Fallait-il légaliser le pastis ?

Publié par Ferdy le 26.10.2011
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Lorsqu'en 1920, le Parlement français fait marche arrière, en abrogeant une loi adoptée seulement cinq ans plus tôt, interdisant la production et la consommation de l'absinthe et des boissons anisées, l'Etat dépénalise de facto un breuvage encore inconnu : le pastis.
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Il faut pourtant rappeler qu'autour de 1910, l'absinthe s'était hissée au premier rang des apéritifs consommés en France sans modération, avec son lot de fléaux sanitaires et sociaux, sans oublier une certaine propension à la démence criminelle. Un verre d'absinthe coûtait alors au comptoir moins cher qu'un verre de vin.

La création du pastis (nom d'origine occitane, désignant une sorte de "pâté"), aurait pour origine une recette médicinale suisse (1797), extirpée de la cervelle d'une vieille rebouteuse par - nous dit la légende - Henri-Louis Pernod, lequel établit sa première distillerie, en 1805, à Pontarlier (Haut-Doubs).
La formule en est simple : macération et/ou distillation d'extraits d'anis vert, d'anis étoilé, de fenouil et de bois de réglisse. Son titre alcoométrique varie selon les gammes (40° minimum), étant entendu que pour accéder au rang de pastis de Marseille, celui-ci devra aligner 45° au volume. (1)

Il s'en consomme chaque année, en France, 130 millions de litres. (2)

Leader mondial sur le segment du marché des vins et spiritueux, le groupe Pernod Ricard S.A., fort de ses 19.000 collaborateurs, présent dans 70 pays, réalise (au 30/06/11), un bénéfice net de 1 077 millions d'euros, pour un chiffre d'affaires estimé à 7,6 milliards d'euros (multiplié par 4 en 10 ans.)

"Créateurs de convivialité", ainsi que le groupe se plaît à se présenter dans sa communication corporate, Pernod-Ricard, (aussi propriétaire des marques Absolut vodka, Chivas Regal, Cognac Martell, etc.) est aujourd'hui le deuxième groupe mondial sur ce secteur, coté au CAC 40, mais si farouchement engagé dans "la consommation responsable" qu'il nous est, à ce jour encore, assez difficile de départager l'engagement éthique de l'entreprise de ses véritables objectifs stratégiques commerciaux.

C'est un peu comme s'il y avait là, une dose d'éthique ajoutée à cinq volumes d'éthanol. D'un côté, l'entreprise déploie une part importante de son énergie à investir sur des secteurs aussi porteurs que le mécénat culturel (Centre Pompidou, musée du Quai Branly) ou la prévention routière, et actionne simultanément des stratégies conquérantes qui visent prioritairement à "renouveler les occasions de consommation" et "cibler des consommateurs spécifiques". (3)
En d'autres mots, rajeunir le cœur de cible, le stabiliser et l'étendre, dans une position de quasi monopole.

Pour en revenir à notre pastis, pouvons-nous décemment autoriser une mixture diluée dans l'alcool pur, finissant sous l'effet de la précipitation de l'anéthol, par devenir un liquide trouble et laiteux, grossièrement coloré de caramel et puissamment anisé, à s'arroger le titre d'apéritif ? Ce coupe-faim sucré, aux saveurs obsédantes, le plus souvent accompagné d'une poignée de cacahuètes, a pourtant envahi le folklore estival et festif.

Aussi méridional que la choucroute est d'origine bédouine, le pastis est parvenu à se tailler une part si belle dans l'imaginaire collectif (souvenirs de vacances dans le sud de la France, stridulation des cigales, parties de pétanque et siestes cochonnes...) que le consommateur l'associe désormais à de précieux instants de convivialité ensoleillée et d'amnésies profondes.

(C'est ainsi que, chemin faisant, j'en étais venu à me demander l'autre soir s'il n'existait pas un lien, une correspondance, entre les supporteurs de foot et les consommateurs de liqueurs anisées.
N'appréciant ni l'un ni les autres, j'imaginais qu'il pouvait exister, sans le savoir évidemment, un quiproquo préjudiciable à mon intégration, entre le fait de vivre en région PACA et n'éprouver aucune curiosité bienveillante à l'égard de l'OM ni du 51...)

Il paraît, mais ceci demeure encore assez flou, que certains partis dits de gauche auraient l'intention non pas de légaliser la vente et l'usage du cannabis, mais à en tolérer une consommation en bon père de famille, tout en s'attaquant – et, à mon avis, c'est ici que les choses se compliquent – au trafic qu'il génère. J'ai beau remuer tout le bocal qui me sert encore de cerveau, pour ne rien comprendre à un système qui autoriserait la consommation d'un produit naturel mais incultivable. Autant autoriser la domestication de la faune lunaire et l'inhalation de poussières extra-galactiques.
Nous serions enfin fixés.

Ce raccourci pose, mine de rien, une question essentielle à propos de la liberté et de l'assujettissement, du déni et du commerce. C'est vrai, après tout, comment s'y retrouver ? Si l'Etat perçoit déjà 70% de taxes sur un simple paquet de cigarettes, jusqu'où grimperaient ses prétentions fiscales sur un produit qu'il condamne ? Si notre pays a l'élégante pudeur de s'enorgueillir, dans la plus totale discrétion, de figurer parmi les principaux marchands d'armes de la planète, le statut de dealer officiel risquerait d'entacher son fichier judiciaire d'un nouveau délit constitutionnellement peu glorieux.

