Ta chatte, c'est rien qu'une petite allumeuse

Publié par Ferdy le 05.10.2011
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J'aborde le sujet de ton animal domestique car il s'agit probablement de l'espèce que je connais le mieux, je veux dire par là que ma connaissance des félins est infiniment plus riche que celle péniblement acquise parmi les humains.
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Les chats ont ceci en commun d'assez exaspérant, c'est qu'ils ont toujours raison. Aussi obscurs et indéfendables que soient leurs avis si nettement tranchés à propos de tout, ils sont persuadés de leur autorité naturelle ancestrale. Leur mépris total des convenances, des habitudes impropres à leur confort, assortis d'un esprit de supériorité mûrement revendiqué les conduisent à feindre de supporter notre présence, lorsqu'il leur paraît déjà joué qu'ils n'en tireront rien de plus original qu'un lot de caresses inutiles. Il faut reconnaître dans le même temps que la race humaine témoigne à l'égard du chat, en général, et du tien en particulier, d'un tel manque d'imagination.

En cette fin d'après-midi ensoleillée, Mademoiselle s'était enfin décidée à me faire découvrir le jardin, à son tour. Le parcours était infiniment plus sinueux qu'avec toi. Il fallait marquer quelques haltes pour la contempler se rouler dans la terre humide, frôler les tiges d'une sorte de bambou qui produisait un bruit sauvage lors de son passage à travers le massif qu'elle traversait de part en part. Aventurière de son propre jardin, langoureuse et aimante, m'indiquant le petit enclos aux tortues, par deux fois, au cas où je n'avais pas saisi qu'il s'agissait ici d'une curiosité animalière purement ornementale, comme une châtelaine qui vous invite à observer distraitement les cygnes qui agrémentent son plan d'eau. Et puis par là, nous avions le poulailler, elle n'osait pas y entrer, ou plutôt ne se serait jamais risquée à une telle bassesse. Nous avions poursuivi jusqu'au bout de l'allée. Selon Mademoiselle, je devais observer toutes les plantes aromatiques ou pas aromatiques, de toute façon, ce qu'il fallait admirer c'était sa propre déambulation à travers le parc, ses ondulations gracieuses et nonchalantes, comment les tiges un peu sèches qui marquaient le parcours faisaient d'élégants peignes à moustache, et cette touffe de verdure fraîchement arrosée idéale pour lustrer sa belle fourrure noire, maculée de boue, couverte de poussière et de brindilles. Elle en était là, royale et modeste à la fois, retenue mais cédant à chacune de ses frivolités, supérieure à l'ensemble de la Création, mais succombant à la moindre tentation offerte par ce patient cheminement pour affirmer l'étendue de son pouvoir et de son charme infini.

Je lui parlais tantôt en italien, tantôt en anglais. Elle paraissait sourire de mon intonation incertaine, de mon accent français, dans cette espèce d'indulgence qui sied aux seuls maîtres du monde. L'essentiel étant pour elle que je la suive, elle et sa longue queue ondoyante, reptilienne, pleine de poussières et de feuilles mortes, qu'elle arborait comme un indicateur hypnotique au milieu de la jungle hostile. Je la suivais. Si j'avais eu dans l'idée de m'arrêter un très court instant afin d'observer un détail dépassant – et de loin – son champ visuel, elle s'immobilisait à quelques pas, en ayant l'air de dire, bon, ce n'est pas tout ça, mais la visite c'est la visite, on ne touche à rien et on s'arrête aux seuls emplacements qui en valent vraiment la peine. Déjà, le jour précédent, je l'avais vu jouer avec un lézard. Elle contemplait le mur de briques exposé en plein soleil comme un terrain de jeux, mais s'était vite reprise et refrénant ce caprice si commun à sa race, considérant peut-être cette distraction peu flatteuse, m'indiqua un arbuste prospère qui se trouvait devant elle.

Disons plutôt un reste de fenouil, je n'ai jamais été très doué non plus dans l'identification des plantes. Elle en faisait la réclame, minaudant et tournant autour dans une oscillation de call-girl qui cherche à se faire offrir un verre.
Enfin, nous étions retournés vers ce petit îlot verdoyant où somnolaient deux transats. Il ne me manqua pas de considérer que c'est ici que notre périple devait prendre fin. Elle se vautra dans l'herbe, poussa de petits cris stridents, me dévisagea dans une sorte d'extase câline, provocatrice et tentante. Mademoiselle, roulée dans l'herbe rase, ruminait d'impatience en me présentant son ventre généreux, les quatre pattes en l'air. Evidemment, il y avait là encore une certaine indécence de sa part, mais elle paraissait en assumer la totale insouciance. Même à son âge, ce genre d'audace paraissait encore permise. Mademoiselle, même d'en bas, réussissait à me regarder de haut. Elle me défiait. Les yeux dans les yeux. Et lorsque je me suis laissé aller à lui caresser le ventre du bout des doigts, elle s'est immédiatement rétablie à la verticale, poussant un cri assez désobligeant, comme si j'en avais profité pour lui faire subir les pires outrages.

Elle me décocha un ultime regard, teinté d'amertume et lourd de reproches à peine voilés, puis repartit vers sa folle savane, si profondément déçue par la race humaine qui ne sait que toucher ce qu'elle admire et qui n'admire que ce qu'elle touche.

Commentaires

Portrait de romainparis

prétendre, ne serait-ce qu'une seconde de temps terrien, à l'être, je ne peux cependant m'empêcher d'écrire ce commentaire sans utilité : quel délice de lire ce Ferdy du mercredi.
Portrait de frabro

Je parle à la chatte bien entendu, je n'ai pas vu les yeux de Ferdy.


Sinon je partage sans réserves l'avis de Romain sur la nécessité d'écrire parfois pour ne rien dire et juste pour faire plaisir et louer la plume de Ferdy.

T'as une belle plume, tu sais... 

Mort de rire 

Portrait de youyou

Je pourrais en lire des pages sans jamais me lasser du sujet, le chat inspire tellement. 

Encore faut-il un bon narrateur, ce que tu es.