 2010", je pense à un tout parce que le traitement anti rétroviral est la mise sous médicaments ARV, les examens biologiques, les médicaments essentiels génériques et bien d’autres choses. Mais est-ce la vision qu'ont les autorités ? That is the question ! La société civile doit avoir une vision et une compréhension communes des enjeux avant d'avancer sur les prochaines étapes de notre plaidoyer. Par ailleurs, depuis 2009, le RAME met en place un dispositif de veille sur l'accès aux soins contre le sida. Cet outil, accepté par les autorités sanitaires, est actuellement mis en œuvre. Il va contribuer à vérifier la mise en œuvre effective des mesures qui seront prises par le gouvernement burkinabè.

Photos : AIDES

Commentaires

Portrait de sonia

avec la gratuité des traitements dans beaucoup de pays africains, on risque de durcir la politique d'immigration pour raisons de santé...ou plus exactement la délivrance de titres de séjours pour soins . La proposition est elle purement gratuite et désintéressée ou est ce plutôt un frein à l'émigration?
Portrait de frabro

De la diffusion gratuite dans un nouveau pays d'Afrique des antirétroviraux. Outre l'intérêt des malades eux-même (en souhaitant que ce soit réellement accessible à tous), c'est aussi une façon de limiter l'expansion de l'épidémie, même si ça ne résout pas le problème des conditions de vie des africains. Entre soigner des millions de personnes dans leur pays ou permettre à quelques uns de venir le faire en France où par ailleurs nous ne leur donneront aucun moyen de vivre et de s'intégrer (la "carte santé ne donne pas le droit de travailler...), je choisi sans hésitation l'accès aux soins pour tous.
Portrait de sonia

je ne parle pas de propagande autour de l'acces universel au traitement mais de soutien à l'afrique l'argument de la gratuité des medicaments peut être un prétexte pour se desolidariser de l'afrique, quid de la qualité de vie et de l'observance, ? de la conservation des medocs, des problemes de l'eau potable de la malnutrition?
Portrait de Simon KABORE

Salut Ayant publié l'article sur ma page facebook j'ai entregistré la réaction suivante de Emmanuel Chateau que je partage avec vous: Emmanuel Chateau Le problème c'est qu'il ne suffit pas que le traitement soit gratuit pour qu'il soit réellement accessible. La prise en charge du VIH implique également des analyses médicales et des consultations. Par ailleurs tout dépend également de la distance au lieu de prise en charge et de la nature des ARV disponibles. Pour le moment grâce à la pression des associations, la France n'applique pas de distinction pour la reconnaissance du droit au séjour pour soin en fonction de la disponibilité des traitements en Afrique. Roselyne Bachelot s'y est plusieurs fois engagée. La gratuité existe déjà dans d'autres pays comme le Cameroun et on voit bien qu'on est loin d'un accès effectif au traitement.