Alors, que faire, me direz-vous ? Rien, comme dab. Attendre, laisser traîner, voir si ça dégénère, contrôler les entrées des HLM sensibles, saupoudrer le secteur de caméras de vidéo-surveillance, ficher les revendeurs, les témoins, les clients, inviter les télévisions à chaque interception des stup, poursuivre le double langage de la répression et de la confusion ou, de guerre lasse, abdiquer tout en empochant au passage un joli magot électoral et financier, tout à fait en phase avec les mœurs vénales des politiques de notre époque.

Pourtant, dépénaliser l'usage d'une substance largement répandue n'arriverait pas à la cheville du courage qu'il fallut déployer, en son temps, pour abroger la peine de mort. Mais chacun y va de sa petite réserve consensuelle, protectrice et aimante. Notre jeunesse, et tout le baratin. Les réseaux de trafiquants. La mafia et le terrorisme. La santé. Le risque d'escalade, etc.

Lorsqu'en 1920, l'Etat réintroduit les vapeurs anisées au bout du comptoir, c'est peut-être la seule consolation qu'il pense pouvoir apporter à la population, après la boucherie de la Première Guerre Mondiale.

La légalisation du cannabis, à titre thérapeutique ou festif, voire même simplement floral et décoratif, sans autre prétention – au bout du jardin, en finirait avec un déni aussi absurde que l'interdiction de 1915, qui encouragea des distilleries clandestines à produire une boisson populaire particulièrement toxique.

Pourrait-on enfin accéder, en 2012, à une requête pleine de bon sens, au beau milieu d'une crise à l'issue incertaine, afin de permettre à ceux qui l'auront choisi de pouvoir s'adonner librement à des plaisirs qui n'engagent qu'eux-mêmes ?


(1) L'absinthe que l'on peut trouver aujourd'hui dans le commerce titre au maximum à 45°, loin des 70° / 90° affichés jusqu'au début du XXe s.
(2) source : Wikipédia
(3) le site officiel du Groupe Pernod-Ricard

Commentaires

Portrait de drive

"Aussi méridional que la choucroute est d'origine bédouine, le pastis est parvenu à se tailler une part si belle dans l'imaginaire collectif (souvenirs de vacances dans le sud de la France, stridulation des cigales, parties de pétanque et siestes cochonnes...) que le consommateur l'associe désormais à de précieux instants de convivialité ensoleillée et d'amnésies profondes.
(C'est ainsi que, chemin faisant, j'en étais venu à me demander l'autre soir s'il n'existait pas un lien, une correspondance, entre les supporteurs de foot et les consommateurs de liqueurs anisées."

Quelle démagogie !  Faut arreter de prendre les autres pour des crétins.
Portrait de frabro

Je n'aime pas le goût de l'anis, et bien qu'ayant vécu vingt ans dans le sud est où, lorsque j'était adolescent puis jeune adulte il était boisson quasi obligatoire, je n'en buvais que contraint et forcé. J'ai encore le souvenir de ce liquide bizarre fabriqué à la maison avec de l'alcool plus ou moins frelaté et de la poudre de perlimpimpin, que certains de mes clients sortaient au moment de conclure sans autre choix possible que de le boire en essayant de ne pas faire la grimace...

Je n'aime pas non plus le cannabis, dont l'odeur m'écoeure et dont la consommation, du moins en fumette, me rends tellement malade que la tentation en a été vite écartée.

Ayant arrêté depuis un peu plus de dix ans la consommation exagérée de cigarillos qui était la mienne à l'époque, je suis très vite devenu allergique à l'odeur du tabac et à la fumée.

Sensibilisé par mon métier aux dégâts produits par la consommation des produits psychotropes, qu'ils soient licites ou illicites, je ne saurai en faire l'apologie ni en prôner la consommation, ayant trop en tête l'image de vie détruites par l'abus de ces produits dont je n'ai pas à titre personnel fait l'expérience.

Face à tout cela, il n'en reste pas moins que je défend un principe aussi essentiel qu'intangible : celui de faire de son corps ce que l'on veut tant que l'on est en capacité d'en décider de façon éclairée. A ce titre, je suis opposé à toute prohibition, d'autant que jamais dans l'histoire la prohibition d'un produit n'en a stoppé la consommation, développant au contraire les trafics et les mafias.

 Il reste donc à résoudre la quadrature du cercle : autoriser les produits et prohiber la prohibition (Clin d'oeil), tout en évitant les dégâts sur la santé de leur usage excessif. La seule façon de résoudre cette équation sans inconnue est connue (re Clin d'oeil) : elle passe par l'éducation à la santé et une large information.

Quand à la prohibition de l'humour, vous l'avez je pense déjà compris : je la prohibe !

Motus

François 

Portrait de brw40

Je ne ferais pas des folies pour pastis mais j'avoues que ca fait parti des habitudes estivales auquels j'ai pris gout depuis que je suis dans le sud. Les plus gros consommateurs ici ne sont pas les habitants originaires de la region mais plutot les "pieces rapportées", c'est certainement une methode "cliché" pour essayer de s'integrer.

En tout cas je n'aime pas trop les Perno-Ricard et autre Pastis 51...machin industriel plutôt immonde sans subtilité dans le gout ....

mais bon.... tout ca ca ne vaut pas un bon vin, autre specialité locale :o)  

Portrait de maestro

L'OM! Donc m'en fous du Pastis!